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Le Chemin de Buenos-Aires/I

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 7-21).

I

OÙ JE TROUVE LE CHEMIN DE BUENOS-AIRES

Et je m’assis à la terrasse, chez Batifol.

Batifol est un bar, faubourg Saint-Denis.

Si je n’avais eu rendez-vous, j’aurais pu m’attabler n’importe où dans ce quartier, et c’eût été aussi bien pour la chose qui m’intéressait.

Mais j’attendais Jacquot. Jacquot était le frère de Nono. C’était Armand qui me les avait présentés.

Jacquot, Nono, Armand sont des hommes du milieu.

Jacquot arriva. Il avait mis un faux col :

— Cela ne vous gêne pas de traverser la rue ? J’ai un regard à jeter à la Madelon.

C’était un bal musette tenu par des Auvergnats. Jacquot voulait voir si sa femme se permettait de danser au lieu de travailler sur les boulevards.

On entra à la Madelon.

« Zinc » dès la porte. Tables au milieu. Bastringue au fond. La femme de Jacquot était assise, seule, à une table. On venait de lui apporter une boisson rose qui s’appelle « diabolo ». Elle allait danser.

Jacquot s’approcha et, d’assez loin, il fit : « Et alors ? »

L’enfant se retourna. Elle était blonde et fragile un peu. Elle se leva et, dans un petit sourire, elle dit à Jacquot : « Je viens de m’asseoir. »

Elle ne se rassit pas. Elle ne but pas son diabolo. Elle s’en alla, loin de la danse, vers son devoir et les grands boulevards.

— Elle a une bonne mentalité, me dit Jacquot, c’est une petite femme tout ce qu’il y a d’honnête, mais ne la surveillez pas, et vite elle s’adonne aux plaisirs !

Nous allâmes nous accouder au « zinc ».

Plusieurs messieurs y prenaient des Vittel-menthe.

Je voudrais bien savoir pourquoi tous ces messieurs aiment tant cette boisson couleur d’eau verte ? Ce n’est là qu’un détail.

— Un ami ! fit Jacquot, me présentant.

J’en étais à mon quatrième Vittel-menthe quand un beau monsieur poussa la porte.

Il venait certainement de s’échapper de la vitrine d’un tailleur. Je tournai autour de lui, cherchant le prix du costume. « L’échappé » avait dû marcher trop vite, l’étiquette était tombée en route. Il était frais comme un porc.

Son nom était Riquet, puisqu’en entrant il dit :

— Voici Riquet !

On lui serra la main. J’appris qu’il était arrivé du matin. Il avait fait un beau voyage. Il rentrait avec de nombreux « sacs ».

— Des sacs de quoi ? demandai-je à Jacquot.

— Un « sac » c’est mille francs !

Riquet avait réussi. Il venait « en remonte ».

Je ne suis pas fâché de me faire valoir. Cette fois je n’ai pas besoin de Jacquot pour expliquer le terme. Je ne suis, sans doute, qu’un débutant dans le milieu, mais un débutant qui a des dispositions. « Venir en remonte » c’est rentrer en France chercher des femmes que l’on exportera.

— Et d’où vient-il. D’Égypte ?

— Mais non ! monsieur Albert, l’Égypte n’est pas grand’chose, il vient du grand marché.

— De la Villette ?

— De Buenos-Aires !

Nous quittâmes la Madelon au septième Vittel-menthe.

Il était cinq heures, les collègues devaient être là. On alla chez Batifol.

Ils étaient là, debout, comme si le cafetier les payait pour qu’ils ne s’assoient pas. Ils se promenaient des billards au comptoir. Ils allaient quelquefois sur le pas de la porte ; ils rentraient vite. Je les entendais parler de « pesos ».

— Deux mille pesos ! Cinq mille pesos ! disaient-ils.

C’était la monnaie de l’Argentine.

— Dis donc Jacquot, fit l’un des hommes debout, j’ai un mot à te dire. Quand on a des relations comme celles que tu as, il faut prévenir. Je te connais. Mais soigne mieux tes fréquentations.

— Qui ? René ? Il a été régulier avec toi. Tu laisses tomber la môme. Il le sait. Il t’en touche un mot. Il te l’achète cent thunes.

— Je ne discute pas le prix. Pour un morceau pareil c’était bien payer.

