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Le Chemin de Buenos-Aires/V

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 55-63).

V

VACABANA DIT LE MAURE

À Vacabana dit le Maure.


« J’ai écrit à trois de vos collègues, André Flag, Vincent le Négro, Pierre Lassalle. Ils ne m’ont pas répondu. Peut-être ne savent-ils pas écrire ?

« J’ai entendu parler de vous au bagne comme d’un chef, d’un homme intelligent. Vous étiez déjà « en évasion ». Vous êtes ici à Buenos-Aires. Vous recevez votre courrier, Cerrito 445.

« Je viens, cette fois, étudier la traite des Blanches.

« Flag, Le Négro, Lassalle font le mort. Vous, voulez-vous m’aider ?

« Le gouvernement français ne m’a pas chargé de vous apporter à tous une décoration, c’est certain.

« Je veux voir clair dans ces histoires de trafiquants de femmes. C’est tout.

« C’était peut-être trop pour Flag, Le Négro, Lassalle. Et pour vous ?

« Mon adresse est Hôtel du Midi 25 de Mayo 363.

« Je vous demande un rendez-vous. Et je vous salue au nom de vos malheurs. »


Et j’avais été porter cette lettre chez le libraire.


Ce matin Gagneux, propriétaire de l’Hôtel du Midi, me barra le chemin dans son couloir. — Hier, de six heures à minuit on vous a téléphoné toutes les heures. Un nom impossible : Rabavaca.

— Vacabana ?

— Il resonnera à onze heures. Ne partez pas.

Il était moins dix.

Onze heures. La sonnerie. C’était pour moi.

— C’est moi, répondis-je. Vous êtes Vacabana ? Enfin, vous, au moins, vous vous montrez. Venez déjeuner avec moi.

— Non ! Je désire vous inviter.

— C’est un détail. Venez.

— Dans cinq minutes.

Et je sortis devant la porte, le nez au soleil austral.

Une auto déboucha de Corrientès et s’engagea 25 de Mayo. Elle s’arrêta Hôtel du Midi. Jamais cet hôtel, d’un ordre que je n’ose numéroter, n’avait dû voir si riche équipage. Le propriétaire de la voiture descendit. Il était grand, beau garçon, brun, mat. Élégant. De l’aisance. Il me regarda. Je le regardai. Il retira son chapeau. Il vint sur moi. — Monsieur Londres ? demanda-t-il.

— Vacabana alors ?

— Oui. C’est moi. Je suis entièrement à vous. Voulez-vous monter avec moi ?

Le chauffeur, en uniforme, tenait ouverte la portière. Je crois bien que je n’avais pas imaginé cela. Enfin, je mourrai avant d’avoir tout vu !

— Allons !

Et nous montâmes dans la Packard. Elle fila vers Palermo.

Mes premiers mots ne purent être qu’une interrogation. Me tournant vers le parfait gentleman :

— Vacabana dit le Maure ? demandai-je comme si j’avais besoin qu’il me confirmât son identité.

Les deux paumes de mains offertes, il avoua :

— Le Maure !

Il reprit :

— Avant tout — excusez-moi — comment avez-vous su que j’étais ici ?

— Simplement. J’ai passé ma matinée d’hier à la Préfecture de police. Entre nous, il est très gentil le préfet.

— Puisse-t-il l’être longtemps !

— On m’a promené dans beaucoup de bureaux. J’arrive chez M. Roberto Vimez, quatrième étage, chef de la police internationale, chargé de la traite des blanches. Vous le connaissez ?

— Il doit me connaître.

— Un beau cadre ornait son mur. Il contenait des photographies. On lisait sur le cadre : Dangereux évadés de la Guyane Française. Je m’approchai.

— Faites attention à mon chauffeur.

Baissant la voix :

— Vous étiez au milieu, à la place d’honneur. Mais hier je ne vous connaissais pas. Votre nom seul me frappa. Je me souvins alors d’histoires assez merveilleuses que l’on m’avait contées à votre sujet, là-haut ! (De Buenos-Aires la Guyane est en haut !) Panama ! Votre hôpital modèle ! Vos galons de commandant mexicain ! Celui-ci, me dis-je, me répondra peut-être.

De la Préfecture je sautai chez le libraire. Je lui demandai s’il recevait votre correspondance. Je dois lui rendre justice : il hésita. Une lettre ! lui dis-je, une seule !

— Apportez-la !

Pour sa peine je lui achetai le Courrier de la Plata.

— Alors je suis dans le milieu du cadre ?

— Tel que je vous vois.

— Merci !

— Maintenant, dis-je, à mon tour. D’abord où allons-nous ?

— J’ai pensé qu’une promenade d’une heure par ce beau matin du Sud…

— Bien.

— Va dans le bois et marche lentement.

À la voix du maître le chauffeur inclina la tête.

— Écoutez-moi.

