Le Château des désertes/Chapitre XIV

Le Château des désertes
Calmann Lévy (p. 153-166).

XIV. — CONCLUSION.Modifier

Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser de mon domino. A peine y étais-je entré, que Stella vint résolument m’y rejoindre. Elle avait arraché vivement son masque ; sa belle chevelure blond-cendré, naturellement ondée, s’était à demi répandue sur son épaule. