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Le Chemin de Buenos-Aires/XXII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 206-212).

XXII

PROCÈS-VERBAUX

Bon ! Mais on démasque messieurs les convoyeurs, on débusque les jeunes recluses au long cours qui vont, sans voir le jour, au pays des amours.

Hommes et femmes sont découverts par l’officier de service, pendant les préparatifs d’évasion.

On les retient à bord. Le lendemain on les conduit au Consulat. Enfin, les autorités vont tout savoir. Voire !

Interrogatoire d’un chauffeur.

— Comment avez-vous connu cette femme ?

— Le soir du départ de Marseille j’ai trouvé une femme brune à côté de la forge. Vous n’êtes pas encore couchée ai-je demandé. — Non. Je n’ai pas mangé. Vous n’auriez pas un bout de pain ? Je lui ai apporté un morceau de fromage. Je l’ai fait descendre dans le poste. Les camarades lui ont donné de leur vin. Je suis allé à mon travail. Je ne l’ai plus revue qu’à Rio.

— Pourquoi tentiez-vous de la faire évader du bateau ?

— Pour rendre service à une malheureuse.

Ce furent les aveux complets du premier convoyeur.

Interrogatoire d’un deuxième chauffeur.

— Où avez-vous connu cette femme ?

— Je l’ai découverte huit jours après le départ de Marseille, à l’arrivée à Dakar, étendue sur la grille du fourneau de la machine. Je me souviens que je lui ai dit : Un peu plus et l’on vous faisait rôtir. Elle m’a répondu : J’ai faim et je meurs, donnez-moi du secours. Je suis allé lui faire du thé. Elle m’a dit : Je voudrais bien sortir d’ici. Je l’ai amenée dans le poste. Je lui ai demandé : Êtes-vous passagère ? — Non ! — Alors je lui ai dit : Il va falloir descendre. On est justement à Dakar. Elle m’a demandé si Dakar était loin de Buenos-Aires. J’ai bien ri. Elle m’a dit qu’elle allait retrouver son mari à Buenos-Aires.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas signalée ?

— Elle m’a tellement supplié, elle était si dégourdie, que je l’ai gardée.

— Comment avait-elle trouvé cette cachette ?

— Elle m’a dit que c’est un pisteur de bateaux, à Marseille, qui la lui avait indiquée.

— Et pourquoi tentiez-vous de la faire débarquer à Buenos-Aires ?

— Je ne pouvais tout de même pas la garder pour le retour.

Ce furent les aveux complets du second convoyeur.

Déclaration d’un chef mécanicien.

— N’avez-vous rien remarqué pendant le voyage ?

— À l’arrivée, après la découverte des clandestines, j’ai remarqué que les armoires du poste des chauffeurs étaient truquées. On avait enlevé les rayons du milieu. On pouvait rester debout dans ces placards. C’est là qu’elles devaient se tenir cachées toute la journée.

Interrogatoire de la clandestine blonde.

— Comment vous appelez-vous ? Quel est votre âge ?

— Jeanne X…, vingt et un ans.

— Que faisiez-vous à Marseille ?

— J’étais vendeuse aux Galeries Lafayette, rayon de la parfumerie.

— Vous n’aviez jamais voyagé ?

— J’étais allée à Toulon.

— Qui vous a conseillé de venir à Buenos-Aires ?

— Personne.

— Comment êtes-vous montée à bord ?

— J’ai dit que je venais embrasser mon père qui était garçon.

— Qui vous avait conseillé de dire cela ?

— Une idée à moi.

— Où vous êtes-vous cachée, en partant ?

— Dans le tunnel de la machine.

— Vous n’aviez jamais voyagé, comment connaissiez-vous si bien les bateaux ?

— C’est un pisteur du quai qui m’a guidée.

— Comment avez-vous connu ce pisteur ?

— En lui donnant vingt francs.

— Qui vous l’avait indiqué ?

— Il est venu me trouver quand j’étais le long du bateau.

— Qui vous a donné à manger ?

— Je suis restée deux jours sans manger. Le troisième jour on m’a trouvée.

— Qui ?

— Un inconnu.

— Comment vous êtes-vous nourrie après ?

— Les uns et les autres m’ont fait manger.

— Qui veniez-vous retrouver à Buenos-Aires ?

— Personne.

— Dans quel but venez-vous ici ?

— Pour faire la danseuse.

— Vous croyez que madame Rasimi n’en a pas déjà suffisamment amené ?

— Je ne connais pas madame Rasimi.

— Alors, vous êtes venue toute seule, poussée par personne, attendue par personne ?

— Oui !

C’est tout ce que la clandestine blonde avait à déclarer.

Interrogatoire de la clandestine dégourdie.

— Jeanne X, modiste, à Marseille, vingt et un ans.

— Pourquoi êtes-vous venue à Buenos-Aires ?

— Pour travailler.

— À quoi ?

— Dans ce que je trouverai.

— Qui vous a embarquée à Marseille ?

— Personne.

— Vous avez dit au chauffeur que vous veniez retrouver votre mari.

— Oui.

— Où est-il ?

— Je ne suis pas mariée.

— Alors vous veniez retrouver un ami ?

— Je ne connais personne.

— Que faisiez-vous dans le fourneau de la machine ?

— Rien.

— Qui vous avait mise là ?

— Un inconnu.

— On a trouvé sur vous une adresse : 445 Cerrito (mon libraire !), qui vous l’a donnée ?

— Une bonne dame, à Marseille.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Je ne la connais pas. Je l’ai rencontrée dans un café cours Belsunce. On a parlé. J’ai dit que j’allais partir pour Buenos-Aires. Elle m’a dit : Si vous êtes ennuyée voilà une adresse où vous pourrez vous faire comprendre.

— Pourquoi avez-vous voyagé sans billet ?

— Pour garder mon argent !

— Vous ne connaissiez pas le chauffeur qui vous a nourrie et qui essaya de vous faire quitter le bord ?

— Je ne l’avais jamais vu.


C’est tout.

C’est tout ce que l’on tire, officiellement, des convoyeurs et des convoyées.

La Compagnie de navigation les ramènera à Marseille.

À l’arrivée la police enquêtera. On débarquera un chauffeur, un garçon, un officier.

Les « courageuses » repartiront par Bilbao.