— Qu’est-ce que tu discutes ?

— Il me « taquine ». Il va dire que la môme valait cinq cents thunes, que je ne savais pas l’habiller, qu’il allait la préparer pour Buenos-Aires.

— Tu la lui as vendue. Elle est à lui. Tu n’as plus rien à y voir.

— J’ai à voir qu’on me respecte. Pour Buenos-Aires une claquée pareille ! Je la connais. C’est moi qui l’ai « débutée ». Plus souvent sur le flanc que sur ses petits pieds ! Je te dis qu’il ne l’emmènera pas à Buenos-Aires.

— Et s’il l’emmène ?

— Alors ce sera cinq cents thunes, tu peux le lui dire. Monsieur est avec toi ? On prend un Vittel-menthe ?


Il ne se passa plus rien jusqu’à dix heures du soir.


À cette heure-là, je faisais claquer la porte d’un taxi devant le numéro 300 du boulevard de Belleville. J’allais à la Tonnelle. Pour ceux qui dansent c’est un bal musette. Pour moi c’était une faculté. Je me rendais là régulièrement, faire mes études, comme un futur carabin va tous les jours à l’hôpital.

Mon professeur s’appelait Armand. Il exerçait, séant, à la Tonnelle.

Je pris le passage. Je descendis les escaliers, puisque j’allais au sous-sol. Sur le palier, l’agent de police me regarda passer une fois de plus. J’avais fait travailler la cervelle de cet homme.

Il avait déjà confié sa perplexité à Armand.

— Ne vous tourmentez pas, monsieur l’agent, lui avait répondu Armand. Ce n’est rien du tout. C’est une espèce de piqué qui ne sait pas ce qu’il veut. Je lui parle comme ça pour le calmer. S’il fait du bruit, c’est moi qui le sortirai. Ce n’est pas à vous, un brave père de famille, à trancher ces histoires. Un petit bock, monsieur l’agent ?

La Tonnelle : bar ovale sous l’escalier, salle longue flanquée de tables et de bancs, les deux cloués au sol pour qu’ils ne s’envolent pas au souffle des bagarres. Rien que des casquettes ! Et puis l’orchestre, de rose habillé, et qui éclaire par sa musique le cœur obscur des débutantes qui ont dîné d’un café crème.

— Bonsoir Armand !

Une pomme est une pomme. Un homme respecté n’est pas toujours respectable. Armand est un maquereau. C’est ainsi. Il est ce qu’il est, mais il l’est. Je sais ce qu’il fait. Il sait ce que je fais. Il a confiance en moi. J’ai confiance en lui. D’homme à homme.

— Les quatre que vous voyez à la deuxième table, eh bien ! c’est comme moi !

Quand Armand me présentait un collègue, il disait : « Un tel : comme moi ! »

— Ils arrivent de Buenos-Aires. Ils sont tout chauds, ils fument encore. Allons les renifler.

Il m’amena à la table.

— Voici qui vous savez, dit Armand, poussez-vous qu’on s’assoie !

Ils buvaient du champagne. Ils avaient des mines à manger du rosbif et des habits à croquer des ortolans. Ils parlaient de Montevideo, de Buenos-Aires. L’un habitait le quartier Belgrano :

— C’est Passy là-bas !

Les deux autres étaient à Palermo.

— C’est l’Étoile, là-bas !

Ils parlaient de Rosario, de Santa-Fé, de la Cordillère des Andes, de Mendoza, à la frontière du Chili.

— Où as-tu ta femme ?

— J’ai ma femme à Buenos-Aires, une môme à Mendoza, une autre à Rosario.

Il venait en chercher une quatrième.

— J’ai des dents pour quatre biftecks ! Tu ne vois rien pour moi, dans ton bal, Armand ? Un traînard (fille qui n’appartient à personne), qui aurait de la conduite ?

Ils parlaient de cent pesos comme leur mère, naguère, d’un sou.

Cent pesos : quinze cents francs !

— Ma femme fait cent cinquante pesos par jour. Les deux mômes en font autant. Donne du champagne, eh ! petit !

— Vous revenez tous de Buenos-Aires ?

— Pas lui (ils désignaient le plus jeune). Lui n’a pas encore voyagé.

— Je n’ai que vingt-trois ans ! hein ? Quatre ans de prison — et de centrale ! J’irai comme vous autres !

