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Le Chemin de Buenos-Aires/XI

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 111-120).

XI

MOUNE

Elle s’appelait Moune.

Je l’avais rencontrée, un soir, vers les huit heures, figée sur le trottoir de la rue d’Athènes, à Marseille.

Elle n’avait pas l’air d’avoir mangé beaucoup, depuis quelque temps.

Je ne suis ni saint Vincent de Paul, ni même l’un de ses lointains petits-fils.

Un voyageur seulement qui a l’habitude d’être seul à table.

Une invitation à dîner est un beau propos à entendre quand, à l’heure du repas, on rêve timidement d’un café crème.

Elle l’entendit comme une cloche qui annonce un secours.

Je l’emmenai rue des Fabres, dans l’une de ces tavernes à banjo. Il ne suffit pas de donner à manger aux petites femmes qui ont faim, il faut essayer de leur faire croire qu’elles ne s’ennuient pas !

Elle n’osait entrer. Non qu’elle manquât de tenue, mais tant d’ampoules électriques faisaient subitement honte à sa robe et à ses souliers.

Elle était, ce que les hommes du milieu m’apprendraient plus tard à nommer : une malheureuse.

Même pour un homme ordinaire, je dois dire que cela se voyait.

C’était cependant une malheureuse de classe.


Moune avait vingt et un ans et déjà les joues creuses. Elle était jolie, avec distinction. Ses mains étaient de celles qui n’avaient jamais travaillé et ses yeux, quoiqu’ils fussent grands, de ceux qui n’avaient pas encore vu beaucoup de choses — beaucoup de choses de bon.

Elle avait été mariée. Son mari l’avait emmenée au Togo. Il y était mort. Elle savait raconter de belles histoires sur le Togo, la colonisation allemande et le mandat français. Elle était revenue à Paris. Son père ne s’en montrait pas excessivement enchanté. Elle était allée chez sa sœur, son beau-frère voulait l’aimer. Un jour elle avait trouvé un monsieur agréable qui avait une automobile. Elle était montée dans la voiture. Les voici à Marseille. Ils y avaient vécu trois semaines. Puis le monsieur était parti pour vingt-quatre heures en laissant deux cents francs. De cela, il y avait un mois…


Elle revenait dîner, « le moins souvent possible », comme elle disait en manière d’excuse. Avant d’entrer, elle regardait à travers le carreau si j’étais là.

Un jour que mon compagnon Helsey débarquait de Syrie, nous offrîmes tous les deux, à mademoiselle Moune, parce qu’à cette époque nous étions terriblement riches, une toute petite robe de rien du tout et des souliers « qui lui permettraient enfin de sortir les jours de pluie ».

En certains cas, deux morceaux de pain valant mieux qu’un bon conseil et un seul morceau de pain, je ne lui donnais jamais de bons conseils.

Un jour, je lui dis pourtant : Moune, méfie-toi de Buenos-Aires !

C’était sans doute un jour que je ne savais quoi faire.

Puis à mon tour je partis pour la Syrie.

Et le phare du Planier continua de faucher au-dessus de la mer.

Et la mer, de battre le Roucas-Blanc…


Ce soir, j’étais dans Callao, la seizième rue horizontale de Buenos-Aires.

Sinon comme un roseau pensant, du moins comme un piquet, je me tenais là, à l’angle de Sarmiento. Je ne me lassais de regarder les Argentins, à cause du triomphe permanent qu’ils portent, comme une plume, dans leur regard.

Ces gaillards-là, pensais-je, soulèveraient notre Arc de Triomphe à bout de bras, si nous les laissions faire.

Une femme passa. C’était Moune.

C’était Moune. À cela rien à reprendre. C’était elle.

— Oui ! dis-je, aucune erreur, c’est moi !

Ses joues étaient moins creuses. Elle avait autant d’innocence dans les yeux, parce qu’une femme qui a les yeux innocents les garde toujours, même quand elle présente ses amants à son mari.

L’innocence, d’ailleurs, n’a rien à voir avec ces choses-là.

Manon Lescaut était une bien plus belle innocente qu’Agnès.

Mais vas-tu revenir à ton sujet, espèce d’écrivain ?

Elle portait un beau manteau. Coiffée, chaussée, gantée. Les ampoules électriques de la Taverne marseillaise ne l’eussent plus effrayée.

Un changement plus profond dominait le souvenir que j’avais conservé de la jeune égarée. Qu’avait-elle de nouveau ? Je restai, un moment, sans pouvoir le nommer. Bientôt je vis ce que c’était : elle paraissait ne plus avoir faim.

La surprise s’étant éteinte :

— Peut-être es-tu sur les bateaux ? dit-elle.

— Moune, à Buenos-Aires ?

— Tu es le premier ami que je revois, et c’est un vrai plaisir. J’allais passage Guilmès, au café de l’entresol. Viens, on sera bien.

— Tu parais contente, maintenant, lui disais-je tout en marchant.

— Oh ! je ne suis pas heureuse, mais je ne suis plus malheureuse. Je m’étais rendue malade, tu sais, à ne plus manger.

Je connaissais cet entresol. J’allais y voir, de temps en temps, mes petites compatriotes.

— Tu dois avoir une grande histoire à me raconter, lui dis-je, une fois que nous fûmes attablés.

— Ah ! tu la sais bien ! Je dois dire que j’ai eu de la chance. Si personne ne s’était occupé de moi, je serais morte maintenant, ça n’allait pas ! J’en étais devenue toute bête. Pas d’amis, pas de métier, qu’est-ce que tu veux faire ? Je n’avais plus rien pour prendre le train et retourner à Paris. Pendant quatre jours je suis allée à la gare, je me tenais où l’on vendait les billets. J’espérais, sans savoir, que quelqu’un me dirait : je vous ramène à Pans. On ne me l’a pas dit. J’ai écrit à mon père, il ne m’a pas répondu.

