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Le Chemin de Buenos-Aires/XX

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 191-197).

XX

UNE VICTOIRE

— Madame Arslau ?

— Oui, monsieur.

Madame Arslau est une Française de Buenos-Aires. Elle a du cœur et de l’initiative. Elle voulut lutter, au nom des Droits de la Femme, contre l’organisation de la traite des blanches. Elle fonda une ligue, en prit la tête et, pendant trois années, à chaque arrivée de bateaux de France, on pouvait voir madame Arslau emporter d’assaut la coupée et battre le navire à la recherche des demoiselles égarées.

C’est pourquoi je sonnai à sa porte, cet après-midi.

Madame Arslau voulut bien me permettre de m’expliquer.

— Donc, madame, vous montiez sur tous les bateaux.

— Infatigablement.

— Et vous avez sauvé beaucoup de ces malheureuses ?

— Aucune !

— Alors, il y a marché de femmes, mais sans tromperie ?

— Je n’ai pas pénétré les mystères de « ce monde ». Je n’ai pour moi qu’une expérience qui dura des années. Sur cent femmes, quatre-vingt-dix voulaient. Quant aux dix autres, la violence qu’elles subissaient ne pouvait s’appeler qu’une douce violence.

Entre moi et « leur homme » elles ont toujours choisi leur homme.

— Il n’y a là, madame, qu’un penchant naturel. Toutefois, que vous disaient-elles ?

— Elles me disaient : Je sais ce que je viens faire. Ce n’est pas de la morale qu’il me faut, c’est du pain. Occupez-vous plutôt de vos enfants si vous en avez.

— Vous faisiez là un dur métier.

— Elles m’envoyaient au diable !

— Et vous y retourniez ?

— Où donc, monsieur ?

— Sur les bateaux.

— On n’y voyait que moi. On aurait dit qu’elles me connaissaient. À ma vue elles filaient sur l’autre bord.

— Et comment jugiez-vous ces demoiselles ?

— Il y en avait de jeunes, et qui n’avaient pas encore eu le temps de pratiquer le mal. Je me souviens d’une petite, seize ans. Elle était cachée dans une bouche d’air. Elle le voulait donc ?

— Celle-ci vous l’avez rembarquée ?

— Vilaine, on me l’aurait certainement laissée. Mais elle était très jolie, alors je ne sais ce qu’elle est devenue. Une belle fille, de bureau en bureau, cela se perd toujours, ici.

— En arrivait-il beaucoup ?

— Quatorze ! une fois, sur un bateau de Marseille, dont neuf clandestines.

— Celles-ci ont été prises et renvoyées ?

— Jamais de la vie ! Les jolies disparurent les premières. Le temps de tourner le dos et je ne les revis plus. Les moins bien durent repartir. Jusqu’à Montevideo seulement. Huit jours après le Mihanovitch les ramenait.

J’en ai trouvé étendues sous des couchettes basses et cachées par une série de seaux hygiéniques. Une brune, je dis une brune parce que je la découvris d’abord par la chevelure, était dans un monte-charge que le personnel avait immobilisé entre deux étages, pour la circonstance. Comment ces femmes ne seraient-elles consentantes ?

Ce qui confondait madame Arslau, c’était leur physique, leur tenue.

— Je n’avais jamais fréquenté ce milieu. Mes souvenirs étaient plutôt de rencontre ou littéraires. Je m’attendais à trouver des numéros voyants. J’en vis quelques-uns. Des autres, on aurait pu faire des compagnes de jeu pour ses propres enfants. Ce n’était pas toujours des filles perdues qui arrivaient.

— Alors vous en sauviez ?

— Pas une ! c’étaient des filles décidées à se perdre. La vie est donc si dure en France pour les femmes ?

— Très dure et sans horizon pour les femmes seules.

— Mais leurs salaires sont augmentés.

— Pas autant que la nourriture, le logement, le tramway, la pharmacie et les petits superflus, telles robe ou chaussures.

— Alors c’est là qu’il faut chercher la solution, bien sûr. Mon apostolat se brisait sur leur dénuement. En tout cas, j’y ai renoncé.

Je savais que madame Arslau s’était occupée d’une histoire qui avait huit jours à peine. Je lui en parlai.

— En effet ! Et c’est bien là l’unique succès de ma carrière, encore n’y suis-je pour rien. Il s’agit d’une Polonaise, d’une Polak, comme on dit ici.

Elle avait été envoyée par sa mère, chez son oncle. Depuis trois semaines elle vivait chez ses parents. Des gens que l’on n’aurait osé soupçonner, le bon oncle, la bonne tante, de bons Juifs. Si je n’avais su j’en aurais fait encore des amis de ceux-là !

Des inconnus venaient la voir. Ils la regardaient ! ils la pesaient de l’œil. Ils discutaient avec le bon oncle.

Un jour, la jeune fille crut comprendre qu’à la fin de la semaine on l’enverrait dans un campo. À Santa-Fé.

Elle parla de ce mystère à une voisine.

— Faites attention, lui dit-elle, ils vont vous conduire dans une maison où il n’y a que des femmes pour des hommes.


Le lendemain la tante commença la valise de la nièce.

La petite voulut sortir. Il lui fut répondu qu’une jeune fille de bonne famille ne sortait pas seule. On la boucla.

Alors elle écrivit son nom, son adresse et ces mots : Salve me, sur un morceau de papier. De sa fenêtre, elle guetta la voisine. Elle lui fit un signe, et, pour parler comme les marins, elle jeta la bouteille à la mer.

La voisine ne savait pas lire. Elle eut cependant une idée, elle courut au journal israélite.

Le journal n’eut pas besoin d’explications. Des choses de cette nature se comprennent tout de suite sous le ciel où nous vivons. Il ne crut pas à un incendie, ni à un crime possible. Il téléphona sans hésiter à la Société de Protection de la Femme. C’est moi ! C’est ici, voilà l’appareil.

J’étais absente.

C’était la première affaire qui m’arrivait et j’étais sortie !

Il téléphona de nouveau à dix heures du soir.

Je chargeai des amis de partir sur-le-champ.

— Avez-vous un ordre du juge, leur dit-on à la police, sinon vous ne pouvez retirer cette jeune fille de sa famille.

Ils la retirèrent. Ils la conduisirent au commissariat. Le lendemain quand j’arrivai, tous ces messieurs de la police étaient autour d’elle. Très bien la mujer ! (la femme) très bien, faisaient-ils. Je me dis : le temps presse, il faut encore l’enlever de là !

Le soir on arrêtait l’oncle.

— On ne l’a pas relâché ?

— Si.

— Ah ! fis-je comme soulagé, en constatant que la puissante organisation des Polaks n’était pas en défaut !

— Voulez-vous toute ma pensée ? Cette seule victoire, je ne l’aurais pas remportée, si au lieu d’un oncle peu engageant, la jeune fille, en débarquant, eût trouvé un beau monsieur !

— Où est-elle ?

— Ah non ! vous n’allez pas faire comme les autres ! Je ne la montre plus !