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Le Chemin de Buenos-Aires/XXI

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 198-205).

XXI

DEUX FAUX POIDS

L’Alsina était en vue. J’avais déjeuné avec Jean-Philippe et le Sincère.

L’un et l’autre attendaient un « colis » par le paquebot. Jean-Philippe pour son propre compte. Le Sincère pour celui d’un ami.

Ces colis étaient deux faux poids arrivant clandestinement.

Jean-Philippe revenait de Paris. Par prudence il avait précédé sa « remonte ». Dans ces cas-là des camarades se chargent de surveiller la femme jusqu’à l’embarquement et de la remettre entre les mains du complice naviguant : garçon, matelot, barman, et parfois officier.

Je connais un officier…

L’histoire du Sincère était plus embrouillée. La femme qu’il allait attendre était destinée à l’Ours, cet Ours présentement retenu au campo, à Mendoza. Ni l’Ours ni le Sincère ne connaissaient la jeune voyageuse. C’était un troisième, nommé Bébert, à Paris pour le moment, qui l’avait dénichée, convaincue, expédiée.

Bébert, paraît-il, devait cette femme à son collègue l’Ours.

Cette femme ou une autre.

Une des femmes de ce monsieur l’Ours s’était éprise de Bébert, au commencement de cette année, dans la belle cité d’amour de Buenos-Aires.

D’après les lois inflexibles du Milieu, Bébert n’aurait pas dû écouter la sirène. S’il avait été un homme il eût dit à la chère enfant : « Ma belle, vous êtes « mariée » avec l’Ours, mon collègue. Vous ne serez jamais pour moi qu’une femme respectable. Nous ne tolérons pas les filles parmi nous. Rentrez vos regards brûlants et ne m’obligez pas à vous rappeler au respect de notre monde. Autrement je me verrai contraint de mettre M. l’Ours au courant de votre coupable conduite. »

Mais Bébert était un emballé. Bébert était de ces hommes qui se jettent dans le feu sans prendre garde qu’ils ont un journal dans chaque main ! Bébert était un fou vendant sa peau pour un sourire.

Bébert enleva madame l’Ours.

Ces choses-là se liquident généralement à coups de couteau. Je sais un cadavre que l’on a retiré l’autre mois du Rio de la Plata…

Cette fois voici comment l’incident se régla. L’Ours vint trouver Bébert. Il lui dit :

— Tu m’as pris ma femme, tu me dois un bouquet.

— Je le reconnais, fit Bébert.

— Vu qu’il n’est pas d’un bon rapport de garder une môme contre son cœur, je ne dis plus rien, fit l’Ours. Je demande quinze cents pesos.

Un bouquet c’est toujours des pesos !

Pauvre Bébert ! C’était bien cher !

Il promit de régler tant par quinzaine.

L’Ours répliqua : Tu n’as pas pris ma femme à la quinzaine !

Le marché fut conclu. Ils ne signèrent pas de papiers. Dans ce monde la parole suffit.

Bébert devait encore mille pesos à son ami l’Ours quand il vint le trouver en juin :

— Écoute, j’ai l’occasion de partir en remonte. Si tu exiges tes mille pesos, les voilà, seulement je ne puis plus courir ma chance. Tu es à ton aise. Tu ne vas pas briser ma carrière pour une erreur de jeunesse ! Je t’ai déjà versé cinq cents pesos. Considère-les au titre du tort moral. Pour le tort matériel, je t’ai pris une femme, je te propose de la remplacer. Tu connais mon bon goût, je t’en enverrai une de là-bas.

L’Ours accepta la proposition.


L’Alsina était en vue.

Nous attendions sur le dique (quai) tout simplement.

— Entre temps si vous étiez mort, Jean-Philippe, que ferait la petite dans cette grande ville, en débarquant ?

— Elle aurait peut-être la gentillesse de venir pleurer sur ma tombe.

— À part ça ?

— N’ayez pas d’inquiétude, elle ne serait pas perdue pour tout le monde.

— Et l’autre qui ne trouvera qu’un visage inconnu ?

— Ça doit être une courageuse qui s’est jetée à l’eau.


L’Alsina manœuvrait pour aborder.

Du pont du bateau et du quai, les mouchoirs bredouillaient les premiers aveux des retours et des arrivées. Mes deux hommes ne bronchaient pas, fouillant le pont eux aussi, à la recherche du convoyeur. Le paquebot s’amarrait. Jean-Philippe leva la main. Du pont inférieur un bras dressé lui répondit. Le contact était établi.

L’homme du pont, en costume de bord, fit oui avec la tête.