C’est une vieille femme qui me couchait momentanément pour rien qui m’a dit : Je vais vous présenter quelqu’un. Quand on n’a même pas de manteau et que l’hiver arrive, tu sais…

— Que répondrais-tu aux gens qui te diraient : Il fallait travailler ?

— Je n’étais pas un homme. Les hommes qui sont comme j’étais peuvent aller au port. On n’y prend pas les femmes. L’équivalent, pour la femme, c’est le trottoir. Moi je ne savais pas faire. Je n’ai jamais pu apprendre. J’étais sur le trottoir parce que je n’avais pas de chambre le jour et c’était tout. Une fois j’ai cherché à travailler dans un magasin de fleurs où l’on demandait quelqu’un. C’était affiché sur la glace. Ils ont dit : Laissez votre adresse, nous irons aux renseignements. Les renseignements étaient tout trouvés ! Je n’avais pas d’adresse. Avant cela ils m’avaient regardée et j’avais senti que je n’étais pas assez bien mise. Si j’avais eu une amie j’aurais emprunté son manteau. Ils m’auraient peut-être employée.

— C’est ce « quelqu’un » qui t’a amenée ici ?

— Il a été très gentil…

— Tu es mariée avec lui ?

— Tu parles comme si tu en étais !… Je ne suis plus avec lui, il m’a échangée.

— Contre quoi ?

— Contre une autre.

C’était du nouveau. Je m’assis plus confortablement… Ce n’était pas le moment de quitter la table.

— J’ai fait le voyage avec lui…

— Que croyais-tu venir faire à Buenos-Aires ?

Elle ouvrit grands ses yeux pour que je pusse y lire sa réponse.

— En arrivant il m’a loué une chambre, dans une famille. J’avais du chagrin, les premiers jours, tu ne peux savoir, mais du chagrin sans pleurer, du chagrin lourd…

— Du brouillard sur le cœur.

— Sur tout le cœur. Si j’avais pu repartir, je serais repartie. Je me sentais trop loin. Ce n’était plus la nourriture qui me manquait, c’était l’appétit. Il venait me chercher pour me promener. Il me conduisait au jardin d’acclimatation, au cinéma, où c’est écrit en espagnol, mais il me traduisait. Il me semblait que j’avais dormi depuis deux mois et que j’allais me réveiller. Quand je pensais à ma misère récente je ne la voyais plus aussi noire qu’elle avait été. Je me disais que, rester sans manger, n’était pas si dur que ça, après tout. À Marseille, je me sentais malheureuse ; ici, je croyais être condamnée, je ne savais à quoi, mais à quelque chose. Cela ne venait que de moi et non de lui. Il était de plus en plus gentil. J’allais sur le port, voir les bateaux qui repartaient. Pourtant c’était l’été, à Buenos-Aires. On dit que cela fait la même chose à toutes. J’étais prête à refuser ce qu’il me proposerait.

— C’est ce qu’ils appellent « être à rebours ».

— Tu les connais donc ?

— Que te disait-il ?

— Qu’il cherchait une bonne occasion pour moi. Un soir il est venu et il m’a dit : Je crois que j’ai changé d’avis à ton sujet. C’est dans ton intérêt. Tu es une délicate. Moi, mes affaires sont à Santa-Fé. À Santa-Fé, il n’y a rien pour toi que du vulgaire. Je t’ai étudiée, je t’ai appréciée. Je ne pense pas qu’à moi. Il faut que tu sois libre. Tu es une femme à faire plutôt son choix. C’est l’appartement qui te convient.

Je l’écoutais, mais un peu comme si j’avais été morte. Alors il m’appela « la princesse », mais pas méchamment. Il n’avait pas d’appartement, il me dit qu’un de ses amis en avait un, et que je ferais beaucoup mieux dans cet appartement, qu’une petite femme qui l’occupait et qui n’y était pas à sa place. Cette petite femme conviendrait très bien, au contraire, pour Santa-Fé. Elle gagnerait plus d’argent sans avoir besoin d’initiative. Bref ! dit-il, il faut mettre chacune à son rang.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Je n’ai jamais été du grand monde, mais j’avais changé de monde depuis deux mois que je mangeais.

— Et qu’en pensais-tu ?

— Je ne me reconnais pas beaucoup le droit de penser.

L’autre petite femme appartenait à l’ami, Moune était la propriété du sien. Les deux propriétaires, dans l’intérêt commun, avaient décidé d’échanger leur propriété !

— Il me dit : je vais te le présenter, c’est un garçon honnête. Il a fait la situation de beaucoup de femmes qui étaient encore plus bas que tu n’étais lorsque ta vieille tôlière eut la bonne idée de nous présenter. Il ajouta que s’il me parlait aussi franchement c’est qu’il se rendait compte de ma valeur morale. Avec une autre, il aurait traité l’affaire sans lui demander son avis.

— Et l’amour, Moune ?

— Ah, tais-toi ! Il n’y avait qu’association.

Sur l’une de ses mains elle posa l’autre, et pimpante, le buste mutinement redressé, elle dit :

— Tu vois, j’ai appris la vie en peu de temps. Il me dit que son ami allait venir et de passer ma robe noire qui m’allait bien. Il me l’avait achetée, je pouvais bien la passer ! C’est de curieux moments, tu sais.

Et l’homme vint. Et Moune fit le mannequin. On l’amena visiter l’appartement. Elle y resta. On l’avait retirée du puits de la faim. Comme elle était presque nue ainsi qu’il convient quand on sort d’un puits, on l’avait habillée. Maintenant, elle devait payer.

— Tu vois, je paye !