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Le Chemin de Buenos-Aires/II

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 22-32).

II

LES PASSAGERS DE BILBAO

Pourquoi empêcher les gens de faire ce qu’ils veulent sur un bateau ?

Je commence par dormir. Et j’estime que c’est mon droit.

Je dors deux jours, trois jours, quatre jours, cinq jours ! Une fois on m’a dit que j’avais dormi sept jours. On a dû me dire la vérité.

Le tout, au début, est de bien viser le garçon de cabine.

Il entre chez vous pour vous faire des grâces, il veut savoir pourquoi vous ne vous levez pas.

Vous saisissez votre oreiller, vous serrez les dents et, fleuq ! vous lui collez l’objet de literie sur la figure.

Il ne revient plus.

Vous pouvez dormir en paix.

Et vous vous réveillez quand vous vous réveillez.

Cette fois ce fut en Espagne. Je n’avais sans doute pas beaucoup sommeil ?

Le bateau ne se balançait plus. Je regardai par la fenêtre.

Il faisait beau. La terre était proche. Le mousse astiquait les cuivres sur le pont.

— Quelle est cette ville, petit ? Est-ce La Pallice ?

— C’est Bilbao !

J’avais tout de même dormi trois jours !


J’étais sur une place de Bilbao et je me promenais le long des taxis en station. Il y a certainement autre chose à voir à Bilbao, mais c’était mon goût, à cette heure. Un couple s’avança vers un chauffeur et l’homme expliqua en espagnol qu’il désirait se rendre au bateau français. La petite femme tenait le monsieur par le bras, avec un visible plaisir.

— Pour le « Malte » ? leur dis-je. Moi aussi ! On peut prendre le taxi ensemble. Êtes-vous français ?

Ils l’étaient !

— Vous allez à Buenos-Aires ?

Ils y allaient.

J’en tenais deux !

L’homme faisait dans les trente-cinq ans. La jeune fille dans les dix-neuf. Lui était brun, de beaux yeux bleus innocents. J’aurais volontiers changé son costume gris contre le mien. Il avait l’air gentil. La jeune fille était déjà teinte. Ses cheveux étaient de ce blond que seules possèdent les brunes. Elle avait de petites taches de rousseur sur son petit nez, un petit nez droit dans une petite figure qui n’était pas de travers. Grande comme il fallait, et surtout pas du tout l’air méchant. On l’aurait embrassée autant qu’une autre.

— Nous avons le temps, dis-je, le bateau ne part qu’à six heures.

— Le port est à huit kilomètres, fit le monsieur.

— Je le sais. Je suis du bord.

La jeune fille me demanda si le bateau bougeait. Je lui dis l’ignorer parce que j’avais dormi tout le temps. Elle voulut savoir si j’étais malade. Je lui fis remarquer que je n’en avais pas l’air. Elle me dit qu’en tout cas, elle, ne dormirait pas, parce que c’était son premier voyage. Je lui demandai si c’était son voyage de noces. Elle ne sut quoi répondre, mais elle regarda son compagnon avec un vif contentement.

— Oui, c’est son premier voyage. Elle ne donnerait pas sa place à une autre !

Elle me dit qu’ils venaient de Saint-Sébastien, qu’ils y étaient restés trois jours et que c’était joli, joli. J’aurais pu leur demander pourquoi ils étaient venus s’embarquer à Bilbao, mais je le savais : c’était pour éviter la police française. On alla à leur hôtel chercher les bagages. C’était le plus beau de la ville. La jeune fille le regardait avec reconnaissance. Qui lui eût dit, naguère, qu’elle serait la cliente d’un pareil établissement ? que les garçons, au lieu de la tutoyer, la salueraient ? Elle était en Espagne. Elle allait à Buenos-Aires. Elle ne savait pas où se trouvait Buenos-Aires, mais elle me confia que son ami le savait.

L’auto roula. Nous étions comme tous les passagers du même bord, qui, sans se connaître, ne se quittent plus. On allait au bateau. Il lui dit qu’elle avait de la chance, que, non seulement elle voyait l’Espagne, mais qu’à ce moment même il y avait une révolution. Alors, demanda-t-elle, j’ai vu aussi une révolution ? Je confirmai qu’elle avait vu une révolution. Elle trouva tout magnifique sur le chemin, les arbres, les tas de cailloux, les vaches. Elle était très mignonne.

