Le Château des désertes/Chapitre XIII

Le Château des désertes
Calmann Lévy (p. 142-153).

XIII. — STELLA.Modifier

Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du fond de la galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour de nous en me demandant avec malice si j’avais été présenté à M. le marquis. Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes Stella et Benjamin, qui m’accablèrent des mêmes questions ; la cloche du déjeuner sonna à grand bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna d’un long hurlement ce signal du déjeuner. Le marquis et sa fille vinrent les derniers, sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de faire leur devoir. Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes filles et quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne pouvais m’empêcher de la contempler, et même, quand je ne la regardais ou ne l’écoutais pas, je voyais tous ses mouvements, j’entendais toutes ses paroles. Elle agissait et parlait peu cependant ; mais elle était attentive à tout ce qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. On eût dit qu’elle avait eu toute sa vie deux cent mille livres de rentes, tant elle était aisée et tranquille dans son opulence, et l’on voyait qu’elle ne jouirait de rien pour elle-même, tant elle restait dévouée au moindre besoin, au moindre désir des autres.

On ne parla point de comédie pendant la déjeuner. Pas un mot ne fut dit devant les domestiques qui pût leur faire soupçonner quelque chose à cet égard. Ce n’est pas que de temps en temps Béatrice, qui n’avait autre chose en tête, n’essayât de parler de la précédente et de la prochaine soirée ; mais Stella, qui était toujours à ses côtés et qui s’était habituée à être pour elle comme une jeune mère, la tenait en bride. Quand le repas fut terminé, le marquis prit le bras de sa fille et sortit.

— Ils vont, pendant deux heures, s’occuper d’un autre genre d’affaires, me dit Célio. Ils donnent cette partie de la journée aux besoins des gens qui les environnent ; ils écoutent les demandes des pauvres, les réclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient le curé ou l’adjoint ; ils ordonnent des travaux, ils donnent même des consultations à des malades ; enfin, ils font leurs devoirs de châtelains avec autant de conscience et de régularité que possible. Stella et Béatrice sont chargées de veiller, à l’intérieur, sur le détail de la maison ; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et, depuis que mon frère est ici, je lui donne des leçons ; mais, pour aujourd’hui, il ira s’exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous.

Il m’emmena dans le jardin, et là, me serrant la main avec effusion : — Ta tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps. Écoute, mon ami, j’ai eu un mauvais mouvement quand tu m’as dit, il y a une heure, que tu renonçais à Cécilia par délicatesse. J’ai failli te dire que c’était ton devoir et t’encourager à partir : je ne l’ai pas fait ; mais, quand même je l’aurais fait, je me rétracterais à cette heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore Cécilia et son père. Ils n’ont pas cessé d’être artistes, je crois même qu’ils le sont plus que jamais depuis qu’ils sont devenus seigneurs. L’alliance d’un talent tel que le tien ne peut donc jamais leur sembler au-dessous de leur condition. Quant à te soupçonner coupable d’ambition et de cupidité, cela est impossible, car ils savent qu’il y a deux mois tu étais amoureux de la pauvre cantatrice à trois mille francs par saison, et que tu aspirais sérieusement à l’épouser, même sans rougir du vieux ivrogne.

— Ils le savent ! Tu l’as dit, Célio ?

— Je le leur ai dit le jour même où j’en ai reçu de toi la confidence, et ils en avaient été fort touchés.

— Mais ils avaient refusé parce que, ce jour-là même, ils recevaient la nouvelle de leur héritage ?

— Non ; même en recevant cette nouvelle ils n’avaient pas refusé. Ils avaient dit : Nous verrons ! Depuis, quoique je me sentisse ému moi-même, j’ai eu le courage de tenir la parole que je t’avais presque donnée : j’ai reparlé de toi.

— Et qu’a-t-elle dit ?

