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Le Chemin de Buenos-Aires/XII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 121-131).

XII

CASA FRANCESA

Bonaparte formait parfois ses troupes en carré.

Il faisait ouvrir le feu sur les quatre faces, au commandement.

Buenos-Aires est disposée comme l’étaient les armées du défunt général.

La ville s’avance, carré par carré, pour livrer bataille à la pampa.

Sur les quatre faces de ses carrés, Buenos-Aires, également, ouvre le feu.

Ce n’est pas le même.

Que la paix de Notre Seigneur soit sur les innocents qui ne me comprendraient pas.

On va. On arpente la ville-capharnaüm. Sans espoir, on marche. On marche comme les ânes attelés à la noria, comme les esclaves condamnés à la meule. Une nuit j’ai même rêvé qu’ayant commis un crime affreux, de justes jurés m’avaient infligé comme châtiment de me promener toute la vie dans Buenos-Aires. Je me réveillai. J’en pleurais !

Le courage est une vertu. J’ai toutes les vertus, alors j’allais par la grande capitale. La pluie, le soleil, le Pampero, rien n’arrêtait ma folle course. Les trams qui donnent le frisson aux trottoirs, tellement ils les rasent de près ; les crieurs de journaux du soir : Critica, La Razon, Cri-ti-ca. Ah ! les incas ! qui me dévalaient dans les jambes ; les foules figées devant les remates[1]. Rien. Rien. J’allais.

Parfois, cependant, je levais les yeux. Je voyais des maisons sans étage, au milieu de maisons qui en avaient beaucoup. Elles étaient les survivantes de l’âge héroïque, alors que le conquérant n’avait que le temps de déplier sa tente. Elles avaient changé de destination. Leur porte vitrée affichait le rideau réglementaire, rideau crème ou rideau rose. Aussitôt je baissais les yeux. J’allais.

Je passais de Cangallo dans Sarmiento, de Corrientès dans Lavalle, de Tucuman dans Viamonte. J’allais du numéro deux cents au numéro deux mille. Je levais timidement les yeux : un rideau rose ! Je les baissais. Je parcourais cent mètres : un rideau crème. J’allais. J’allais.

Fatigué des rues perpendiculaires, j’enfilais les rues parallèles. On me voyait dans Suipacha, dans Esmeralda, dans Maïpu, dans Florida. Je redescendais dans 25 de Mayo. Je remontais jusqu’à Médrano : des rideaux, toujours des rideaux, encore des rideaux.

Monsieur ! criai-je. Ah ! monsieur, ne courez pas si vite (ce monsieur que je n’avais jamais vu s’arrêta). Pitié, lui dis-je, pour un pauvre calculateur. Dites-le-moi, vous qui semblez secourable à votre prochain, combien la belle ville de Buenos-Aires compte-t-elle de rideaux réglementaires ? Mille ? — Encore plus. — Douze cents ? — Plus encore ! — Deux mille ? — Montez toujours. — Trois mille ? Hélas ! je ne saurai ! mon informateur avait pris au vol le tramway numéro 25.

Ce sont les Casa Francesa.


Pas de timidité. Suivez-moi. Montons ensemble les cinq marches qui, elles aussi, peut-être, sont réglementaires. Sonnons. Vous n’osez pas ? Je sonne. Le beau timbre ! clair, net, argentin ! Le rideau bouge. Ne vous sauvez pas. On nous fait passer l’examen. Nous sommes reçus. On peut entrer. La porte est large. Entrons, mes amis, vous n’êtes tout de même pas des enfants de chœur !

Par la Madone ! C’est comme pour prendre un autobus.

On va nous distribuer des numéros. Cinq assis sur le banc, trois sur des chaises, quatre debout. C’est trop. Allons ailleurs.

Laissez-vous entraîner. C’est à cent mètres. Sonnons. Passons brillamment l’examen. Entrons.

Par sainte Barbe qui devrait être patronne des perruquiers, mieux vaut aller chez le coiffeur la veille du saint jour de Pâques ! Sortons.

La belle promenade ! Que va dire mon ange gardien ? Entrons.

