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Le Chemin de Buenos-Aires/XVII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 166-174).

XVII

POLAKS

Polaks !

Des landes polonaises aux pampas de l’Argentine !

Polaks !

Ce soir, dans Buenos-Aires, ce mot déclanche en moi comme une symphonie.

Je revois les villages juifs de la Pologne, et dans le même temps, je frôle du coude, le long du Rio de la Plata, des Polaks et des Polaks.

C’est de là-bas que ces hommes amènent ces filles. Même aux yeux qui ont beaucoup vu, l’Europe, notre terre, réserve de profonds étonnements. Il en est un dont je vibre encore.

C’était en mai dernier. J’allais par la campagne polonaise, à la recherche de la révolution Pilsudski. Et voici ce que je vis : un campement de Juifs. Un campement plusieurs fois centenaire. Pas de tentes, des maisons, des rues, une place même, mais un campement. Lasse d’errer, la tribu s’était arrêtée là, un jour, un jour au cours d’un siècle qui est très loin du nôtre. Et les arrière-enfants vivaient définitivement dans les demeures provisoires vieilles de centaines d’années.

Et j’eus peur. Cette ville était juive, uniquement. J’eus peur et je fis peur. Ce n’était qu’à quarante kilomètres de Varsovie, pourtant. Ne voyaient-ils donc jamais des gens de mon espèce ? Il en existait donc de la leur ? Je passais : les rideaux se baissaient, les fenêtres se fermaient. Des groupes de Juifs, qui occupaient la rue, se disloquaient.

Ces lévites noires, dont la crasse seule assurait les reflets blanchâtres, ces cheveux jamais lavés, tire-bouchonnant sur la joue gauche, ces casquettes plates, rondes, les achevant comme un couvercle, ces barbes vierges, blondes, noires, grises, blanches, folâtres ou octogénaires ! Quelques-uns s’avancèrent et entourèrent la voiture. J’eus un frisson. Il me parut que je venais de tomber dans un nid où de grands oiseaux sombres et inconnus eussent déployé leurs ailes pour me couper la retraite.

Ils voulaient me conduire chez le rabbin. Sans doute comme on amène un maraudeur au garde-champêtre.

Je rangeai la voiture. J’oubliai Pilsudski, la révolution, mon devoir. Je partis à pied, mal à l’aise, violemment intéressé.

Ils étaient plus saisissants que les Juifs de Jérusalem, et ce que je dis là est une sérieuse comparaison ! J’allais : à ma vue ils se réfugiaient dans des couloirs mystérieux, tout en tournant la tête pour m’épier. Levais-je les yeux, les fenêtres du premier étage se vidaient. On m’eût reçu avec de l’eau, à pleins seaux, mais on m’en eût refusé un verre, s’ils avaient eu de l’eau !

Je n’avais encore vu cela qu’en pays sauvage.

Ce campement était un immense tapis de fumier, et les silhouettes imprécises de ces Juifs semblaient s’élever de cette litière, comme des vapeurs qui auraient pris une forme vaguement humaine. On sentait que le dénuement s’était installé là, à perpétuité.

Derrière les carreaux, des femmes cousaient, lisaient. Les vieilles rabattaient le rideau, les jeunes aussi, mais avec moins de précipitation. On avait le temps de voir que quelques-unes étaient jolies.

On en avait froid à l’âme.

C’est dans ce village et dans ceux qui lui ressemblent que les caftanes polonais : les Polaks, vont en remonte.

Franchuchas !

Polaks !

Les Franchuchas forment l’aristocratie : cinq pesos.

Les Polaks le tiers-état : deux pesos.


La traite des blanches, la véritable, la chose que le terme évoque à l’imagination populaire, ce sont les hommes polaks qui la pratiquent.

Ils travaillent dans la misère, mais dans la misère qui n’a pas encore trouvé l’occasion de se salir.

De jeunes filles, sans transition, ils font des filles.

Organisés à l’allemande, c’est-à-dire avec méthode, ils abattent un ouvrage formidable.

Ils ne travaillent que dans la Juive.

Jadis on donnait aux prisonniers du pain et de l’eau.

Le pain et l’eau sont rares dans ces villages que maintenant vous connaissez.

Ce sont les prisons d’Israël.

Qui ne veut sortir de sa prison ?

Qui regarde la figure de celui qui brise vos fers ?

La situation est tellement celle-là que, lorsqu’un homme polonais a porté son choix sur une Juive, il appelle cela la « prendre en protection ».

Ils n’ont pas besoin de sergents recruteurs, battant du tambour et promettant la lune !

Il n’est pas un Polak de Buenos-Aires qui n’ait cinq ou six femmes. Sept. Huit !

Pourtant ils ne sont pas aimables. Ils ont refusé deux jours de suite de me servir à boire dans leur café de Talcahano. Je n’ai pas bu. C’est tout ce qu’ils ont gagné. Et comme ils ne m’ont pas crevé les yeux, j’ai bien regardé.

Ils vivent sous une discipline acceptée et servile. Aucun étranger du même milieu, pas plus un Français qu’un Martigues, qu’un Créolo — celui-là est encore une autre espèce. Je le garde pour la bonne bouche ! Aucun n’a jamais pu pénétrer dans leur église.

