Ouvrir le menu principal

Le Chemin de Buenos-Aires/XIII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 132-142).

XIII

LE MÉTIER DE MAQUEREAU

Je gagnais Suipacha, septième rue parallèle.

J’avais subitement besoin de précision. C’était un impérieux besoin.

En effet, mon cerveau était transformé en machine à multiplier.

Mes multiplications devenaient vertigineuses. Je multipliais les pesos par des francs, les semaines par des mois, les mois par des années.

J’obtenais un total, ce total ne constituait que le gain d’une femme. Je multipliais une femme par deux femmes, par trois femmes, par quatre femmes !

J’atteignais à des sommes qui étaient des sommets. J’étais ébloui.

Il est mauvais d’être ébloui. On ne voit pas devant soi. On en arrive fatalement à cogner son nez contre l’un de ces lampadaires que l’on éclaire au gaz.

Et puis quand un cerveau se met à multiplier on ne sait jusqu’où le mènera l’art de la multiplication. Il faut l’arrêter dans sa marche à la lune. C’est pourquoi je courais du côté de Suipacha.

Là, j’y trouvai mes amis jouant aux cartes.

Il y en avait de nouveaux. On me les présenta. Victor était là. Cicéron aussi. Un nommé Jean-Philippe qui, depuis deux jours, guide volontaire, me rendait d’incalculables services. Jean le Barman avait fait un saut de Montevideo, justement pour me voir.

Ah ! je n’avais plus à chercher mon pain au milieu du désert de l’Indifférence ! J’étais dans le pétrin jusqu’aux épaules et je brassais la pâte avec passion !

J’enlevai Victor, Cicéron, le Barman et Jean-Philippe.

Plutôt c’est Victor qui nous enleva jusqu’à son appartement de Maïpu.

— Attendez ! leur dis-je, nous allons procéder avec ordre. Avant de m’avancer plus avant, je dois reconnaître ce qui m’entoure. Combien avez-vous de femmes, Victor ? — Trois ! — Trois aussi, fit Cicéron.

Le barman et Jean-Philippe n’en avaient chacun que deux.

— Tout à l’heure j’ai fait la connaissance de mademoiselle Opale. Elle m’a confié qu’elle avait allumé 402 fois la lampe, en une semaine, dans sa casita.

— Opale ? fit Cicéron, à qui ce lot appartient-il ?

— Ah ! dis-je, pas à moi, hélas !

— Je crois bien que c’est à Adrien, fit Victor.

— À cinq pesos l’allumette et à cinquante-deux semaines par an, Adrien n’eût-il que mademoiselle Opale, gagne donc 1.489.510 francs en douze mois !

— Et après ? firent mes compagnons.

Je les regardai comme un lapin regarde un puissant phare d’automobile !

Ou comme une gazelle regarderait un tigre qui lui apporterait une tasse de lait.

Ou comme une colombe déjà plumée, lardée et salée regarderait de ses yeux vides les membres de la Société des Nations qui continueraient de l’appeler un bel oiseau !

Ils m’offrirent un verre de porto pour me remonter.

— Allez-vous mieux ? fit Jean-Philippe, qui était rempli de prévenances.

Je tendis mon verre une nouvelle fois. Ils l’honorèrent. Je bus. J’allai mieux.

— Je ne veux pas de mal à vos multiplications, fit Victor. Elles doivent être justes, mais elles n’ont aucun rapport avec la réalité. Du train où vous allez, j’aurais sept ou huit millions. C’est une plaisanterie.

Nos affaires sont comme toutes les affaires : capricieuses.

Je viens de vous répondre : j’ai trois femmes. C’est exact pour le moment. Demain je n’en aurai peut-être que deux, peut-être plus qu’une.

Nous avons nos risques professionnels.

En dehors de la femme que nous appelons la femme de base… et que plus tard, la folle jeunesse passée, nous épouserons, le reste est un peu de l’équilibrisme.

Des clients nous les enlèvent. Parfois c’est la maladie. Il y a les mois d’hôpital.

Quatre cent deux jetons en une semaine ! ce n’est matériellement pas impossible. Toutefois, c’est du travail exceptionnel !

C’est une vitesse de circuit.

Une femme peut-être qui s’est piquée d’honneur.

La moyenne commerciale est beaucoup moins brillante.

Je ne parle pas de la Boca, où certains jours de rush, le mercure fait éclater le thermomètre.

Mais, en général, quand une femme de casita délace de trente à trente-cinq fois sa sandale dans une journée, on peut lui rendre hommage, c’est une bonne travailleuse.

Voilà la recette. Maintenant et les dépenses ?

L’œil de Victor s’éclaira d’une lueur goguenarde et Victor se frotta les mains comme lorsqu’on aiguise un couteau contre un autre couteau, prêt à me découper, pour me manger ensuite.

— Et les dépenses ? À pied d’œuvre, une femme revient à trente mille francs, soit que vous alliez la chercher en France, soit que vous la fassiez venir, soit que vous l’achetiez sur place. Ceci n’est rien. La location de la casita ! de sept à huit cents pesos par mois. L’entretien de la maîtresse et de la bonne. L’argent envoyé chaque mois à sa famille. Les multa (les amendes). Les gâteries ! Le coulage ! Supposiez-vous que nous n’avions qu’à tendre la main ?

Le métier de maquereau, monsieur Albert, n’est pas un métier de père de famille ! Il nous faut être administrateur, éducateur, consolateur, hygiéniste. Du sang-froid, de la psychologie, du coup d’œil, de la douceur, de la fermeté, de l’abnégation ! De la persévérance ! Savez-vous quels sont, plutôt quels étaient nos principes dans le temps où le Milieu n’était pas contaminé ? Nous devions être corrects partout, aussi bien dans les mauvais endroits que dans un salon.

Nourrir notre famille et la famille de notre femme.

Aider toutes les misères selon nos moyens.

Donner un habit, même s’il était encore bon, à un déguenillé.

Faire le bien à bon escient et la charité au hasard.

Ne pas voir battre un plus faible.

Se laisser arracher les ongles un par un plutôt que de livrer un camarade, même s’il était coupable.

Déjouer les perfidies de la femme, c’est-à-dire la dénoncer à son « mari » si l’inconsciente vous faisait des avances.

— Eh bien ! vous feriez du beau travail dans la société ordinaire, avec votre dernier principe !

— Aussi, voyez où cela vous a conduit !

Hélas, notre milieu aujourd’hui n’est plus aussi propre. Chez nous, comme chez les autres, la guerre a fait son œuvre démoralisatrice. Les jeunes s’appellent maintenant des « vrais de vrais ». Vrais de vrais ! laissez-nous rire, nous les anciens. De notre temps il n’y avait que des hommes. Quand on est un vrai de vrai on ne le dit pas. On le cache ! Moi je suis venu en Argentine comme marchand de chevaux. Un monde qui n’a plus ni pudeur ni discrétion, voilà bien le spectacle donné par notre époque !

Nous avons honte de notre nouvelle génération. Pas de tenue, de l’arrogance. Rien à l’actif de tous ces débutants, sinon une malheureuse qui leur rapporte juste de quoi manger un bifteck dans les bas morceaux, et ça crâne, ça fait le victorieux, la casquette « à la sportive », la cigarette dédaigneuse. De l’estomac, mais rien dans le ventre. En revanche, mettez-les devant un policier et vous les verrez à table ! Ce sont des escargots, ils dégorgent tout ce qu’ils ont sur le cœur dès qu’on les fait jeûner.

Nous, nous ne nous vantons pas de notre profession, mais nous en avons le respect.

— Et comment la respectez-vous ?

— Comment ? En lui consacrant tous nos instants. En l’élevant le plus possible. J’irai jusqu’à dire : en la moralisant.

L’homme du milieu, le vrai et non pas le vrai de vrai, maintient la femme en dehors de tous les vices.

Sans nous que font les femmes : elles fument, elles boivent, elles dansent, elles prisent de la coco, elles s’offrent des béguins, elles découchent, elles se marient entre elles !

Les trois autres, à ces derniers mots, furent soulevés par une profonde indignation :

— Oui, dit Cicéron, voilà jusqu’où elles poussent la dépravation !

