Ouvrir le menu principal

Le Chemin de Buenos-Aires/XXIII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 213-217).

XXIII

N’Y EN AURAIT-IL QU’UNE

Vous sentez bien que je vous conduis par des chemins de labyrinthe ?

À chaque pas nous nous cassons le nez.

Ah ! s’il s’agissait d’avancer par une large trouée, de regarder à droite, de dire : là, je vois ceci, de regarder à gauche, de dire : ici, je vois cela, la vie serait belle et la promenade aussi.

Ce ne sont que ruelles, culs de sac, crevasses, coupe-gorge, escaliers borgnes, couloirs en sifflet, tunnels, soupiraux, impasses et autres passes !

Le pied glisse, le talon tourne, les grandes enjambées sont défendues. On avance à pas de vieillard.

La vérité ici n’est pas une vérité d’ensemble. Il ne suffit pas de tirer un rideau et de dire : regardez là : il faut la reconstituer sans énervement comme l’on fait des images d’un puzzle.

Il y a les femmes qui ne demandent qu’à venir.

Il y a les femmes qui viennent parce qu’un homme a su le leur demander.

Il y a les femmes qui viennent avec la seule idée de manger tous les jours et de faire manger les leurs, quitte à faire n’importe quoi.

Ce sont celles qui savent.

Il y a les hésitantes, celles qui ne veulent pas « y aller toutes seules » mais qui restent quand même sur le bord, sachant bien qu’elles sont en grand danger d’être poussées. Celles qui n’ignorent pas qu’en mettant le nez à la fenêtre elles risquent de se le faire pincer, mais qui préfèrent mettre ce nez à cette fenêtre.

Il y a celles qui ne savent pas.

Tous ceux qui voyagent en rencontrent.

Elles ne forment pas un régiment. Pour mon compte, un caporal suffirait pour commander les « miennes ». Elles ne sont que quatre.

N’y en aurait-il qu’une !

Ma première, ce fut sur le chemin d’Athènes, ma deuxième sur le chemin de Beyrouth, ma troisième sur le chemin de Shanghaï, la quatrième, la voici :

Vingt et un ans, passeport en règle, un charme qui vaut une beauté, caissière dans un bazar de Marseille. Un vrai bazar !

Elle est sur le chemin de Buenos-Aires. C’est son premier voyage. À bord, elle confie ses espérances aux passagers :

— Je gagnerai quatre fois plus comme caissière en Argentine…

Les passagers, vieux rouliers de la ligne, sourient.

— Dans un an je pourrai faire venir ma mère, avec ma sœur…

— Voyons, lui dit dit une dame, vous semblez être une honnête fille. Qui vous a procuré cette place ?

— Un monsieur et une dame. De braves personnes. Je les ai connus au restaurant où je mangeais, à midi. Ils m’ont prise en amitié. Ils me raccompagnaient souvent jusqu’à mon bazar. Ils m’ont dit qu’ils avaient habité Buenos-Aires, qu’ils y avaient des amis et qu’ils pouvaient m’y trouver une belle situation. Ils ont écrit. J’ai lu la lettre et la réponse. Leurs amis m’ont acceptée tout de suite. Ils ont même envoyé l’argent pour le voyage.

— Comment s’appellent-ils ces amis ?

— Monsieur et madame Majou.

— Que font-ils ?

— Ils ont deux grands bazars. Ils viendront me chercher, à l’arrivée. Je dois tenir un mouchoir bleu à la main.

— Ma petite, cela s’appelle la traite des Blanches. Vous savez ce que c’est ?

On le lui expliqua. Elle pleura. Des passagers la conduisirent chez le commandant :

— Mademoiselle, les bazars de monsieur et madame Majou ne sont pas des maisons où l’on vend des jouets pour enfants. Ma longue expérience peut vous l’assurer. Ne pleurez pas.

— Pourtant le monsieur du restaurant était conseiller municipal en Corse et directeur d’un journal au Maroc !

— Qui vous l’a dit ?

— Lui, quand il est venu chez maman…

Elle donna le nom de l’élu de la Corse, et dans son innocence elle ajouta : Ses amis l’appelaient parfois : le giron !

Madame Majou était sur le quai quand le bateau accosta.

La police argentine, prévenue par le Consulat, n’y était pas.

La patronne de bazars monta à bord et se dirigea vers le mouchoir bleu.

— Madame Majou ? fit un officier du bord.

L’instinct est un sentiment très développé dans le Milieu.

Madame Majou disparut.


Le Consulat rapatria la brebis avec toute sa laine.


Puisqu’il est encore tant de candeur par le pauvre monde, je voudrais que cette simple histoire fût imprimée au dos des menus, dans les restaurants où vont déjeuner les petites caissières dont les mamans n’ont jamais entendu parler d’un giron.