C’est comme à la sacristie le jour d’un grand mariage. Elle en a des amis, la mariée ! Pour la troisième fois, sortons ! Je ne sais pas exactement comment l’affaire se passe ; à vue d’œil, grosso modo, nous aurions une heure quarante-cinq à attendre. C’est trop. Ces Argentins si pressés dans la rue, ne le sont guère dans la casita. Au fait, j’ai peut-être le mot de l’énigme. S’ils courent autant ne serait-ce pas pour arriver les premiers ici ?

Martelons d’un pas solide, sinon encore vainqueur, le bitume de Buenos-Aires. Entrons-nous ici ? Là ? Dans l’autre ? À votre choix. Mais ce coup-ci, mes amis, si nous entrons, prenons un siège. Cette tournée-là, avouons-le, pourrait être plus épuisante. Telle qu’elle est, elle comporte des fatigues. Ne nous abîmons pas, tenons-nous frais.

Entrons !

Honneur à ta vitalité, Argentine, vague sœur ! Qu’il est beau de voir un peuple puissant et discipliné. Ils sont neuf qui patientent, encore, ici. Eh bien ! nous serons dix. Je m’assois au bout du banc.

Je comprends pourquoi les journaux de Buenos-Aires ont quarante, cinquante, et même soixante-deux, soixante-six pages les dimanches ! Autrement il faudrait acheter un roman quand on irait rendre cette visite.

Que d’hommes et quels hommes ! Vive le soleil austral qui donne une telle vigueur aux plantes qu’il réchauffe ! Ah ! la Raza[2] n’est pas dégénérée. Je me demandais pourquoi la Républica célébrait chaque année la fête de la race. La Race ? me disais-je, dans un pays qui justement n’est fait que de la fusion des races, voilà qui prête à confusion. Fêtez la race ! frères à peu près latins ! Elle est bonne !

Tiens ! je ne suis déjà plus le dernier. Voici un onzième candidat. Je voudrais bien te faire une place, ô frère ! sur ce banc d’infortune, où nous voici sages, serrés et la même espérance au cœur. Quel radeau ! quand j’y pense ! Mais regarde, j’ai beau pousser, cela ne rend rien. Le onzième est touché par tant de bonne volonté. Il me remercie d’un sourire. Il restera debout. Il regarde l’heure à sa montre. Il compte ceux qui le précèdent. Il a le temps ! Alors il sort sa provision de cigarettes et déploie la Razon.

Attendons !

Une porte s’ouvre. Un homme apparaît. Il a fini son travail. C’est un homme heureux. Il s’en va !

Et la voici. Salut à toi, Galline !

Trois patients se lèvent, que va-t-il se passer ? Pourvu qu’ils ne se boxent pas, pour savoir qui entrera le premier ? Non ! ils plient leur journal, ils sortent.

— Pourquoi ces trois messieurs désertent-ils ? demandai-je poliment à mon voisin.

— Je ne sais pas, parce qu’ils préfèrent les brunes, peut-être.

Je remerciai.

— Ou qu’ils aiment les grosses.

Je remerciai.

— Ils vont voir ailleurs.

Je remerciai.

L’échantillon de France était présentable. Jeune, frais, pas souriant, bien sûr ! Elle ne vendait pas sa grâce !

— Ils sont bien difficiles, me dit le voisin, en parlant des déserteurs.

— C’est assez mon avis, monsieur, répondis-je, autant pour le satisfaire que pour venger l’affront fait à ma compatriote.

Ayant constaté qu’elle avait cessé de faire le vide, la Galline s’avança.

Deux hommes se levèrent. L’un, plus audacieux, prit la main de la Franchucha. — Pardon ! fit l’autre, pardon ! j’étais là avant vous.

— Alors viens, dit-elle, c’est à toi.

L’audacieux réoccupa sa chaise.

Tirons le rideau. Attendons.

J’avais gagné quatre places !

J’ai connu les camps anglais, pendant la guerre. En octobre 1915, à Mytilène, je fus témoin des prévenances militaires à l’égard des troupes évacuées des Dardanelles ! J’ai vu travailler M. Robert au cours de la dernière campagne de Syrie. Du moins, les candidats étaient en uniforme. Et puis c’était pour la Patrie !