Ils parlaient de la police de l’Argentine.

— Elle nous coûte cher, mais parfois elle est commode !

Celui qui avait dit cela s’appelait Fifi-la-Commande. Il expliqua ce qu’il avait dit :

— Voilà cinq mois, un client m’enlève ma femme.

— Tu as toujours eu des femmes sans conduite, fit Armand.

— Je confie l’affaire à qui de droit. Je promets deux cents pesos de récompense. Les « vigilants »[1] partent en chasse. Ils retrouvent la mignonne. En route ils lui disaient : Allons, plus vite, plus vite, on te ramène à ton homme. Donne du champagne, petit !

Ils parlaient de passeports.

Ils parlaient de paquebots !

Il ne se passa plus rien jusqu’au lendemain trois heures de l’après-midi.

À cette heure-là, j’étais assis boulevard Montmartre, à la terrasse non plus d’un bar, mais d’un établissement cardinal appelé Mazarin. Je n’étais point seul. Le chef de la police des mœurs à la Sûreté Générale était avec moi. Je l’avoue. Quand il s’agit de trouver mon foin je mange à tous les râteliers. Cet homme éminent, surprenant, étonnant et épatant a nom Bayard. C’est lui qui surveille tous les chevaliers. On n’est pas sans peur quand il approche ! Je commandais un Vittel-Menthe quand Bayard me fit une observation fort juste :

— Vous ne buvez plus que des Vittel-menthe. Demain vous sortirez vêtu d’un costume impeccable. Après-demain vous aurez des billets de mille en vrac dans les deux poches de votre pantalon. Parce que vous êtes là-dedans depuis quinze jours il ne faut pas croire que c’est déjà arrivé.

Je demandai deux cafés crème. Nous parlâmes de ces messieurs.

— Nous allons en voir passer des quantités. J’appellerai les plus intéressants ou ceux que vous voudrez.

— Eh ! quand vous les appellerez ils s’enfuiront.

Bayard a des mouvements mesurés. Il tourna doucement les yeux de mon côté puis il appuya sur mon inexpérience un regard condescendant et pas pressé.

— Voulez-vous que je fasse signe à celui-là ?

Il me plaisait. Il marchait doucement pour ne rien perdre du spectacle offert par Paris. Son costume était brun et lui aussi.

L’homme fut un peu étonné, mais il s’approcha tout de suite.

— Prenez un verre avec nous.

— C’est moi qui vous offre, monsieur Bayard.

Il s’assit.

— Il pourrait vous raconter de jolies histoires s’il voulait.

— Moi ? Je ne sais rien, monsieur Bayard.

— On ne vous demande pas des précisions, ce que vous avez fait la nuit dernière, par exemple.

— Je n’ai rien fait la nuit dernière, monsieur Bayard. Pas plus bourgeois que moi. Couché à onze heures.

— Vous pourriez nous dire votre dernier voyage à Buenos-Aires.

L’homme sourit. De sa poche à revolver il tira un étui d’argent. Les cigarettes qu’avec grâce il nous offrit, étaient d’Égypte. On les fuma.

— Pour bientôt ce nouveau petit départ ? fit Bayard.

L’homme leva des yeux indécis. Mais il ne put porter son regard jusqu’au ciel. La tente du café lui coupa la vue…

— On aura toujours trinqué ensemble, fit le chef de la police des mœurs.

— Avec honneur pour moi, monsieur Bayard.

L’homme à l’étui d’argent reprit sa route.

— C’est pour vous montrer leur silhouette. Ils ne se livrent pas au premier venu. Enfin ! ça vous les fait connaître.

Soudain :

— Hep ! fit Bayard. Hep ! oui, venez un peu ici !

— Avec plaisir, monsieur Bayard. Vous allez bien ?

— Alors vous m’avez assez vu, mon ombre gêne votre marche élégante.

— Que voulez-vous dire, monsieur Bayard ?

— Je ne vous plais plus ? Il faut peut-être que je laisse pousser mes moustaches ou que je m’habille chez votre tailleur ?

— Je vous assure, monsieur Bayard.

— Il se peut que j’aie dérangé l’ordonnance de vos « colis » pour votre petit voyage à Buenos-Aires. Mais si j’avais l’esprit taquin ce jour-là, cependant ?