Je lui dis le but de mon voyage. J’ajoutai :

— Comprenez-vous ce que je veux ? Vivre parmi eux. Étudier leurs mœurs obscures comme s’ils étaient des insectes et que je fusse un peu savant. Descendre dans leur milieu comme je monterais dans la lune pour dire après ce qui se passe dans ces profondeurs. Êtes-vous l’homme à enfoncer la porte ?

— Je suis cet homme. Nous allons marcher, voulez-vous ? Nous promener dans la Roseraie. La voiture nous attendra là.

— Bonne idée !

— Monsieur Albert, je dois vous dire d’abord, que moi, je ne suis pas un homme du milieu. Je n’en « prends » pas là comme ils disent, comme je disais jadis et, mon Dieu ! comme parfois je dis encore ! Cependant vous ne pouviez mieux tomber. Dans une vie comme la mienne on a tout fait, tout vu et, malgré soi, parfois, punition qui vous poursuit sans doute, même si l’on n’agit plus, on voit encore ! Quand on a longtemps halé les chalands ensemble, sur la Volga, il vous reste toujours quelque chose d’un batelier. Ceux que vous désirez voir je les connais. Ils me respectent. Chacun a sa légende. J’ai la mienne. Si l’on vous a dit que j’étais leur chef on vous a trompé. Les Polonais, eux, qui font ici le même métier, ont un chef ; les Français n’en ont pas. Que suis-je pour eux ? Je suis de bon conseil, c’est le mieux que je puisse dire. Je leur évite des coups maladroits. Je leur inspire d’heureuses décisions. J’ai été paria plus profondément qu’eux. Je leur dois les leçons de ma lente misère. Quand on a su remonter des fonds où seul, j’ai pu me voir — les regards des hommes ne plongent pas si bas — on est bon guide pour les insensés qui, sans le savoir, y descendent.

Qu’elles sont belles ces roses ! C’est le sourire innocent de Buenos-Aires. Ah ! la pureté des roses !

Je vous mènerai chez eux. Vous y serez chez vous. Vous les verrez se débattre, s’enrichir, se cacher, se montrer. On vous présentera aux femmes comme un frère. Vous pourrez ouvrir l’âme de celles qui en ont une. Je suis humain comme doivent l’être, il me semble, les petits bourriquots d’Afrique que l’on fait tant souffrir. On les bat parce qu’ils sont ce que je fus : têtus et bêtes. Comme eux je suis bon. Si vous découvrez du mal, faites-le cesser. J’ai bien peur que vous ne soyez déçu ! La vérité des choses ne s’accorde pas toujours avec les principes des religions ou des sociétés. Il ne sera peut-être pas moral de trouver des heureuses où vous cherchiez des victimes. Si cela était ? C’est avec les microbes que l’on fait les vaccins. De l’exploitation méthodique du mal, s’il sortait du bien ? Vous jugerez.

On regagnait la voiture.

— Maintenant, me dit-il, voulez-vous bien considérer comme mort Vacabana et même Le Maure ?

Il tira une carte de son portefeuille :

— Je me présente.

Et je lus : Camille Fouquère[1], Importador.

Le chauffeur ouvrit la portière. L’importador donna un ordre en espagnol.

— Nous allons passer par les magasins. Nous irons ensuite déjeuner dans mon appartement, avec ma femme et mon enfant. Vie double, vous voyez, tragique quand je songe à la femme et à l’enfant. Eux ne connaissent que Camille Fouquère.


En exagérant, et pour mieux marquer mon étonnement, je dirai que « ses » magasins étaient de vastes galeries : Meubles anciens, tableaux, pianos, marbres et bronzes. Dix employés, caissières, deux téléphones… Il savourait ma stupéfaction. De la casaque de Saint-Laurent du Maroni au patronat de Buenos-Aires ! Il était beau de pouvoir embrasser secrètement l’horizon d’une pareille carrière. On m’avait conté d’aussi merveilleuses histoires. J’en voyais une. Je revoyais aussi ceux qui, les ayant vécues, étaient revenus sur le Maroni… Je ne vous le souhaite pas, Vacabana.


La Packard nous conduisit à son domicile particulier.

A las très, dit-il au chauffeur.

Voici madame Camille Fouquère. Je dis madame parce que c’est une dame.

L’enfant, un garçon de trois ans.

Je sens que lui, l’évadé, est un peu chaviré.

Dans ses magasins, il n’avait éprouvé que l’orgueil de l’œuvre accomplie.

Ici, devant moi, témoin muet, son cœur recevait un choc plus impérieux.

Le mortel fleuve de la Guyane passait de nouveau lentement devant ses yeux.

C’est moi, l’invité, qui, sans en avoir l’air, pris le cocktail sur le plateau de cuivre rouge, rouge comme la terre de là-bas ! et lui passai le verre.

Sur la cheminée, une photographie. Je la reconnais ! J’avais vu la même, aussi ressemblante, hier matin !

Ah ! madame Camille Fouquère, que la bonté de Dieu vous garde d’aller jamais au quatrième étage de la Préfecture de police, dans le bureau de M. Roberto Vimez.

Il y a un cadre…

  1. Ici l’auteur fait usage d’un faux nom.