Là c’est pour cinq pesos.

Le premier lisait la Prensa. Il était plongé dans une grande dépêche de Londres, au sujet de la grève des mineurs. Le second lisait El Diario. Le troisième ne lisait rien. Les mains dans les poches de sa veste, les jambes allongées, ses pieds faisant bâiller le plancher, il était triste, profondément triste, effroyablement triste. Le quatrième n’avait pas l’air gai. Il se leva. Il se dirigea vers la sortie. Il ouvrait la porte quand la Galline réapparut. Six minutes lui avaient suffi.

L’indécis se retourna. Il la regarda. Il la regarda bien. Du pied il referma la porte et, décidé, il revint s’asseoir à son rang.

— On croyait avoir gagné une place, dis-je au suivant, mais il est revenu.

— C’est ce que nous appelons un bafouilleur, me dit l’honorable voisin qui, lisant Critica, parlait tout en lisant.

La Galline emmena le lecteur de la Prensa.

Le silence retomba sur la salle d’attente.

Le timbre retentit. La portière écarta le rideau. Elle n’ouvrit pas. L’œil avec lequel je regardai la dame de la porte dut être chargé d’un vif reproche, car elle crut bon de me donner une explication.

Atorrante ! fit-elle.

Atorrante ? demandai-je au lecteur de la Critica.

— Un va-nu-pieds, un pouilleux !

— Pour la Boca, conclut la portière. Ici, pour Messieurs sérious.

— Vous êtes vraiment aimable, fis-je à mon voisin, moi je ne suis pas pressé. Voulez-vous prendre ma place ?

— Avec plaisir !

Et il passa devant sans hésitation.


Mon tour arriva. Je franchis le seuil.

Elle s’appelait mademoiselle Opale !

— Tu es français, tu es sur les bateaux, veux-tu être très gentil ?

— Opale ! quel est le marchand de cailloux qui t’a baptisée ?

— Apporte-moi des parfums. Je te les paierai. Autant de flacons que tu pourras. Moi je vais t’offrir du quinquina.

Elle était dans le pays depuis huit mois.

— Entends ! Entends-les encore sonner. C’est toujours comme ça !

Elle s’y était habituée. Mais ses débuts, sa première semaine, elle ne pouvait l’oublier.

— 402 ! tu te rends compte ?

Elle en laissa retomber ses bras pour mieux rappeler cet effort.

— On dit que ce sont les députés socialistes qui ont organisé la maison à une femme pour qu’on ne puisse plus nous exploiter. Qu’ils viennent donc à notre place, seulement un jour, les députés !

— Ils ne pourraient pas se rendre compte, les clients s’enfuiraient.

— Tu crois ça ? Ils n’y regardent pas de si près, c’est moi qui te le dis ! Tu sais, on ne soupçonne pas, chez nous, un pays comme celui-là. Ce ne sont pas des fatigués ! Comment feraient-ils si nous n’étions pas là ?

— Opale ! lui dis-je ! mais je ne puis cependant pas t’appeler Opale, comment t’appelles-tu, humainement parlant ?

— Je m’appelle Germaine.

— Eh bien, Germaine, d’abord ton quinquina n’est pas mauvais ; ensuite je t’apporterai des parfums, mais que faisais-tu, en France, avant de prendre le bateau ?

— Ah ! dit-elle, qu’est-ce que ça peut te faire ? Moi ? je vendais des souliers dans un magasin de l’Incroyable ! Mais bois donc ton quinquina !

Elle ne voulut parler davantage.

— Tu parais être une bonne fille.

Elle regardait le bout de ses petites chaussures :

— Une bonne fille, reprit-elle, dans une peau de grue !


Je sortis dans la rue, je pris mon crayon.

402 × 5 = 2.010 pesos.

Le peso valait 14 fr. 25.

2.010 × 14,25 = 28.642,50.

Vous pouvez tomber foudroyé sur le sol, cela ne changera rien à l’affaire.

Ouvrez le ban :

Mademoiselle Opale a rapporté 28.642 fr. 50 au cours de sa première semaine d’activité.

Fermez le ban !

  1. Ventes aux enchères.
  2. Race.