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Le Chemin de Buenos-Aires/XVIII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 175-183).
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XVIII

LA BOCA

J’ai vu des ports.

— J’en ai vu. J’en ai vu… et j’en verrai encore !

Eh bien ! au nom du respect que, parfois, j’ai pour la vérité,

Au nom de mes étoiles préférées qui, ce soir, brillent au ciel,

Au nom des cheveux blonds de ma petite amie,

Voir la Boca c’est voir aussi quelque chose.

La Boca : la bouche de Buenos-Aires.

Buenos-Aires est l’un des trois grands ports le plus sud de la terre. Il faut encore marcher trois kilomètres pour atteindre la Boca. Regardez la carte : vous verrez que les femmes qui sont là ne pouvaient raisonnablement descendre plus bas.

Il y a le bout du monde : la Boca est le bout de la mer.

André Tudesq prétendait que la mer commençait à un endroit et que cet endroit était Trieste. Une fois, il me tint longtemps à ce point de l’Adriatique. Il me prouvait, à coups de raisonnements grandioses, que son affirmation ne devait rien à la fantaisie. Et devant un remous qui se produisait dans une anse, il s’écriait : Tiens ! regarde, voilà la source, ça bouillonne !

S’il ne m’avait abandonné, moi son vieux compagnon, à Saïgon, pour mourir, je l’eusse amené ce soir à la Boca : Tu m’as confié un secret, tu m’as dévoilé la source de la mer. Je t’en remercie. Si la mer commence, elle doit finir. Et, moi j’ai trouvé le bout de la mer. Ne le dis à personne, il ne faudrait pas que l’on me volât ma découverte ; regarde, nous y sommes.


La Boca semble une conscience qui se serait chargée de tous les péchés mortels et qui, affalée là, vivrait au milieu de la malédiction.

Le tableau qu’elle fait a la puissance effrayante du jugement dernier de Michel-Ange.

Tous ces bateaux sur le Rio n’ont pas, certainement, d’autres missions que de courir les vastes mers à la recherche des âmes condamnées à la Boca.

Condamnées non à mourir, mais à vivre.

De même que les orangers en fleurs embaument la route jusqu’à deux ou trois kilomètres du verger, les femmes qui se prostituent là chargent l’atmosphère de compassion.

Une usine d’automobiles lançant sa réclame disait :

« C’est la première voiture faite en série. »

Notre usine à nous est une usine à baisers. C’est l’un des endroits du monde où, dans ce genre, l’on travaille régulièrement, mathématiquement, en série.

Les bateaux sont à l’ancre. Ce sont les petits courriers. Les paquebots dorment à côté, dans les bassins de Buenos-Aires. Cargos baladeurs chargeant peaux, laine, cornes et des bœufs que non seulement on a coupés en deux, mais que l’on a fait geler, pour être plus sûr qu’ils ne s’échapperont pas au cours du voyage ! Vapeurs remontant le fleuve, le remontant si haut, qu’ils vont jusqu’à une ville appelée Ascension ! Vieux petits cargotins sortant de la passe de Magellan. Derniers voiliers, prisons flottantes, où la misère des hommes est grande et qui reviennent de chercher le vent par le travers du cap Horn et les froids de la Terre de feu. Tous les traîne-patins de la mer, tous les déshérités de la navigation, tous les « clochards » des Océans ! Tous les fiévreux du grand large.

C’est le royaume des Polaks.

On travaille à la Boca. Cela n’est rien. On mange, on boit ; cela n’est rien. Rien n’est rien, ni cela ni ceci. Mais la Polak ne coûte que deux pesos, et cela c’est tout !

La Boca n’a pas de maire. Est-ce parce qu’elle dépend de Buenos-Aires et qu’elle est Buenos-Aires même ? Non. Seulement le maire qui lui eût convenu n’est pas éligible. Il n’est pas de ce monde ; de plus il est hors la loi. C’est Lucifer, le maître de la danse luciférienne.

La danse de la Boca !

La danse sombre, mélancolique, brûlante de la chair solitaire. La Polak pour cavalière.

Il faut dire ce que l’on y voit.

On y voyait un cinématographe public, dont les billets s’achetaient à l’entrée, ainsi que dans tout autre cinéma. À la porte, des vigilants vous fouillaient, vous palpaient, vous désarmaient. Et l’on était poussé dans la salle comme dans un gouffre.

Lucifer était à l’orchestre et avec un bâton arraché à certaines portes de Pompéï, il conduisait, sur l’écran, les rondes aphrodisiaques.

Autour de la salle, étaient des boxes.

C’étaient quelques-uns de ces paradis que le Polak promet à la Polak.

Tandis que l’écran matérialisait devant vous ces rêves qui ne tirent leur charme que de l’épouvantable, la Polak, sans doute auxiliaire de la police, passait entre les rangs des spectateurs. Elle fouillait les hommes, elle les palpait et, s’ils n’avaient rendu toutes leurs armes, elle les emmenait dans le petit boxe pour procéder, selon la loi, à un second désarmement.