Il y a le chef. C’est un pape. Ses décisions ne se discutent pas. Quand il lance une bulle… c’est à qui l’attrapera ! Il y a le sous-chef, le secrétaire d’État, quoi ! Chaque province : Rosario, Santa-Fé, Mendoza a son club. Le club a son président, et le président son vice-président. Tout cela soumis à l’autorité du lanceur de bulles !

Il désigne les hommes qui partiront en remonte là-bas ! Du Rio de la Plata à la Vistule ! C’est lui qui distribue les « maisons ». C’est lui qui décide des mariages : Un mari meurt, sa veuve gagne bien sa vie, il donne la femme à un lieutenant de son choix. Mais le lieutenant versera une forte offrande au tronc de l’Église. C’est lui qui, régulièrement, chaque mois, fixe la somme que chacun doit souscrire en l’honneur de la police. Les Français attendent d’être sommés. Moins combattifs les Polaks courent au-devant des agents quêteurs. Aussi sont-ils les plus aimés.

Ils ont crédit ouvert entre eux. Ils se prêtent, sans papier, des sommes que je continue d’appeler énormes ! Bref, c’est l’ordre, la discipline et l’honnêteté mêmes !


Officiellement ils se disent marchands de fourrures. La fourrure, il est vrai, est également une peau ! Et les voici qui débarquent à Varsovie.

Tous ne sont pas juifs, mais les voyageurs, les maquignons qui courent les champs de foire polonais, eux, le sont. C’est indispensable pour entrer dans les familles. Leur travail n’est pas comme en France, un travail des rues, ils opèrent à domicile. Ils s’adressent d’abord aux parents, et ensuite, seulement ensuite, à la fille. Ils n’enlèvent pas, ils traitent. Les familles qui ont plusieurs filles sont les plus recherchées, comme présentant deux avantages : une pauvreté plus noire, une « remonte » assurée. Ce sont des commerçants sérieux, ils prévoient ! ils « stockent » ! L’aînée a vingt ans. Ils l’épousent ! La seconde, dix-sept ans, la troisième, quinze ans. Ils les retiennent ! Ils les feront venir à Buenos-Aires, chacune à son tour, quand elles seront mûres, bonnes à manger !

À Varsovie, à Cracovie, à Lvoff, dans les villages comme « mon » village, de vieilles femmes qu’ils payent toute l’année, n’ont d’autre métier que de leur signaler la bonne marchandise. Telle maison ne vaut rien : les filles n’ont pas de santé. Se méfier de cette famille : le père et la mère ont l’intention de demander cher. Mais là, là et là, tu trouveras ce qu’il te convient, ô petit frère. Montre-toi très religieux à tel endroit. N’épouse pas, ici, tu peux épouser là. Emmène la cadette, l’aînée est paresseuse ! Là il n’y a qu’une grand’mère, elle ne durera pas longtemps. Prends l’enfant, c’est la meilleure affaire du quartier. Je te l’ai surveillée comme un fruit sur un arbre. Tu n’as plus qu’à cueillir !

Les familles pauvres ont aussi un troisième avantage. C’est là que, d’emblée, on trouve généralement les plus belles filles. Pourquoi ? Parce qu’elles sont sans maquillage, sans apprêt, sans rien. Que ne peut-on faire avec un peu d’art, d’une demoiselle qui est déjà jolie, à l’état nature ?

Ils les achètent aux parents, par contrat. Un contrat âprement discuté, dûment signé, bellement paraphé. Imaginez un intérieur du ghetto de Varsovie, dans ces maisons dont la grande cour sent le déballage, où, comme dans les caravansérails hindous on y voit de tout, des tas de marchandises et des tas d’ordures, des enfants couchés sur le fumier des vaches, des familles mélangées et ennemies, des échoppes, des balances, des changeurs de monnaie, des cabinets de juristes ! Des malles en fer-blanc colorié, des chats pelés, des chiens à jeun. La porte est fermée sur le logis sans air. Là, le père, la mère, les petites sœurs que l’on oublie de faire sortir et qui ne jouent pas, dans un coin. Et la fille dont on va trafiquer et qui n’est encore qu’une jeune fille, souvent, très souvent, une vraie jeune fille.

Les « contractants » sont assis autour d’une table grasse. La famille demande cent cinquante zlotis par mois, et pendant trois ans au moins. L’acheteur n’en offre que cent. Sous le souffle de l’indignation la barbe du père frémit. Il fait approcher sa fille, il la montre une nouvelle fois. Est-elle vierge ? Il le jure sur la sainte Thora. Tant de jeunesse d’une part et tant de soins de l’autre ne vaudraient pas cent cinquante zlotis ?

L’envoyé de Buenos-Aires l’emporte. Il n’aurait que l’embarras du choix ! On appose les signatures. Et la mignonne, au nom de sa religion, est engagée solennellement à ne pas couvrir de honte, en déchirant le contrat, le paraphe familial.

Une famille est sauvée de la misère ! À une autre !


Il en arrive des fournées de dix, douze par bateaux. Les premières semaines, les Polaks ne les gâtent pas. C’est le contraire de la méthode française. En attendant le grand jour des débuts, ils les logent dans une chambre lamentable — afin qu’après la maison de prostitution leur paraisse le paradis !

Ce paradis est le long du Rio de la Plata.

Il s’appelle la Boca.

Et la Boca ?… Tournez la page…