Le bateau était en rade. Elle fut heureuse de le voir. Elle n’aurait su dire s’il était beau, vilain, grand, petit. Elle n’en avait jamais vu d’autres ! On prit une barque. Pour la première fois, l’enfant allait sur la mer. Elle eut peur un peu. Quand elle aperçut les quatre cent cinquante émigrants qui grouillaient dans l’entrepont elle s’écria : Il y a tant de monde que ça ?

— Tu croyais peut-être que j’avais commandé un yacht particulier ? lui dit l’homme aux beaux yeux bleus.

Et il la hissa sur la coupée.


Le bateau leva l’ancre pour un voyage de vingt-quatre jours.


On les voyait sur leur pont, au-dessus des émigrants, au-dessous des premières. Elle ne faisait pas de bruit. Il était correct. Pendant qu’il reposait l’après-midi, allongé sur sa chaise de paquebot, elle lui faisait les ongles. Après elle cousait. Elle jouait aussi avec les enfants. On l’avait surnommée : la Galline (Gallina dit le latin : poule). Les enfants qui parlaient selon leur cœur l’appelaient : mamita : petite maman. Ils avaient failli manquer le bateau à Porto. Étaient-ils restés en contemplation devant la magnifique vieille cité qui s’élève comme un cheval se cabre ? Avaient-ils trop bu de vin topaze ? Ils faisaient des signes sur une petite barque qui se dépêchait alors que le Malte filait déjà. Le Malte stoppa. Et ce fut très joli de voir ce courrier français interrompre sa marche parce qu’il avait oublié la Galline et son galant.

Lui s’appelait Lucien Carlet. Son passeport portait : commerçant. Elle, Blanche Tuman, son passeport : couturière. La couturière avait vraiment du goût pour le commerçant. Les soirs, quand chacun avait regagné sa tanière, ils allaient de bâbord à tribord, comme de nouveaux amants. Officiellement, ils ne voyageaient pas ensemble. Elle était dans une cabine, lui dans une autre. Aussi prolongeait-elle les soirées le plus possible. Elle se penchait pour l’embrasser aux lèvres. Lui ne se penchait jamais.

Il ne lui refusait cependant rien.

Aux îles Canaries il lui offrit du vin de Malvoisie. Elle le trouva délicieux. Il lui en acheta six bouteilles. Elle le fit boire aux petits enfants des émigrants parce qu’elle était bonne. À Dakar elle eut trop chaud. Je dus venir au secours de Lucien Carlet. Ils étaient assis au café Métropole quand je passai. Il m’appela. Elle croit, dit-il, que plus nous descendrons, plus il fera chaud. Écoutez, charmante jeune fille, figurez-vous qu’il y a un fourneau, là. Eh bien ! nous sommes devant, mais en nous éloignant, nous le sentirons moins. Elle comprit fort bien. Et je pus courir à mes affaires. Trois jours plus tard on passait l’équateur. La pauvre Galline sut ce qu’il en coûtait de n’être qu’une petite poule. Les matelots en fête la saisirent pour la baptiser. Comme la piscine, dans la circonstance, s’appelle « chaudière », ils traînaient ma couturière tout le long du bateau en hurlant : À la chaudière ! à la chaudière ! Ils la plongèrent tout habillée dans l’eau salée.

Il la promena à Rio de Janeiro.

Le lendemain soir, je la vis sur le faux pont qui pleurait.

Au départ de Santos j’empoignai Lucien Carlet.

— Voici, lui dis-je, nous allons au bar, on sera mieux. Nous allâmes au bar des troisièmes. Voici. Vous êtes un homme du milieu. Moi…

— Oui, je sais. Vous allez en Argentine étudier la traite des Blanches. Les garçons de votre salle à manger m’ont renseigné.

— Alors le travail est fait. J’ai besoin de vous.

— À votre disposition, mais je suis un homme tranquille.

— C’est-à-dire ?

— Je ne me mêle de rien. Je ne « fréquente » pas à Buenos-Aires. Je ne devais même pas y retourner. Ma femme le juge utile.

— La petite qui est sur le bateau ?