— Sitôt qu’elles ont gagné quatre sous, elles ne travaillent plus. Elles restent couchées dans la crasse ou bien font la noce. Elles ont vingt ans et on les ramasse soûles sur le trottoir ! Au lieu d’acheter du linge, elles boivent des petits bordeaux blancs. Elles sont sales, les ongles noirs, les cheveux gras. Vite, elles perdent toute dignité. Vous en voyez qui se battent. Elles ont de gros mots dans la bouche. Nous remplaçons tout ça.

On la prend, on la lave, on la récure. On l’habille décemment. On lui donne le goût du linge propre. On l’arrache à ses basses fréquentations.

— Tenez, fait Jean-Philippe, moi j’ai payé un professeur à la mienne. Elle ne savait ni lire, ni écrire. Son père et sa mère ne l’avaient pas fait !

— On lui apprend l’économie et le devoir envers la famille. Sans nous vanter nous pouvons affirmer que quatre-vingt-dix pour cent de ces femmes n’avaient jamais soutenu leurs parents. Depuis qu’elles ont un homme, elles envoient régulièrement à la vieille grand’mère, au père malade, aux petites sœurs. Plutôt, c’est nous qui envoyons pour elles. Voulez-vous voir les talons des mandats ?

Victor ouvrit son secrétaire. Les talons étaient là. Il y en avait deux paquets. Le premier paquet concernait la famille de sa « femme », le deuxième celle de sa « môme ».

— Cela leur apprend le plaisir de faire le bien. Quand arrivent les lettres de remerciements, les femmes sont heureuses. Elles ont plus de cœur au travail !

Il continua :

On la débarrasse de tous ses vices : tabac, paresse, goût irraisonné de l’amusement.

Nous lui apprenons à s’habiller. Au début nous sommes forcés de nous fâcher pour leur faire acheter une paire de souliers convenables. Elles disent que des chaussures de trente francs feront aussi bien ! Mais là, nous obtenons des résultats rapides. Bientôt rien n’est trop beau. Quand on arrive au diamant, il n’est jamais assez pur. Il ne faut pas qu’il ait un crapaud !

— Tenez, dit Jean le Barman, je vais encore vous montrer ce que nous sommes. Moi j’ai eu « un maximum de jeunesse et de beauté ». Mado, prix de beauté d’une province de France en 1921. Elle s’est amourachée d’un natif de par là. L’ai-je contrariée ? J’avais fait de grosses dépenses sur elle. Le natif me les a remboursées. Et j’ai laissé partir cet oiseau d’or vers son bonheur. — Tiens, m’a-t-elle dit, je t’abandonne tout, mes fourrures, mon linge, mes bijoux. Je vais faire venir ma sœur, tu l’habilleras. J’ai été heureuse avec toi, sois heureux avec elle. Elle a non seulement fait venir la cadette, mais aussi la plus jeune. Une mineure ; je ne savais qu’en faire sur le moment. J’ai partagé les vêtements et les bijoux. Mado avait fait son chemin. La plus jeune a suivi ses traces. Je m’occupe encore de la seconde.

Le Barman sourit :

— Cette petite histoire semble finie, dit-il. Elle ne l’est pas. Voici la fin. Deux ans plus tard, je vois arriver mon prix de beauté, tenez ! dans le café de Suipacha où vous m’avez trouvé, tout à l’heure. Elle était repentante. — Reprends-moi, dit-elle.

Le natif s’était fatigué, comme de coutume !

— Tu sais bien, lui dis-je, que je suis avec ta sœur. — Je ne veux pas faire de tort à ma sœur, dit-elle, garde-la comme femme puisqu’elle vaut mieux que moi, et prends-moi à conditions comme fille d’amour. Tu me mettras tant de côté par mois !

On n’est pas insensible ! Elle était d’ailleurs assez punie d’avoir perdu son grade. Je consentis. N’ai-je pas été le bienfaiteur de cette famille ?

— C’est pour vous montrer que le métier n’est pas sans comporter des charges et des devoirs, fit Victor.

— Et vos bénéfices ?

— Des hommes comme nous, honnêtes, rangés, après cinq ou six ans de ce dur trevail, s’ils rentrent en France avec quinze cent mille francs, peuvent se dire contents. Vous voyez que nous sommes loin de vos multiplications.

C’est une rude affaire, vous savez, que de conduire ce petit monde.

— En somme, leur dis-je, je vois ce qu’il en est : vous êtes les jockeys de la femme !

L’expression leur parut heureuse.