— Elle a dit : « Je suis si reconnaissante de ses bonnes intentions pour moi dans un temps où j’étais pauvre et obscure, que, si j’étais décidée à me marier, je chercherais l’occasion de le voir et de le connaître davantage. » Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, comme je te l’ai dit, pour les affaires de son père, et pour ramener en même temps notre Benjamin. Là, j’ai étudié avec un peu d’inquiétude l’effet que produisait sur elle la bruit de tes amours avec la duchesse. Elle a été triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te cache rien. Je lui ai offert d’aller te voir pour t’amener en secret à notre hôtel. J’avais du dépit, elle l’a vu, et elle a refusé, parce qu’elle est bonne pour moi comme un ange, comme une mère ; mais elle souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avons passé à pied devant ta porte pour aller chercher notre voiture, que nous ne voulions pas faire venir devant l’hôtel, nous avons vu ton voiturin, nous avons reconnu Volabù. Nous l’avons évité, nous ne voulions pas être vus ; mais Cécilia a eu une inspiration de femme. Elle a dit à Benjamin (que cet homme n’avait jamais vu) de s’approcher de lui, et de lui demander si son voiturin était disponible pour Milan.— Je vais à Milan, en effet, répondit-il, mais je ne puis prendre personne.— Qui donc conduisez-vous ? dit l’enfant ; ne pourrais-je m’arranger avec votre voyageur pour aller avec lui ? — Non, c’est un peintre. Il voyage seul.— Comment s’appelle-t-il ? peut-être que je le connais ? — Ce voiturin a dit ton nom : c’est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la duchesse était retournée à Milan. Cécilia pâlit, sous prétexte qu’elle avait froid ; puis, comme j’en faisais l’observation à demi-voix, elle se mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui lui est propre. Elle approcha de ta fenêtre en me disant : — Tu vas voir que je vais lui adresser un adieu bien amical et par conséquent bien désintéressé. C’est alors qu’elle chanta ce maudit Vedrai carino qui t’a arraché aux griffes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalité ! Je crois qu’elle t’aime, bien que ce soit fort difficile à constater chez une personne toujours maîtresse d’elle-même, et si habituée à l’abnégation qu’on peut à peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l’heure qu’il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n’ai pas eu le courage de lui dire que tu as renoncé à la duchesse et que tu lui dois ton salut. Je me suis engagé à ne pas te nuire ; mais ce serait pousser l’héroïsme au-delà de mes facultés que d’aller faire la cour pour toi. Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. Reste donc ou parle ; attends et espère, ou agis et éclaire-toi. De toute façon, tu es dans ton droit, et personne ne peut te supposer amoureux des millions, puisque, ce matin encore, tu ne voulais pas comprendre que le marquis de Balma était le père Boccaferri.

— Bon et grand Célio, m’écriai-je, comment te remercier ! Je ne sais plus que faire. Il me semble que tu aimes Cécilia autant que moi, et que tu es plus digne d’elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu’elle ait le temps de te connaître et de t’apprécier sous la face nouvelle que ton caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu’elle nous examine, qu’elle nous compare et qu’elle juge. Il m’a semblé parfois qu’elle t’aimait, et peut-être que c’est toi qu’elle aime ! Pourquoi nous hâter de savoir notre sort ? Qui sait si, à l’heure qu’il est, elle-même n’est pas indécise ? Attendons.

— Oui, c’est vrai, dit Célio, nous risquons d’être refusés tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gêné aussi, car je n’étais pas amoureux d’elle à Vienne, et l’idée de l’être ne m’est venue que quand j’ai vu ton amour. J’ai un peu peur à présent qu’elle ne me croie influencé par ses millions, car je suis plus exposé que toi à mériter ce soupçon. Je n’ai pas fait mes preuves à temps comme tu les as faites. D’un autre côte, l’adoration qu’elle avait pour ma mère, et qui domine encore toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. Elle est ainsi faite, cette femme excellente ; mais je ne jouirai pas de son sacrifice.

— Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd’ hui. Si elle m’aime, ce ne peut être encore au point de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le tien, je demande l’aide et le conseil du temps.

— C’est bien dit, répliqua Célio ; ajournons. Eh ! tiens, prenons une résolution : c’est de ne nous déclarer ni l’un ni l’autre avant de nous être consultés encore ; jusque-là, nous n’en reparlerons plus ensemble, car cela me fait un peu de mal.

— Et à moi aussi. Je souscris à cet accord ; mais nous ne nous interdisons pas l’un à l’autre de chercher à lui plaire.

— Non, certes, dit-il. Il se mit à fredonner la romance de don Juan ; puis peu à peu il arriva à la chanter, à l’étudier tout en marchant à mon côté, et à frapper la terre de son pied avec impatience dans les endroits où il était mécontent de sa voix et de son accent.— Je ne suis pas don Juan, s’écria-t-il en s’interrompant, et c’est pourtant dans ma voix et dans ma destinée de l’être sur les planches. Que diable ! je ne suis pas un ténor, je ne peux pas être un amoureux tendre ; je ne peux pas chanter Il mio tesoro intante et faire la cadence du Rimini… Il faut que je sois un scélérat puissant ou un honnête homme qui fait fiasco ! Va pour la puissance !… Après tout, ajouta-t-il en passant la main sur son front, qui sait si j’aime ? Voyons ! Il chanta Quando del vino, et il le chanta supérieurement.— Non ! non ! s’écria-t-il satisfait de lui-même, je ne suis pas fait pour aimer ! Cécilia n’est pas ma mère. Il peut lui arriver d’aimer demain quelqu’un plus que moi, toi, par exemple ! Fi donc ! moi, amoureux d’une femme qui ne m’aimerait point ! j’en mourrais de rage ! Je ne t’en voudrais pas, à toi, Salentini ; mais elle ? je la jetterais du haut de son château sur le pavé pour lui faire voir le cas que je fais de sa personne et de sa fortune !

Je fus effrayé de l’expression de sa figure. Le Célio que j’avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une stupéfaction douloureuse. Il s’en aperçut, sourit et me dit : — Je crois que je redeviens méchant ! Allons rejoindre la famille, cela se dissipera. Parfois mes nerfs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j’ai froid ! Allons-nous-en. Il prit mon bras et rentra en courant.

A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand salon. Le marquis donna, comme de coutume, à ses gens, l’ordre qu’on ne le dérangeât plus jusqu’au dîner, à moins d’un motif important, et que, dans ce cas, on sonnât la cloche du château pour l’avertir. Puis il demanda aux jeunes filles si elles avaient pris l’air et surveillé la maison ; à Benjamin, s’il avait travaillé, et, quand chacun lui eut rendu compte de l’emploi de sa matinée : — C’est bien, dit-il ; la première condition de la liberté et de la santé morale et intellectuelle, c’est l’ordre dans l’arrangement de la vie ; mais, hélas ! pour avoir de l’ordre, il faut être riche. Les malheureux sont forcés de ne jamais savoir ce qu’ils feront dans une heure ! A présent, mes chers enfants, vive la joie ! La journée d’affaires et de soucis est terminée ; la soirée de plaisir et d’art commence. Suivez-moi.

Il tira de sa poche une grande clé, et l’éleva en l’air, aux rires et aux acclamations des enfants. Puis, nous nous dirigeâmes avec lui vers l’aile du château où était situé le théâtre. On ouvrit la porte d’ivoire, comme l’appelait le marquis, et on entra dans le sanctuaire des songes, après s’y être enfermés et barricadés d’importance.

Le premier soin fut de ranger le théâtre, d’y remettre de l’ordre et de la propreté, de réunir, de secouer et d’étiqueter les costumes abandonnés à la hâte, la nuit précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, époussetaient, donnaient de l’air, raccommodaient les accrocs faits au décor, huilaient les ferrures, etc. Les femmes s’occupaient des habits ; tout cela se fit avec une exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de nous y mit d’ardeur et de gaieté. Quand ce fut fait, le marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui occupait le milieu du parterre, et l’on tint conseil. On remit les manuscrits de Don Juan à l’étude, on y fit rentrer des personnages et des scènes éliminés la veille ; on se consulta encore sur la distribution des rôles. Célio revint à celui de don Juan, il demanda que certaines scènes fussent chantées. Béatrice et son jeune frère demandèrent à improviser un pas de danse dans le bal du troisième acte. Tout fut accordé. On se permettait d’essayer de tout ; mais, à mesure qu’on décidait quelque chose, on le consignait sur le manuscrit, afin que l’ordre de la représentation ne fût pas troublé.

Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques à longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractère et sa physionomie. Il essaya une chevelure noire.— Tu as tort de le faire brun, si tu veux être méchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom derrière la porte d’ivoire). C’est un usage classique de faire les traîtres noirs et à tous crins, mais c’est un mensonge banal. Les hommes pâles de visage et noirs de barbe sont presque toujours doux et faibles. Le vrai tigre est fauve et soyeux.

— Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa perruque de la veille, mais ces nœuds rouges m’ennuient ; cela sent le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-moi une quantité de canons couleur de feu. C’était le type du roué au temps de Molière.

— En ce cas, rends-nous ton nœud cerise, ton beau nœud d’épée ! dit Stella.

— Qu’en veux-tu faire ?

— Je veux le conserver pour modèle, dit-elle en souriant avec malice, car c’est toi qui l’as fait, et toi seul au monde sais faire les nœuds. Tu y mets le temps, mais quelle perfection ! N’est-ce pas ? ajouta-t-elle en s’adressant à moi et en me montrant ce même nœud cerise que j’avais ramassé la veille, comment le trouvez-vous ?

Le ton dont elle me fit cette question et la manière dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient un peu. Il me sembla qu’elle désirait me voir m’en emparer, et je fus assez vertueux pour ne pas le faire. La Boccaferri me regardait. Je vis rougir la belle Stella ; elle laissa tomber le nœud et marcha dessus, comme par mégarde, tout en feignant de rire d’autre chose.

