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Le Chemin de Buenos-Aires/VII

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 75-83).

VII

VICTOR LE VICTORIEUX CONTINUE SON RECIT

J’avais besoin d’un peu d’air. Je les conduisis passage Guilmès au restaurant du quinzième étage. Une fois le ventre bien en place devant la table, Victor le Victorieux reprit son récit :

— Alors, l’Amérique du Sud devenait à la mode de plus en plus. Déjà dans le milieu on ne parlait que d’elle. Des collègues « en remonte » nous en disaient les richesses. On en rêvait.

La môme avait compris. Elle « encaissait » le coup. La question de l’électricien était rayée depuis longtemps. Elle se plaisait avec moi, heureuse de me voir heureux. Elle n’aurait plus voulu autre chose. Moi je la connaissais déjà depuis longtemps — enfin, depuis que j’étais avec elle ! Je savais comment lui parler. Travaille fort, lui disais-je. Je fais de grands projets pour toi et pour moi. Il nous faut de l’argent. Quand tu seras bien capable tu deviendras ma femme. En attendant je vais te doubler (prendre une deuxième femme).

On m’avait signalé une occasion. L’occasion n’était pas très jolie. Une vieille, trente ans ! J’allai dessus. Je m’arrangeai. Elle était de bonne volonté, mais d’une paye médiocre. Enfin, attelé à deux j’avançais plus vite. Je constituais le capital pour le voyage à Buenos-Aires.

Un jour j’eus ce capital.

Adieu la vieille ! À moi la jeune ! L’ancienne ouvrière en casquettes et le faux électricien prirent enfin le grand bateau.

— Monsieur, regardez cette ville…

De notre quinzième étage, Buenos-Aires s’étalait.

— J’y débarquai avec une livre, six pences et ma petite femme. Mon histoire est celle de chacun de nous, elle peut servir d’exemple. Est-ce bien ce que vous voulez ?

— Parlez donc !

— Je ne connaissais personne. Aujourd’hui nous sommes mieux organisés. J’avais cependant une adresse d’hôtel. Alors me voilà parti dans les maisons, offrir ma marchandise. C’était encore le temps magnifique des grandes maisons. Dix-huit ! vingt ! vingt-cinq femmes ! Complet partout ! Je commençai à sentir du vide dans mes espérances. L’hôtelier nous fit crédit, il avait confiance dans la petite, il la jugeait sérieuse.

Je rôdai dans les cafés que l’on m’avait signalés. Une après-midi j’entendis quelqu’un dire à côté de moi : je dois voir Petit-Rouge, ce soir. Je le connais aussi, je dis. Je serais heureux de le rencontrer. Moi j’arrive et je suis à la traîne.

Il m’amena chez Petit-Rouge. — Comment qu’elle est ta femme ? qu’il me demande. — Comme ça, boulotte, entre les deux, quoi ! — Eh bien ! on va la monter à Mendoza ! — Où c’est çà ? — À la frontière du Chili. — Ah ! que c’est loin ! — Ah ! tais toi ! — As-tu des draps, des couvertures ? — Alors, ici, dis-je, il ne suffit pas de donner sa femme, il faut aussi prêter sa literie ?

On prit le train le surlendemain. Petit-Rouge avait fait les fonds. Et nous voilà pendant deux jours à traverser des pampas. C’étaient des paysages qui n’étaient pas de notre religion. Cela vous serrait le cœur. Mon petit homme, me disait la gosse, tu ne vas pas me livrer à des sauvages, tu sais, moi je t’aime bien. J’eus le malheur de parler d’Indiens. Quand elle sut qu’on se promenait parmi des Indiens, elle se jeta à mes genoux. C’est comme je vous le dis. Je ne m’étais jamais aperçu jusqu’à ce jour qu’elle avait des genoux ! Ça me fit quelque chose. Les Indiens, que je lui dis, ça n’habite pas les villes, mais tous ces terrains vagues. C’est une ville, où je te conduis, une ville frontière ; tiens ! comme Toul ! C’est des civilisés avec qui tu auras affaire. Embrasse-moi !

On arriva. Ah ! là là ! Un sale tapin ! Cinq piastres la planchette, comme on dit aux loteries des foires. Et cela ne faisait que douze francs cinquante à l’époque. C’était un travail héroïque. Pas de chômage ni d’heure creuse. Elle fut courageuse, cette gosse, à ne pouvoir s’en faire une idée. Ça s’améliorera, lui disais-je. Elle tint le coup !

Lié avec tous les hommes du milieu, là-bas, on devient vite un Américain du Sud, on prend goût aux affaires. En trois mois j’avais remboursé Petit-Rouge, réglé l’hôtelier de Buenos-Aires. Dans sa maison ma femme était considérée comme un bon capital, solide, à l’abri des fluctuations. Ce capital était à moi. L’idée me vint donc de ne pas m’endormir dans le bien-être. Je décidai d’aller en remonte. J’avais les dents assez longues pour manger deux biftecks.

Je m’en ouvris au locataire de ma femme. Je fis valoir mon capital. Je sollicitai deux mille piastres d’avance.

— Tu sais, qu’il me dit, ta gosse est gentille. Il faut compter trois mois d’absence. Pendant ce temps elle peut se faire enlever par un client. Tu es jeune, il est de mon devoir de te signaler les risques du métier.

J’avais confiance. On sait où l’on place son affection. Je savais que ma femme était une honnête petite femme.

— Bien sûr ! qu’il me dit, l’un et l’autre vous êtes tout ce qu’il y a de correct. Mais il faut compter avec la faiblesse féminine. Enfin ton idée est bonne, tu n’es pas un paresseux. Voici deux mille piastres.

