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Le Chemin de Buenos-Aires/X

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 101-110).

X

LA PRINCIPAUTÉ DES AFFRANCHIS

Mesdames, d’où venez-vous ?

De Coulommiers, de Valence, de Saint-Étienne, de Bretagne et d’ailleurs, par Marseille et Paris ? Cela, nous le savons. Vous êtes de tous les départements. Au surplus, votre acte de naissance ne nous intéresse pas.

Que représentiez-vous dans la société française, avant de représenter la France sur le Rio de la Plata ?


Au début de mon entrée dans le « milieu », alors que je rôdais encore dans Paris et dans Marseille, une lettre m’arriva :


« Mesieu, disait-elle, je sait ce que vous ète entrain de faire. On en parle deja baucou dans le milieu. Vous entendrez des quantités de choses. On essaira de vous embrouillé. Moi je suis un homme du milieu, et j’ai à vous renseigné en cette qualité. Il n’y a que deux sortes de femmes dans notre monde, les malheureuses et les vicieuses. Etc… »


Mon correspondant n’avait peut-être pas obtenu le prix d’orthographe, à l’époque où il poursuivait ses études ; il eût mérité le prix de psychologie.

Quant à moi, je vais concourir pour le prix de mathématiques : quatre-vingts pour cent de malheureuses, vingt pour cent de vicieuses. Voilà mes chiffres !

Qu’entend-on par malheureuses ?

Quand une jeune fille a seize ans et que sa mère, ivre tous les soirs, lui dit : Tu vas sortir et tu rapporteras vingt francs ; si tu ne me rapportes pas vingt francs, je te dénoncerai à la police comme mineure se livrant à la débauche et tu seras enfermée jusqu’à ta majorité dans une maison de correction ; cette jeune fille est une malheureuse.

Quand une jeune fille est seule, qu’elle gagne quatorze francs, que le chômage arrive, que, depuis trois jours, à l’heure des repas, elle n’a eu d’autres ressources que d’aller « manger avec les chevaux de bois », et que le propriétaire de sa chambre, pour la deuxième fois, en homme sachant ce qu’on lui doit, lui réclame le prix de la quinzaine ; cette jeune fille est une malheureuse.

Quand une jeune fille a son père au lit, des frères petits, mais qui, tout de même, mangeraient volontiers, une ordonnance à porter chez le pharmacien, mais pas d’argent pour aller retirer les médicaments, cette jeune fille, même en sortant de son travail, est une malheureuse.

Je sais bien que de saintes personnes, dont l’honnêteté est au-dessus de mon éloge, et qui n’ont jamais eu faim, ont trouvé depuis longtemps une solution à ces problèmes. Elles pensent religieusement que la Seine est faite autant pour les petits chats que l’on veut noyer que pour les petites femmes qui ont de la misère.

Elles le pensent et même elles le disent.

Et moi, je dis qu’à ce moment, on sent des calottes frémir au bout de ses doigts.

Quand une jeune fille est bête et qu’elle suit l’enchanteur comme les phoques, tout frétillants de joie, suivent le joueur de castagnettes qui les guide vers l’assommoir, cette jeune fille est une malheureuse.

Quand une jeune fille sans ressource a un enfant, qu’elle l’a toute seule après l’avoir eu à deux, qu’elle préfère le garder plutôt que de lui tordre le cou, qu’elle le garde, et qu’elle réfléchit après, cette jeune fille est une malheureuse.

Qu’appellent-ils une vicieuse ? Une jeune fille qui fait le métier par amour du métier ? L’amour pour l’amour de l’amour conduit peut-être en enfer, s’il faut en croire la religion catholique ; il ne mène pas sur le trottoir.

Nous n’avons pas d’héroïnes à vous présenter, dans ce monde. Nous débordons complètement des pages de M. Bourget. Le trottoir n’a jamais été l’antichambre des aventures et de la volupté. Il fut et demeure encore, uniquement, le chemin du restaurant.

S’il y a de la volupté ce n’est que par surcroît, au gré de l’humeur, en hommage à l’habileté et, ajouterons-nous, comme une petite revanche de la femme sur la professionnelle. Un sommelier a beau goûter les vins du bout des lèvres, une heure arrive, cependant, où il boit pour son compte.

Une vicieuse est une jeune fille née dans le milieu, ayant l’exemple de la mère où de la sœur aînée, ne concevant pas, dès l’âge le plus pur, qu’une femme quand elle est grande, puisse gagner sa vie autrement. À douze ans, elle est déjà en circulation clandestine. Ensuite elle descend, un par un, les barreaux de l’échelle. Un jour, elle franchit le dernier, elle met le pied sur le trottoir, elle est normalement arrivée !

Telles sont nos Gallines.

Jolies ? Plutôt agréables. En tout cas, il n’en est point de laides. La caftane peut être sans charme, la Galline doit en avoir. Charme souvent sans grâce, jamais sans fraîcheur. Exemple et misère sont les deux premiers coupables. Deux autres les suivent de près, deux autres qui semblent encore plus amers, deux autres qui, pour les femmes heureuses, ne sont qu’un sujet de félicité, le premier s’appelle jeunesse, le second miroir.

Mais nous sommes à Buenos-Aires. Comment y viennent les Franchuchas ?

Pas seules.

On les y conduit.

C’est cela que l’on appelle la traite des blanches. Voyons.


Ces femmes que je viens de vous présenter sont à vendre. Elles le sont pour les raisons que je vous ai dites. C’est ainsi.

