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Le Chemin de Buenos-Aires/VI

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 64-74).

VI

VICTOR LE VICTORIEUX COMMENCE SON RÉCIT

Vacabana dit le Maure a tenu parole.

Je suis dans le milieu.

Le soir, à six heures, nous arrivons dans Esmeralda.

C’est la sixième rue parallèle au fleuve.

Décidément Buenos-Aires a juste autant de fantaisie qu’une géométrie : parallèles, perpendiculaires, diagonales, carrés. Les habitants eux-mêmes n’ont pas le droit d’être ronds dans les rues. Elle me fera prendre une crise de nerfs cette ville-là ! En revanche, il convient de dire que de tous les architectes qui l’ont conçue, aucun n’est mort d’un transport au cerveau !

Dans Esmeralda il est un café, comme les autres. Le Maure, pourtant, me conduisit là.

Ils y étaient.

Ventre-Saint-Gris ! Belle assemblée !

Il y avait les envoyés spéciaux du faubourg Saint-Denis et du faubourg Saint-Martin. Marseille était représentée aussi. Il est réconfortant, loin de sa Patrie, de rencontrer des compatriotes !

Impression imprévue : ici, ils ne choquaient pas. Ils ne semblaient pas, comme à Paris, d’assez étranges individus. En France, dans les milieux populaires, ces citoyens font tache. Ils font tache dans le monde bourgeois. Quant à les confondre, malgré leurs habits, avec le haut du pavé, il n’y faut pas songer. À Buenos-Aires, ils s’harmonisent admirablement avec l’ensemble du paysage argentin…

Comme un musicien retrouve toute sa gamme en saisissant son instrument, je revoyais la collection complète de mes héros. Do, ré, mi, fa, sol, la, si, do ! Pas un ne manquait ! La gueule d’amour, le beau costaud, l’impérieux petit crevé, le brun et mat méditerranéen, le gros voyou en costume de fin gigolo, l’homme du monde que l’on ne recevait que lorsqu’il n’y a plus de monde, le sympathique et le méchant.

Le Maure parla bien.

Il dit son fait à Vincent le Négro qui se trouvait là et n’avait pas « daigné » me répondre. Je savourais, comme il convenait, cette justice que je n’eusse espérée aussi immanente.

Il leur demanda s’ils comprenaient ce que je désirais d’eux. Mes personnages ont quelques défauts ; en tout cas, ils n’ont pas l’esprit lent. Ni ceux qui voulaient bien m’aider, ni ceux qui ne le voulaient pas. Je passai dans le camp des premiers. Paix sur les autres ! ou guerre, à votre choix !


Ils venaient de Paris ou de Marseille. Dans cette « église » là, il n’y a que ces deux évêchés. Ils étaient de tous les âges, de vingt-deux ans à cinquante ans. Je ne parle que de ceux qui sont encore en activité. Il y en avait de bien, il y en avait de laids. Ceci me fit entrevoir que le métier de caftane[1] n’est pas ce que l’on imagine. Chez l’homme qui le pratique, ce qu’il faut de spéciale, ce n’est pas la tête, mais la mentalité. J’aurais pu être caftane, tout vilain que je sois. Quelques-uns de mes amis, encore plus vilains que moi, eussent pu être caftanes également. Cela, croyez-le, m’apparut comme assez réjouissant.

Eux-mêmes s’appellent des voyous. Ils emploient ce mot dans le sens d’anarchiste. Leur anarchie n’est pas politique mais sociale. En politique ils aiment les gouvernements sérieux, pondérés qui font le commerce prospère. Je les ai entendus applaudir à la réapparition de M. Poincaré Raymond. Ils lui accordaient leur confiance. C’est comme je vous l’affirme.

Ces anarchistes détestent le désordre. Leurs goûts sont effrontément bourgeois. Ils raffolent des pantoufles, des parties de cartes, de la chasse, de la pêche à la ligne. Leur rêve est une maison de campagne sur les bords d’une eau douce.

Ils veulent avoir cela sans travailler. Ils n’ont pas la peur du travail, ils en ont le mépris. Ils traitent de « demi-sel » ceux des leurs qui font un second métier. Si ces derniers travaillent dans la limonade ou le restaurant ce sont des « ragouts ». Il n’y a pas plus bas !

C’est la seule caste de la société qui ait eu confiance dans l’avenir de la fainéantise. Ces novateurs se sont dit, avec l’Ecclésiaste, que le travail étant la punition de l’homme, ils ne travailleraient pas. Pour eux, la question est d’honneur. S’ils ne font rien ce n’est pas uniquement par paresse, c’est tout juste pour la même raison que l’honnête homme ne vole pas, afin de ne pas avoir des remords de conscience.

