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Le Chemin de Buenos-Aires/III

< Le Chemin de Buenos-Aires
Albin Michel (p. 33-43).

III

ARRIVÉE

On descend les « colis » à Montevideo.

C’est la jolie petite capitale riche et calme de la République orientale de l’Uruguay.

Les colis, ce sont des femmes. Ainsi parlent les gens du milieu.

Il y a des colis de dix-sept à vingt kilos, c’est-à-dire des femmes de dix-sept à vingt ans. Ces colis-là n’ont pas le poids. Ils nécessitent de faux papiers. On les embarque aussi clandestinement. Les gens du milieu ont des complices sur tous les bateaux. Quand ce n’est pas dans le personnel « garçons » c’est dans le personnel « officiers ». Je sais très bien ce que je dis. À mes amis les officiers de la marine au long tours qui se froisseraient de l’affirmation, je répondrais que cela ne me gêne pas quand on arrête un publiciste qui vend des légions d’honneur ou qui fait chanter ces messieurs du monde ou de la Finance. Les « colis » clandestins voyagent à leur manière. On en trouve dans le fond habillés en chauffeur. Lors des inspections les complices les cachent dans une chaudière éteinte, dans une manche à air, dans le coffre à bouées, dans le tunnel de la machine. Ces colis-là sont fragiles, aussi ne voient-ils jamais le jour pendant tout le voyage. On ne leur donne de l’air que la nuit quand les lumières sont basses et les étoiles sont hautes.

Ces faux-poids sans passeport et sans billet ne s’arrêtent pas toujours à Montevideo. Ils continuent jusqu’à Buenos-Aires. Là, le bateau reste huit jours. On a le temps de les faire filer. Quand les filles sont découvertes et qu’elles ne sont pas « mignonnes », les autorités sud-américaines les rembarquent sur le même paquebot. Mais on n’a jamais vu une jolie Franchucha (expression argentine qui signifie à la fois Française et fille de mauvaises mœurs) ramenée à bord. Je comprends assez bien cela.

En dehors de ces cas, le débarquement s’opère à Montevideo.

Je ne dirai pas que l’Uruguay est un pays francophile. Il n’y a pas de pays francophile. Et c’est bien ainsi. Le jour où nos seigneurs auront compris cela, notre diplomatie aura fait un grand pas dans la science des relations internationales. Mais ce n’est pas la question.

Et l’Uruguay a des gestes gracieux à notre égard. Ainsi pour descendre sur ses terres le Français n’a pas besoin de visas.

De plus ses fonctionnaires ne sont pas aussi bêtes que les autres fonctionnaires du reste de l’Amérique — du Nord au Sud bien entendu. Aussi bêtes ou aussi fripouilles.

Ils ne viennent pas avec un coutelas afin de vous ouvrir le ventre pour voir si la longueur de votre appendice est bien conforme à la longueur de l’appendice réglementaire, faute de quoi vous ne sauriez fouler sans la ternir la terre délicate et désormais nationale où leurs grands-pères, pieds et mains sales, ont débarqué comme bouviers.

L’Uruguay offre un autre avantage ; c’est le Mihanovitch.

M. Mihanovich était Polonais. Il est venu jadis dans ces régions du Sud. Il a fait fortune et même il est mort. Cependant il a laissé des bateaux de rivière qui sont éclairés comme un casino et qui vont et viennent sans autre prétention sur le Rio de la Plata. Ils partent tous les soirs que fait le Créateur, à dix heures de Montevideo et de Buenos-Aires, et, tous les matins, que doit faire également le Créateur, ils arrivent à huit heures à Buenos-Aires et à Montevideo.

Sur les Mihanovitch on n’a pas l’air d’un grand voyageur, mais d’un voisin qui rend visite à son voisin.

Et la police vous laisse en paix.

Ainsi vont les petites femmes de ces messieurs, de l’Uruguay en Argentine.


Le Malte entrait à Montevideo.

Depuis le matin Lucien Carlet ne parlait plus à Blanche Tuman. Il passait devant elle comme s’il ne la connaissait pas.

— C’est idiot, tout le monde sait bien que vous êtes avec la gosse !

Il me répondit qu’il savait ce qu’il faisait.

— Je lui ai appris sa leçon, me dit-il. Allez la voir, vous me direz si elle l’a bien retenue.

— Quelle leçon ?

— Ce qu’elle doit dire aux policiers, ce qu’elle doit faire.

La Galline était sous les armes. De petites armes. Chapeau noir, robe noire, valise à côté d’elle. Par sainte Marie-Madeleine sa patronne, elle n’était pas fière ! Je la remontais. Elle m’assura qu’elle avait très peur.

— Voyons, que direz-vous aux policiers qui vous appelleront dans le bar pour vérifier vos papiers ?

— Je ne leur dirai rien. S’ils me parlent, alors je leur dirai que je vais chez ma tante qui est couturière et qui habite… Tenez ! je ne sais plus. J’ai oublié ce qu’il m’a dit. Je n’aime pas mentir. Qu’est-ce que je vais faire ?

Je fis un signe à Lu-lu qui tout de même s’approcha :

— Où habite-t-elle ma tante ? j’ai oublié.

— Posito ! À Po-si-to, tu as compris. Répète un peu. C’est une plage tout près d’ici. Répète, je te dis.

— Je vais pleurer !

— N. de D. ! fit Lu-Lu, et il s’en alla.

Le bateau accostait.

Il y avait sur le quai quelques barbeaux français. Ils seraient volés aujourd’hui. Pas de colis pour eux. Ils devaient le savoir, mais ils venaient à tout hasard, par habitude. Lu-Lu leur fit un léger signe d’amitié. Ils répondirent discrètement. La liaison était bien organisée.

La police s’installa au bar des premières.

Les passagers pour Montevideo y étaient aussi. Et du pont, Lu-Lu, par une fenêtre, surveillait sa marchandise.

Vint le tour de la pauvre Galline. Les policiers prirent son passeport. Elle tremblait. Lu-Lu, tout à fait dégoûté de la faiblesse féminine, regardait la scène en se mordant la lèvre. Un policier interrogea l’enfant. Ce fut du beau ! Elle parla de sa tante, d’une plage qui était par là… Ah ! l’innocente !

C’est à ce moment que je vis une chose qui ressemblait à la décision suprême d’un général en chef devant l’ennemi. Lucien Carlet, ayant tout compris, quitta son poste d’observation, entra dans le bar, marcha sur la police et dit :

— Pourquoi lui faites-vous des difficultés à cette jeune fille ? C’est moi qui suis chargé de l’aider dans son voyage. Elle est timide. Elle ne sait pas vous répondre. C’est la première fois qu’elle quitte sa famille. Elle vient ici chez sa tante qui est couturière à Posito.

— Comment s’appelle cette tante ? demanda le policier.

— Comment s’appelle-t-elle votre tante, fit Lu-Lu ? Madame Beaumartin, je crois ?

— Oui, madame Beaumartin.

— Il faut le dire, voyons, puisque ces messieurs vous interrogent. Ils ne vous demandent pas cela pour vous faire du mal. Votre passeport n’est-il pas en règle ?

S’avançant vers le fonctionnaire qui tenait le papier :

— Il est en règle.

Se tournant vers la petite :

— Vous aviez aussi votre certificat de bonnes vie et mœurs ? Où est-il ? Il faut le donner, voyons ! Ah ! quelle enfant !

Elle sortit de son sac le certificat. Il avait été obtenu grâce aux papiers de la sœur de Saint-Vincent-de-Paul !

— Et quelle est l’adresse exacte de votre tante ?

— Elle est aussi dans votre sac, fit Lu-Lu. Vous me l’avez montrée et sa lettre également. Remettez-vous. Cherchez tranquillement.

Elle trouva cette lettre. Elle y était appelée : Ma chère petite nièce. « Si je ne suis pas au bateau, y lisait-on, c’est que je n’aurai pu arriver à temps de Posito où j’ai beaucoup de travail. Fais-toi conduire Hôtel Solis. J’irai t’y chercher dans la journée. »

Une grande admiration me saisit en l’honneur de Lucien Carlet et de ses collègues. Voilà des organisateurs !

Les policiers avaient fait leur devoir. Le « colis » portait les cachets réglementaires. Les autorités apposèrent le visa de sortie.


Le soir, au départ de Montevideo, Lucien Carlet n’était pas à bord.

Cependant ses bagages occupaient encore sa cabine.

— Il s’est fait arrêter, dirent des personnes qui ne connaissaient rien à la vie. Elles ajoutèrent : c’est bien fait !

À quatre heures de l’après-midi, le lendemain, le Malte, vapeur de quinze mille tonneaux, français, appartenant à la flotte des Chargeurs Réunis, venant de Hambourg par Anvers, Le Havre, La Pallice, Bilbao, Vigo, Porto, Ténériffe, Dakar, Rio, Santos, Montevideo, entrait, commandé par Émile Gaultier Du Marache, dans la passe droite du port de Buenos-Aires, trente-six degrés sud de latitude.

Lucien Carlet était sur le quai et nous attendait. Une femme l’accompagnait.

— Ce n’est pas la même ! s’écrièrent les voyageurs. Il en a du toupet !

Les voyageurs profitèrent de l’occasion pour me demander discrètement quel plaisir j’avais pu trouver dans la fréquentation d’un pareil oiseau.

Je leur dis que je venais en Argentine uniquement pour vivre avec lui et ses pareils.

Alors ils s’en allèrent du côté de leurs bagages.

Et voici maintenant ce qui se passa :

Les autorités de la République latine et Argentine trouvèrent ma personne indésirable. Je leur répondis que je n’avais jamais eu la prétention d’inspirer du désir. Ils ne me comprirent pas. Il me manquait quantité de pièces. D’abord je n’avais pas trempé mes quatre doigts et le pouce dans de la pâte d’encre, ainsi j’arrivais sans mes empreintes digitales. Je leur fis remarquer que j’avais tout de même des empreintes digitales, mais qu’au lieu de les déposer sur un papier je les avais conservées au bout des doigts, pour être plus sûr, ajoutais-je, de ne pas les égarer. Ils ne goûtèrent pas l’explication. De plus, j’osais voyager sans l’extrait de mon casier judiciaire, ce qui leur prouvait surabondamment qu’il me manquait une case. Enfin ils voulurent savoir si je connaissais quelqu’un à Buenos-Aires qui pût au moins répondre de moi. — Non, leur répondis-je, moi je n’ai pas de tante ! Ils prirent sans doute cela pour une injure personnelle. Ils devinrent plus méchants. — Que venez-vous faire, que venez-vous faire à Buenos-Aires ? Je leur répondis que je venais voir les maquereaux. Ils me demandèrent de répéter ce que je venais de dire. Alors je répondis : Je viens voir les maquereaux, en vérité.

Ces messieurs se consultèrent. Ils mirent mon passeport dans une grande serviette noire comme leur âme, leurs ongles et leurs cheveux. Je leur fis remarquer qu’ils manquaient de logique. Vous me reprochez, dis-je, de ne pas avoir assez de « pièces » et vous me « barbotez » la seule que je possède. Ils me répondirent que c’était leur droit. Je leur répondis que si leur droit était également de me prendre ma chemise, j’allais la leur remettre avec le faux col et les boutons. En tout cas, firent-ils, vous ne débarquerez pas. Ils envoyèrent chercher un gardien. Le gardien arriva. Son père étant allemand, sa mère étant française, ses grands-pères étant, l’un italien, l’autre syrien, et ses grand’mères l’une portugaise, l’autre polonaise, mon geôlier était un parfait Argentin.

J’étais prisonnier. Ils s’en allèrent.

Je dois dire que mon âme n’était pas profondément émue. Ce n’était pas encore des Chinois de cette rivière-là qui m’empêcheraient de faire mon métier. J’en appelle à vous tous, vieux compagnons de route, nous n’avons peut-être pas appris grand’chose au cours d’une vie qui aurait gagné à mieux être employée mais, par Mercure, en voit-on deux comme nous pour prendre un train, sauter d’un bateau et peigner notre courte barbe au nez des polices internationales ?

Là-dessus j’allais au bar où les cocktails étaient servis frais.

J’appris ceci : la Compagnie des Chargeurs Réunis était responsable de moi. Elle paierait à l’État argentin deux mille pesos-or d’amende si l’on ne me retrouvait pas sur le bateau. Deux mille pesos-or : soixante mille francs ! Hum ! Je ne valais pas ça ! Après tout, je n’étais pas l’héritier de la Compagnie des Chargeurs Réunis.

Lucien Carlet monta à bord chercher ses bagages.

— C’est une blague ! dit-il. On ne vous laisse pas descendre ?

— Non !

Alors, le trafiquant de femmes qui, lui, foulait librement le sol argentin, me dit :

— Ne bougez pas. Je vais arranger ça.

Il partit à terre demander ma grâce.

Il l’obtint.

C’est une assez belle histoire, je crois.