— Mais non ! Celle-là n’est qu’une môme. Je parle de ma femme, enfin la vraie, celle qui m’a déjà gagné douze cent mille francs.

— Quel âge a-t-elle donc ?

— Vingt-quatre ans. Encore un an et je la tiendrai quitte. Elle aura mérité ses galons. Nous ne sommes pas des ambitieux. On achètera un bar à Marseille et ce sera la vie bourgeoise. Je vous la présenterai à Buenos-Aires.

C’était l’un de ces soirs où, abrutie de chaleur, la mer elle-même était à plat.

— Va chercher aux secondes une bouteille de champagne, dit le millionnaire au boy annamite. Il faut qu’on se remonte.

— Eh bien ! et la petite, qu’est-ce que c’est ?

— Une occasion. Je n’étais pas venu « en remonte », j’étais en France depuis quatre mois. Je traînais pour ne pas retourner là-bas. En dehors de la France vous savez bien que tous les autres pays c’est rien de bon pour habiter. Je pensais que ma femme qui est si raisonnable se passerait de moi. Mais elle s’ennuyait de son petit homme. Je devais faire un sacrifice. Puisqu’il fallait revenir je ne pouvais revenir à vide. Quand on a un métier, il faut le respecter. J’ai cherché un « lot ».

C’était à la terrasse du café Napolitain. J’étais assis. La gosse passa. Je l’invitai. Elle était mal habillée, avec des souliers usés. Je vis tout de suite que c’était une rien du tout, et qui mangeait sans jamais savoir un quart d’heure avant si elle mangerait. Je l’ai emmenée dîner. Je me suis occupé d’elle. C’était malade, ça avait la gale. Le lendemain je l’ai conduite chez le médecin. C’était une fille qui paraissait avoir une bonne mentalité, c’est-à-dire docile, pas féministe ; je lui ai acheté des chemises, parce qu’elle n’en avait qu’une. Deux robes, des bas, des souliers, un parapluie. Je la faisais manger à midi et le soir. Vous pensez qu’elle était contente.

Puis un jour, je lui ai dit que je m’en allais. Il fallait la voir pleurer. Elle me demanda pourquoi je m’en allais. Je lui ai dit que je partais pour l’Amérique.

— C’est-y que tu ferais la traite des blanches ?

Je lui ai répondu que je faisais la traite des noirs.

Il rit.

— Si tu veux venir, lui dis-je, je t’emmène, tu ne me quitteras pas puisque je te plais. Qu’est-ce que tu faisais ici ? Tu feras la même chose là-bas. Ici tu n’es qu’une malheureuse. Là-bas tu seras une rupine. Ici tu as peur de ne pas manger. Là-bas tu auras peur d’engraisser. Comprends-tu, tête sans cerveau ?

Et puis je l’avais prise.

— Elle n’a pas vingt et un ans ?

— Dix-neuf ! je crois, mais j’ai paré le coup. Je l’emmène avec les papiers de sa sœur. Tenez, voilà une chose pour vous. Savez-vous ce qu’elle fait, sa sœur ? Elle est religieuse.

— Fumiste !

— Elle est sœur Saint-Vincent-de-Paul à l’hôpital civil de X… Je ne pourrai peut-être pas vous servir une histoire pareille tous les jours, mais pour celle-là ! parole d’homme !

Cette servante de l’amour partant faire son métier avec l’état civil de la servante de Dieu, cela valait un second verre de champagne. Il était tiré. On le but.

— Vous l’avez rossée, hier ? Elle pleurait.

— Hier je l’ai prévenue. On arrivera dans deux jours à Montevideo. Elle descendra. L’heure était venue de l’instruire. Je lui ai dit que j’avais déjà une femme à Buenos-Aires, qu’elle ne serait que ma fille d’amour, comme nous disons, ou mon « doublard », si vous préférez. Cette explication aboutit toujours à des pleurs et à des taloches. Maintenant c’est fini, on est d’accord. Voulez-vous avoir son avis ? Dis donc, boy, va chercher la jeune fille qui est avec moi, tu sais ?

Le boy ramena la galline.

— Bois ce verre, dit-il. Et regarde ce monsieur, c’est un copain. On le reverra. Dis-lui un peu ce que tu penses de moi.

Elle se pencha sur lui :

— Je t’aime, Lu-lu, je ferai tout pour toi !