— Monsieur Bayard, je ne comprends pas.

— Hier soir vous étiez au café-tabac rue Lepic, et à neuf heures et demie vous avez dit : je lui ferai la peau à Bayard. Tu veux des témoins ?

L’homme serra les dents — il pensait aux témoins.

— Je vous demande bien pardon, monsieur Bayard. Si je l’ai dit je l’ai dit, mais ce n’était pas l’expression de ma pensée réfléchie. Vous me connaissez, vous, monsieur Ba…

— Va-t’en mon petit gars, va te promener, tu ne pourras trouver plus belle journée qu’aujourd’hui !

Il en passait toutes les cinq minutes.

Bayard appela Siméon. C’était le plus élégant du défilé. Il devait rire de se voir si beau en son miroir.

— Vous voyez, monsieur Bayard, je me promène, et combien tranquillement. Vous savez que je suis en liberté provisoire. Ce n’est pas bien ce que l’on m’a fait. C’est du mal. Ils m’ont arrêté au débarquement à Bordeaux. J’ai purgé deux mois. Il y a des juges heureusement dans notre belle France. Je ne suis sorti que depuis avant-hier. Je vous remercie, monsieur Bayard, vous ne m’avez pas chargé. Vous comprenez la justice. Voulez-vous un perroquet ? Enfin ! qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu as emmené un faux poids. (Un faux poids est une fille qui n’a pas vingt et un ans).

— Ne dites pas cela, monsieur Bayard.

— Siméon ! Siméon !

— Non, monsieur Bayard. Ai-je ou n’ai-je pas le droit d’aller à Buenos-Aires ?

— Siméon !

— Pas plus correct que moi sur le bateau. Voilà qu’entre Santos et Montevideo on découvre une gosse dans le poste des chauffeurs. Je la voyais pour la première fois, je le jure sur la tête de ma mère qui est en Algérie, mon pays natal comme vous savez ! Pourquoi d’abord aurais-je emmené un faux poids.

— La jeunesse tente les hommes nouveaux dans les pays neufs.

— À un an près ! monsieur Bayard. Vingt ans, vingt et un ans ! n’est-ce pas toujours de la belle jeunesse ? Si je me sentais coupable pourquoi serais-je revenu en France ?

— Pour en chercher une autre…

Siméon tournait le dos au boulevard. Il déplaça sa chaise, regarda Paris qui passait :

— Me faire de la misère dans un si joli pays ! Tout ce qu’on voit ici est beau. Tout ce qu’on boit, tout ce qu’on mange est bon. On entend rire ! Là-bas ! c’est pour des chiens pas difficiles.


À quatre heures et demie, en me quittant, Bayard me dit :

— Êtes-vous content ? Je crois que cela va bien ?

— Cela ne va pas du tout, je ne vois, depuis quinze jours, que le lever du rideau.

— Entendu, mais la pièce est à quinze mille kilomètres.


Il se passa quelque chose entre quatre heures trente et cinq heures trente.


À Paris il est une maison magnifique. Elle est sise boulevard Malesherbes, No 3. On admire dans sa vitrine un grand bateau à trois cheminées. C’est un beau jouet pour les voyageurs. Puis, quand vous entrez, vous voyez des images en couleur, avec des bateaux dessus, encore. La salle est très jolie, des comptoirs en acajou sont dans le fond. Derrière ces magnifiques comptoirs se tiennent des messieurs employés qui sont bien gentils, bien souriants, et bien élevés. Ils vous demandent ce que vous désirez, et quand cela est fait ils se coupent en quatre morceaux pour aller plus vite dans tous les coins afin de vous l’apporter.

De cette maison on part de tous les ports. Par Hambourg et par Anvers et par Le Havre et La Pallice et par Marseille et par Bordeaux. La belle maison ! Elle s’appelle Compagnie Sud-Atlantique ou : Compagnie des Transports Maritimes, ou encore : Compagnie des Chargeurs Réunis. Chargeons !


À cinq heures trente j’étais sur le trottoir et j’avais la Madeleine dans le dos. Je regardais un beau billet, un billet de passage. Il était bleu et, dessus, était écrit : Le Havre–Buenos-Aires, départ 3 septembre. Ce billet était à moi.

En route !

  1. Policiers argentins.