Telle est la signification qu’ils donnent au mot « voyou ».

Dans leur idée, ce mot est une parure.

Voulez-vous flatter l’un d’eux ? Tapez-lui sur l’épaule et dites-lui : « Vous, au moins, vous êtes un vrai voyou de cœur ! »

Ils ont commencé jeunes — commencé par ne pas aller à l’école. Ils préféraient la maraude. Le dimanche ils rôdaient le long du marché aux puces où l’on attrape toujours quelque chose. Cela s’appelle « aller en chercher à l’étal ».

On vole une montre, on la revend vingt sous. On est pris, puis relâché : « Agi sans discernement ».

Ils traînassent, mais ils grandissent ; alors l’appétit se développe. Ils volent des pommes de terre, des boîtes de sardines. Cela donne soif : ils volent un litre de vin.

Seize ans ! On sent en soi ses premières forces. C’est pour s’en servir. La nature vient à votre secours : il convient de faire honneur à la nature. Ils décident d’aller « serrer » quelqu’un. Comme ils n’ont pas encore l’habitude du monde, ils sont timides, ils choisissent les quartiers hagards, les terrains vagues.

— C’était un pauvre vieux bonhomme d’ouvrier usé, Nougat — le complice — lui saute au cou. Il n’a que dix-sept ans, il n’est pas très fort ; il le serre mal. Le bonhomme crie. On lui esquinte la figure. Je fouille les poches, monsieur, je trouve du tabac, des feuilles et sept francs. On ne se rendait pas compte de nos sottises.

Ils sont « donnés ». Ainsi comprennent-ils, dès leurs débuts, que la police n’est pas douée d’une vue surhumaine, mais qu’elle a des amis parmi vos amis. Ils connaissent la Santé.

— Et c’est là que l’on apprend à vivre ! Pourquoi « serrer », vous disent les anciens. Le risque est trop gros. On va en chercher à la tôle, imbécile ! Ce qui veut dire : on fait travailler une femme, innocent ! Ils quittent la Santé en pensant à cette bonne leçon… Ils cherchent. En attendant ils « baluchonnent »[2].

— On est un petit gars qui n’est pas bancal. On regarde les femmes. Elles répondent… Moi, ma première affaire, ce fut une crémière. J’avais dix-sept ans. Elle, trente-deux. Chaque jour elle me donnait un paquet de tabac et deux francs… Moi ce fut avec une grande dinde déjà lancée. J’étais un petit poulet, elle aimait la chair tendre. Elle m’acheta de beaux costumes. Je faisais la loi dans l’appartement. Elle ne sortait jamais sans son chien à gauche et moi à droite. J’étais son frère, qu’elle disait à ses amis ! Vous pensez si la vie était belle ! On y prend goût. Demandez aux épouseurs de dot. C’est la femme qui fait le caftane.

Ces fantaisies durent peu. Ils tombent dans du travail plus courant, prennent une môme qui « rubanne » pour eux. (Rubanner vient de ruban qui signifie trottoir. Seuls les poètes et les caftanes savent créer de jolis mots. Pourquoi l’Académie Française n’a-t-elle reçu, jusqu’ici, que les poètes ?)

Cela ne nourrit pas toujours. Il faut se débrouiller. Trop imberbes pour être bookmakers, ils vont tâter du bonneteau à la sortie des champs de courses. En passant, ils attrapent quelques mois de Petite Roquette. Heureusement une femme leur met déjà quelques sous de côté pendant ce temps-là !

Les voilà de nouveau dehors. Ils sont jeunes, c’est-à-dire susceptibles.

— Pour un rien le cœur se froisse. On se prend de querelle avec un homme, on le balance par la fenêtre. C’est ce que j’ai fait, moi, monsieur Albert, pour mon nouveau malheur. Je ne suis pas mauvais, remarquez, au contraire, je suis bon garçon.

Ils attrapent trois ans de Poissy.

— C’est là, réellement, que l’on s’émancipe. Qu’est-ce qu’on était jusque-là ? Des voyous, des rien-du-tout, des petits maquereautins sans la moindre éducation. On entre dans le grand monde : grands voleurs, grands ruffians. On écoute, la chanson des exploits des aînés. En France, avec une femme, on vit mal, en Angleterre on vit bien. On apprend cela !

Comment nous avons débuté dans l’exportation ? Qui voulez-vous qui vous conte son histoire ?

— Raconte la tienne, toi qui sais t’exprimer, dit Vacabana.