Célio était brusque et impérieux avec ses sœurs, quoiqu’il les adorât au fond de l’âme, et qu’il eût pour elles mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier petit épisode.— Allons donc, paresseuses ! cria-t-il à Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de rubans couleur de feu ! J’attends ! — Et quand elles furent entrées dans le magasin, il ramassa le nœud cerise, et me la donna à la dérobée, en me disant tout bas : — Garde-le en mémoire de Béatrice ; mais si l’une ou l’autre est coquette avec toi, corrige-les et moque-toi d’elles. Je te demande cela comme à un frère.

Les préparatifs durèrent jusqu’au dîner, qui fut assez sérieux. On reprenait de la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil de l’ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le cœur. Et d’ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une chose que j’ai toujours sentie vraie : les idées s’éclaircissent et s’ordonnent durant la satisfaction du premier appétit.

Au reste on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait familièrement que l’artiste qui mange est à moitié cuit. On savourait le café et le cigare, pendant que les domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors on faisait une ronde, on fermait toutes les issues. Le marquis criait : Mesdames les actrices, à vos loges ! On leur donnait une demi-heure d’avance sur les hommes ; mais Cécilia n’en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon, et je remarquai qu’elle causait tout bas dans un coin avec Célio.

Il me sembla qu’au sortir de cet entretien, Célio était d’une gaieté arrogante, et Cécilia d’une mélancolie résignée ; mais cela ne prouvait pas grand’chose : chez lui, les émotions étaient toujours un peu forcées ; chez elle, elles étaient si peu manifestées, que la nuance était presque insaisissable.

A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d’être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia fut admirable et atroce de jalousie dans le rôle d’Elvire. Je ne l’aurais jamais cru ; cette passion semblait si ennemie de son caractère ! J’en fis la remarque dans un entr’acte.— Mais c’est peut-être pour cela précisément, me dit-elle…. Et puis, d’ailleurs, que savez-vous de moi ?

Elle dit ce dernier mot avec un ton de fierté qui me fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueil à n’être pas devinée. Je m’attachai à la deviner malgré elle, et cela assez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme ; il pleurait presque de joie de l’avoir vu si bien jouer. Le fait est qu’il avait été le plus froid, le plus railleur, le plus pervers des hommes.— C’est grâce à toi, dit-il à la Boccaferri ; tu es si irritée et si hautaine, que tu me rends méchant. Je me fais de glace devant tes reproches, parce que je me sens poussé à bout et prêt à éclater. Tiens ! ma vieille, tu devrais toujours être ainsi ; je reprendrais les forces que m’ôtent ta bonté et ta douceur accoutumées.

— Eh bien, répondit-elle, je ne te conseille pas de jouer souvent ces rôles-là avec moi : je t’y rendrais des points.


Il se pencha vers elle, et, baissant la voix : — Serais-tu capable d’être la femelle d’un tigre ? lui dit-il.

— Cela est bon pour le théâtre, répondit-elle (et il me sembla qu’elle parlait exprès de manière à ce que je ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle, Célio, je mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de ma force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle ? C’est que rien n’est plus aisé que l’affectation. Ne sois donc pas trop vain de ton succès d’aujourd’hui. La force dans l’excitation, c’est le pont aux ânes ! La force dans le calme…. Tu y viendras peut-être, mais tu n’y es pas encore. Essaie de faire Ottavio, et nous verrons !

— Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse de son talent ! dit Célio en se mordant les lèvres si fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba sur son rabat de dentelle.

— Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en rattrapant la moustache ; tu as raison de faire une peau neuve !

— Vous croyez que vous opérerez ce miracle ?

— Oui, si je veux m’en donner la peine, mais je ne le promets pas.

Je vis qu’ils s’aimaient sans vouloir se l’avouer à eux-mêmes, et je regardai Stella, qui était belle comme un ange en me présentant un masque pour la scène du bal. Elle avait cet air généreux et brave d’une personne qui renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un élan de cœur, plein de vaillance, qui ne me permit pas d’hésiter, me fit tirer de mon sein le nœud cerise que j’y avais caché, et je le lui montrai mystérieusement. Tout son courage l’abandonna ; elle rougit, et ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive, et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus en arrière, et je m’abandonnai tout entier au bonheur, bien nouveau pour moi, d’être chastement et naïvement aimé.

Je faisais le rôle d’Ottavio, et je l’avais fort mal joué jusque-là. Je pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scène, et je trouvai du cœur et de l’émotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.

A la fin de l’acte, je fus comblé d’éloges, et Cécilia me dit en me tendant la main : — Toi, Ottavio, tu n’as besoin des leçons de personne, et tu en remontrerais à ceux qui enseignent.— Je ne sais pas jouer la comédie, lui répondis-je, je ne le saurai jamais. C’est parce qu’on ne la joue pas ici que j’ai dit ce que je sentais.