— Tout va bien, dit Jean-Philippe. Il ne reste plus qu’à les extraire. Vous voyez, monsieur Albert, comment les choses se passent. À ceux qui vous diront que nous amenons des femmes de force, vous saurez quoi répondre. Ce bateau a mis vingt et un jours de Marseille à Buenos-Aires. Croyez-vous qu’elles n’auraient pas eu le temps de crier, d’appeler pendant ces trois semaines ? D’autant plus qu’elles n’ont pas dû faire le voyage en cabine de luxe. Ce n’est pas le bien-être qui les a endormies !

— C’est vous tout de même qui les avez embarquées.

— Nous sommes allés au-devant de leur désir.

— Ce désir, vous l’avez fait naître.

— Nous avons découvert leur vocation.

— Quoi ! vous êtes les mécènes de l’amour en série !


Quand la passerelle fut établie nous montâmes avec tout le monde. Je suivais mes hommes. Je les eusse suivis jusqu’en prison, jusqu’au bagne.

L’homme du pont vint au-devant de nous. Il serra les mains de mes compagnons. Il serra la mienne. J’étais de la bande.

— Bien réussi ! fit-il, mais tout le monde y a mis du sien !

— Sors-les comme les autres fois, sur le coup de neuf heures, on sera à la grille.


Nous remontâmes bourgeoisement Rivadavia. Il s’agissait maintenant d’aller boire des cubanos. On s’arrêta dans une Confiteria où j’avais remarqué qu’on les servait secs. En effet, ils étaient bons. Et cela nous donnait du courage pour les événements à venir.

— Évidemment, elles sont là parce qu’elles le veulent. Mais je suis obstiné et je vous pose encore la question. Savent-elles exactement ce qu’elles viennent faire ?

— Exactement, nous ne le savons pas nous-mêmes. De plus, des filles jeunes comme ça, avec si peu d’instruction, n’ont pas beaucoup d’idées. En tout cas, ce qu’elles n’ignorent pas, c’est qu’elles viennent gagner de l’argent avec leur jeunesse. Le reste, c’est des détails. Nous sommes là pour les expliquer.

Le Sincère, qui ne disait rien depuis longtemps, me regarda :

— On croit que notre rôle est de séduire. C’est de faire comprendre !

Il ajouta : Ce ne sont pas des choses qui sont si profondes. C’est tout naturel.


Le premier coup de neuf heures nous trouva à la grille. Le coup du quart également.

On vit bientôt un couple qui nous donna de l’espoir. Jean-Philippe dit au Sincère : c’est pour toi !

L’homme avait une casquette comme un bon inscrit, la petite pouvait passer pour une femme de chambre du bord. Nous prîmes un peu de large.

Ils franchirent la grille.

— En voici une ! fit le convoyeur.

On lui serra la main, tous les trois. Et je vis qu’elle avait sur son chapeau noir, une broche, un point d’interrogation en strass !

On apercevait à gauche les lumières de la place 25 de Mayo.

— C’est comme à Paris, vous voyez, c’est joli !

Je jure bien qu’elle ne voyait rien.

Le Sincère voulut la prendre par le bras et l’emmener quelques pas.

— Non ! dit-elle, j’attends ma petite amie.

— Vous êtes contente maintenant ?

— Je suis contente d’avoir moins peur. Je ne le recommencerais plus, vous savez. Je ne croyais pas que c’était comme ça, le voyage. On ne peut plus rien me faire, à présent ? demanda-t-elle avec un trouble non encore apaisé.

— Voilà pour moi, fit Jean-Philippe.

Un autre couple était en vue. Cette fois ce fut plus joyeux. La débarquée embrassa le compagnon avec conviction.

— Nous avons eu bien peur, dit aussi celle-ci.

— On ne vous a pas laissée sans manger, fit l’inscrit.

— Pour ça, non. Mais on n’a jamais vu le jour. On n’a vu que la nuit.

— Ainsi tu ne pourras pas dire par où tu es passée.

On marchait.

— Avec qui qu’elle va, ma petite amie. Avec celui-là ?

C’était moi.

— Mêle-toi de tes affaires.

On prit par l’avenue de Mayo pour leur montrer combien c’était beau.

À la terrasse d’un grand café, on s’arrêta.

Elles étaient jeunes, c’est-à-dire sans grands péchés.

Le Sincère respectait la future femme à l’Ours !

Elle dit qu’elle était venue afin de pouvoir envoyer des sous à sa grand’mère !

Je les laissai partir.

Elle s’en alla, interrogeant toujours l’avenir, point d’interrogation au chapeau !