J’étais déserteur — avant la guerre ! Paris m’était interdit. Je partis donc pour Londres. Du bateau j’écrivis à mon frère : Remonte-moi une môme à Londres, dans le genre de Nana : sa femme.

Me voici dans la ville de ma première importation. Au lieu d’une môme avenante, il m’apporte un grand cheval tout décousu ! Ah ! lui dis-je, ce n’est pas la peine de s’adresser à son frère ! Si vous aviez vu ça ! Une autruche qui aurait vendu ses plumes pour se faire habiller au marché aux puces ! Quelle commande !

J’hésitai à engager des frais sur elle. Je la fis tout de même friser par un bon coiffeur pour voir ce que ça rendait. Elle sortit de chez l’artiste, je la regardai, ce n’était pas emballant. Avec cela, mal affranchie, des idées d’autorité. Je disais oui, elle disait non ! Elle me faisait l’effet d’une fausse pièce, je me demandais si je la ferais passer. Je la mis dans ma chambre, me réservant le droit de la dresser.

Je lui interdis d’aller au travail à Londres. Il ne s’agissait pas de tomber malade ou de se faire arrêter une fois les deux billets achetés. Elle sortit quand même. Je me contins. Plus je faisais le doux plus elle prenait le dessus. Le remords me dévorait en pensant que j’allais procurer une situation à cette mariée de village.

Parfois je l’humiliais. Elle s’échappait. En rentrant, elle me jetait quarante ou cinquante shillings à la figure. Ah ! je suis bonne à rien ? Elle semait encore une vingtaine de shellings à travers la pièce. Elle m’insultait, cette Chinoise !

Cela donnait à réfléchir. Je compris que toute marchandise trouve amateurs. J’avais jugé l’humanité trop distinguée !

Je décidai de l’embarquer.

La veille du départ, voilà-t-il pas qu’elle se permet de se soûler ? Elle me fait une postiche (une scène). Elle n’était déjà pas bien avantagée, je lui casse son nez. En montant sur le bateau, elle avait les deux yeux tout noirs. Et j’étais forcé de dire : c’est ma femme. Elle me faisait honte.

Soi-disant, je l’emmenais comme caissière. À elle aussi j’avais dit cela, pour qu’elle n’eut pas à me menacer devant les polices. Sois sage sur le bateau, lui avais-je recommandé. Elle se conduisit comme une grue ! Les camarades qui étaient à bord s’en montraient indignés. Pourquoi que tu ne la fiches pas à l’eau ? Un soir qu’elle sera assise sur le bastingage tu pousseras, on ne criera qu’un moment après.

Nous n’étions qu’à Lisbonne. Je patientai. J’attendais Pernambouc, où les requins ne manqueraient pas. Si je ne puis la dresser, eux s’en chargeront, pensais-je dans ma colère.

On aurait dit qu’elle le sentait, cette autruche-là ! À mesure que l’on approchait de la côte du Brésil, elle allait mieux ! Moi-même je voulais sauver mon second capital. Je ne tins pas parole, question de la mettre à l’eau.

Nous arrivâmes.

Mon intérêt avant tout. Pour gagner ses bonnes grâces je la promenai dans Buenos-Aires. Je l’amenai au jardin d’acclimatation. Là tout faillit casser. Ce fut de ma faute. Je ne pus m’empêcher de lui dire : — Tiens ! regarde-toi, quand nous fûmes devant la girafe. Elle jeta son ombrelle dans l’enclos du zèbre et partit en me traitant de maquereau.

Je fus contraint, le soir-même, de lui re-pocher les deux yeux.

Il fallait la soustraire, au plus tôt, aux fantaisies de sa nature. Nous prîmes le train pour Mendoza. Nous y arrivâmes.

Je la mis à l’hôtel. Je courus voir ma petite femme, dans sa maison.

Elle avait eu une conduite exemplaire. Je ne reçus que des compliments à son sujet. Non seulement elle avait gagné par son travail les deux mille piastres que le tenancier m’avait avancées, mais je trouvai deux mille piastres supplémentaires à mon compte. Elle était fière de la surprise qu’elle me faisait.

Le lendemain, je mis l’autruche dans une autre maison. Le premier jour elle dormit. Le deuxième jour, quand j’arrivai afin de surveiller sa conduite, je ne la trouvai plus. Elle avait assommé la patronne qui, honteuse de sa paresse, l’avait rappelée au sentiment de sa dignité. Elle s’était sauvée. Où était-elle ?

Vous comprenez bien ? c’était l’un de mes titres de rente qui disparaissait !

Avant de m’adresser à la police, ce qui coûte toujours cher, je cherchai tout seul. J’appris par un Martigues[1] qu’une « nouvelle » venait d’entrer dans une boîte marseillaise. J’y courus. C’était ma Chinoise ! Elle était dans une tôle d’abatage à deux thunes[2], au lieu de cinq !

— Messieurs, leur dis-je, on ne s’entend plus.

Les dîneurs remplissent le restaurant. En outre nous sommes à côté de cette immense table, où soixante jeunes Argentins, dont le plus âgé a vingt-deux ans, banquettent cérémonieusement ainsi que chez nous les vieux délégués de la Fédération Républicaine du Commerce et de l’Industrie. Je ne sais qui sont ces vénérables jeunes hommes…

— Hé ! fit l’un de mes hôtes, ce sont nos clients !

— Alors, respectons-les, mais convenons qu’ils parlent un peu haut. J’ai besoin de silence pour ne rien perdre de vos intéressants propos. Ici mangeons et buvons. On ne boira jamais trop. Nous reprendrons, ailleurs, le récit de vos exploits. La nuit est à nous.

  1. Il y a deux clans principaux parmi les caftanes : les Parisiens et les Marseillais. Les Parisiens appellent les Marseillais : les Martigues.
  2. Ils appellent également thune la piastre ou peso argentin.