— Eh bien ! la mienne…

Et Victor le Victorieux commença ce récit :

— J’étais à Poissy. Ma femme m’avait d’abord assisté (avait continué de lui donner de l’argent), puis je la perdis. Un autre me la prit. Puis je quittai la Centrale, puis évidemment je partis en chasse. Je trouvai ce qu’il me fallait à la sortie d’une usine de casquettes à Belleville. C’était quelque chose qui ne devait pas avoir dix-sept ans. Je tombai dessus. Je fis le nécessaire. Je la débarrassai de sa mère qui ne valait pas la peine. J’avais mon plan. Les leçons de Poissy m’étaient bien entrées dans la tête. Je lui dis que j’étais électricien, qu’on allait partir pour Londres, qu’on gagnerait bien. Elle n’avait jamais porté de chapeaux de sa vie. Je lui en achetai un : neuf francs. La voilà parée.

Je m’embarquai à Ostende parce que je savais déjà que c’était mieux… Tiens ! moi aussi j’ai fait mon premier colis par Ostende… Et j’arrivai à Londres. J’allai trouver un ancien de Poissy. Il m’indiqua une chambre, me prêta cinq shellings. On passa notre première nuit, et le matin je dis à la Berthe : Maintenant, mon petit coco, je vais chercher du travail. Elle le crut. Je la laissai la journée entière seule. Le soir je rentrai à la chambre et je dis : Il n’y a pas de travail ! Je fis le désolé. Elle demanda ce que l’on allait devenir. Il n’y a que toi, je dis, pour nous sauver. — Comment ? — Aller dans la rue. La voilà qui pleure. Ça ne durera pas, je lui dis. Faut bien que tu manges et moi de même. Je l’appelai par de jolis noms. Elle faiblit. Je dis que j’avais déjà faim. Elle accepta. Nous sortîmes, je lui offris du fromage et du pain, en amoureux.

Le lendemain je restai avec elle. Je lui racontai toutes sortes de gros mensonges. La gaîté du cœur lui revenait un peu.

Le camarade avait préparé mon affaire. Comme elle n’était pas « fringuée » elle commencerait à faire du petit tapin. Il m’avait indiqué la rue : Oxford street, et un local qui la recevrait pour le travail.

Le soir je lui dis : viens avec moi, je vais te montrer l’endroit. Comme tu ne sais pas parler, tu feras signe avec tes doigts : dix ! dix shellings. En sortant tu donneras pour la chambre un shelling à la vieille. Tu as bien compris ? Fais voir avec tes doigts comme tu feras. Elle leva ses dix doigts !

Vous allez constater comme le hasard est grand.

J’étais avec l’ami de Poissy qui nous accompagnait, pour nous réconforter. Nous quittâmes là gosse. — Attends un peu que je regarde comment elle s’y prend. Je me retournai et ne la vis plus. Il n’y avait qu’un couple dans la rue. La femme, c’était elle. Elle embusquait déjà, c’était de bon augure. Ils rentrèrent dans la maison. Attends encore, on va voir quand elle sortira ! On attendit un quart d’heure. Elle apparut. Ça va bien ? lui dis-je. Elle baissait les yeux. — Relève la tête, quoi ! puisque c’est pour moi. Elle me remit les dix shellings. — Et la propriétaire ? Dans son émoi elle avait oublié de la payer. — Tu la régleras au prochain ! Tu vois, lui dis-je, dix shellings cela fait douze francs cinquante. Combien de temps aurais-tu mis dans ton usine à casquettes pour gagner douze francs cinquante ? Là, quinze minutes ! Elle paraissait contente. Comprends-tu combien c’est beau ! répétais-je. Je lui en mis plein les oreilles.

Le lendemain elle recommença. La voilà partie sur un train-train de trente shellings par jour. Puis de quarante bientôt. Un jour c’est cinquante. Je lui achetai un petit costume gris. Je la changeai de quartier. Moi j’étais toujours en casquette et le cou nu.

Le nouveau quartier était meilleur : soixante, soixante-dix shellings. À ce moment seulement je m’offris mon premier chapeau et des faux cols. Je fus obligé de prendre une cravate toute faite. Je n’en avais jamais porté. Je ne savais pas faire le nœud.

Alors l’Amérique du Sud…

— Messieurs, dis-je aux quatre chevaliers de mon groupe, nous continuerons cette belle histoire à table. Il est huit heures et demie. Nous avons déjà bu cinq cubanos. Maintenant il faut manger… Allons ! Passez donc ! l’honneur à vous !

  1. Caftane, mot dont les Argentins se servent pour désigner les hommes qui vivent des femmes.
  2. Voler des objets quand on n’a pas trouvé d’argent.