Elles commencent, pour la plupart, à se vendre elles-mêmes. Les mauvaises commerçantes ! Elles vendent tout au même prix, la première et la dernière qualité, et ce prix est le plus bas. Que de trésors achetés au poids du bronze ! Que de truffes données à des cochons ! C’est l’époque où la petite débutante, vêtue de la robe qu’elle portait il y a un mois quand elle était ouvrière ou demoiselle de magasin, vous dit, les yeux dans les larmes : Pourquoi les hommes appellent-ils ça faire la noce ? Alors, tu fais la noce, me répètent-ils tous, ces grands imbéciles ? Faire la noce, c’est faire ce qui vous fait plaisir !

— Cela vous serre le cœur, me confiait un caftane, de voir de si beaux lots enlevés pour une bouchée de pain !

Heureusement, il y a le « milieu ».

Le milieu est une société d’hommes qui exploitent la femme, simplement, comme d’autres exploitent des forêts, des brevets, des mines ou des sources d’eau minérale.

C’est une corporation. Que dis-je, c’est un état ! Comme Monaco dans la République Française, San-Marin dans le Royaume d’Italie, le Val d’Andorre dans les Pyrénées !

Ces hommes nouveaux ont renversé nos mœurs, nos coutumes, nos lois et se sont érigés en principauté indépendante : la principauté des Affranchis.

Ils ont rompu avec tous nos pouvoirs publics, sauf la Police. La Police ils la reconnaissent comme puissance étrangère, aussi délèguent-ils auprès d’elle un ambassadeur chargé d’entretenir de bonnes relations de frontières.

Ils ont fondé, eux aussi, une ligue des Droits de l’Homme, mais sur la femme.

Ils n’ont pas seulement fait revivre la bigamie, ils l’ont passablement améliorée.

Mahomet avait dit : « Prends autant de femmes que tu pourras en nourrir. »

Les citoyens de la principauté des Affranchis ont modernisé le Coran. Eux proclament : « Tu n’auras pour femmes que celles qui sont capables de te faire vivre. »

Tous les métiers, sauf un, leur sont interdits. Leur religion les range parmi les péchés mortels. Sauf un : la mise en valeur de la femme en jachère.

Alors ?

Solidement organisés, possédant le capital indispensable au départ d’une affaire, ils se lancent sur nos Gallines.

Ils font comme Lucien Carlet à la terrasse du Napolitain. Ils fouillent les bals musettes. Ils s’assoient dans les bars qu’elles fréquentent. Ils commencent à les acheter d’un café crème.

Ils vont en chercher sous les ponts. — Moi, me dit Jeannot, j’ai pris ma première dans le refuge d’un tram. Elle était tellement sale et pauvre que je la faisais marcher devant. Elle a fait une bonne petite femme.

Ils travaillent surtout dans les malheureuses. La véritable fille de la rue est trop « vicieuse », elle ne se laisse pas cajoler. Le meilleur gibier est la mi-professionnelle, inoffensive, qui ne sait pas où aller coucher. Il y a les marcheurs, qui vont au marché, pour les petites bonnes. Boniment ! Une paire de bas de soie, un chapeau, deux rendez-vous. Elle est dans le filet. Il y a les chasseurs : Un homme est démonté (il n’a plus de femme), il cherche un dessous (une seconde femme), le succès de ce chercheur n’est pas foudroyant auprès des « mangeuses » de café crème, il a recours à un « chasseur » qui plus frais, plus fringant, avec de belles dents, lui rabat la caille.

Il y a les placeurs. Ceux-là font un métier officiel. Leur rôle est d’entretenir le feu sacré, sous l’œil de la loi, dans les « maisons » de France. Ils n’ont pas le droit de s’occuper de l’exportation. Ils le prennent. En permanence dans les bars spéciaux, ils sont au courant de toutes les affaires, de toutes les défaillances et de toutes les neuves misères du quartier. Dans les prix raisonnables de trois mille francs, ils vous livrent parfois un bon objet.

Nous y sommes, dites-vous. Ils n’emmènent pas que des initiées, ils trompent des femmes ! Vous l’avez dit, mais attendez. C’est une histoire vécue que je vous raconte. Il est difficile, déjà, de reconnaître son chemin dans ce Buenos-Aires. Ne me bousculez pas, je perdrais la piste. Soyez bons pour les reporters.


Ils les ont trouvées. Maintenant ils les embarquent par Santander, Bilbao, La Corogne, Vigo, Lisbonne. Jusqu’à ces temps derniers ils avaient un complice, au départ de Bordeaux, un docteur. Ils les embarquaient à Bordeaux. Pour le moment, quand elles partent de France, c’est par Marseille. Dans ce cas il s’agit surtout de « faux poids », de mineures. Elles partiront comme clandestines. Le matin du grand jour, les enfants arrivent sur le bateau. Elles n’ont pas de chapeau. Elles ont sur le bras un petit paquet de chemises d’hommes. Les arrête-t-on ? Elles disent : — Je vais porter ce linge à mon père. Elles ne redescendent plus. Il y a d’autres tours ! Le compère « naviguant » les cache. Un bateau en amena deux ces temps derniers. J’ai été les recevoir « dique[1] quatre ». Mais ne me bousculez pas…

Ils les embarqueraient à Gênes, ils les embarqueraient à Hambourg, ils les feraient transporter par hydravion s’il le fallait. Ce sont des as !

Elles s’en vont !

Les unes comme de vraies passagères, les autres comme des voleuses. On les déguise, on les cache. Elles ne voient pas la mer, elles n’en connaissent que le mal. Avant de leur porter à manger, les matelots regardent de tous les côtés. Elles arriveront au delà de l’Équateur sans avoir vu le soleil.

Cela leur fera vingt et un, vingt-cinq, vingt-huit jours de prison, selon les bateaux. Leur première prison !

C’est le chemin de Buenos-Aires.

Voguent les Gallines !

  1. Quai.