La baraque est encore ici, dans le Matadero (maquis). Et comme des esprits insatisfaits, des ombres, attirées là par la forte odeur du passé, rôdent autour des ruines du Temple.

On y voit, sur la scène, d’un « beuglant », des spectacles qui vous font, selon la nature, ouvrir ou fermer les yeux. La débauche poussée jusque-là devient presque de l’innocence. C’est pourquoi, pour mon compte, j’ai ouvert tout grands mes yeux. Et j’ai tout vu. Qu’ai-je vu ? Ceux qui voudront le savoir n’auront qu’à m’envoyer un mot. Je leur donnerai rendez-vous, aux dames surtout, et je leur raconterai la chose pour rien. Je créerai ainsi, dans le commerce de la librairie, le supplément gratuit et oral. Je dois être un précurseur !…

Voici les bars. Dans les bars la femme vous tombe du ciel, ou rampe à vos pieds. Le ciel est représenté par une estrade élevée près du plafond. Sur cette estrade vingt-deux femmes jouent du violon. Elles jouent toutes à tour de bras ; cependant, je ne distingue que le chant de trois instruments. Ah ! mon oreille, n’êtes-vous plus la fidèle servante de mon entendement ? Vingt-deux demoiselles jouent du violon avec passion, et cela me fait l’effet d’un trio ? C’est à sonner la nuit chez un otorhinologiste !

Les dix-neuf autres musiciennes n’ont pas de colophane à leur archet ! Elles ont beau frotter, jamais de fausses notes. D’ailleurs, leur archet n’est pas pour faire des notes, mais pour faire de l’œil.

Viens avec moi, petit…

Un coup d’archet dans la direction du petit !

Les servantes ne vous apportent jamais le verre tout seul. En le posant sur la table, elles assoient leur misère sur vos genoux. Va-t-on prendre ou va-t-on laisser ? Répondez donc, va-nu-pieds des mers ! Choisissez-vous l’artiste ou la malheureuse qui ne sait même pas jouer du violon sans colophane ? Elles doivent être fatiguées, ne les faites pas trop attendre, elles viennent de loin. De Varsovie. Celle-ci est Française.

— D’où es-tu, toi ?

— D’Angoulême.

Angoulême sur ton coteau
Avec ta belle église en haut !

Voici les rues sentant si fort la colonie, le quai désolé le long du Rio. Ici, au bout de la mer, elles sont venues monter la garde comme de pauvres troupiers d’infanterie coloniale…

Elles ne quitteront pas le poste à cause du colonel !

Mais c’est le reste qui compte. Le reste qui fait la Boca. C’est à cause du reste que les Polaks signent des contrats dans les gourbis israélites de la Pologne.

C’est les « casita » de la Boca.

Cela est insoupçonnable.

Alors dans ces « Casita » la salle de réception, c’est la cour. Une cour éclairée seulement d’un lumignon. Cette cour, pour la comparaison, ne réveille en moi qu’un souvenir, le couloir secret des fumeurs de haschisch, au Caire.

Pas un mot, ni un geste. Ces hommes, au lieu d’être accroupis, sont debout, épaulés au mur. Humbles, patients, résignés comme un groupe de pauvres, l’hiver, attendant à la porte d’un bureau de bienfaisance.

Ils attendront des heures cet autre pain, qu’ils viennent chercher ici.

À cause du silence religieux, on se croirait dans une église. On ne serait pas étonné de voir ces fidèles faire le signe de la croix en franchissant le seuil. Mais le bénitier manque.

C’est entrée libre !

La gardienne n’est là que pour donner un coup de sifflet en cas de contestation. Et le vigilant accourt, le vigilant à qui le maquereau donne deux pesos par jour ! Ce qui fait que la femme travaille, une fois, pour le vigilant !

La gardienne ! c’est une Chinoise très vieille et qui ronfle dans une volière désaffectée, un os de poulet et une écorce de banane sur les genoux.

Aussi les atorrantes en profitent-ils. D’ailleurs, ils ont des droits comme les autres à la Boca.

Tout le monde est admis à communier.

Chacun attend dans le recueillement.

On ne regarde pas son voisin. Les yeux sont fixés sur les dalles. Ils se relèvent seulement quand la prêtresse paraît. Alors tous les regards se portent sur elle. Ils retombent sur les mêmes dalles dès qu’elle a repoussé sa porte.

À certaines époques elle la repousse soixante-dix, soixante-quinze fois par jour.

C’est vrai.

Ce sont nos petites Polaks qui remplissent le contrat afin de sauver l’honneur de la famille.

Et ces hommes ? Vous croyez que ce sont des hommes qui viennent s’amuser, comme l’on dit ? Ce ne sont que des mendiants de la grande aumône.

Parfois la police fait irruption dans la Casita. Alors les mendiants lèvent les bras docilement. Et la fouille commence. J’ai vu cela, cette nuit, rue Necochea. La jeune Juive ouvrait justement sa porte à ce moment. Elle ne devait pas avoir quitté son ghetto depuis longtemps. Elle était toute fraîche et toute retournée.

Ces quinze hommes, les bras dressés, semblaient balancer des palmes en son honneur.

Hosanna !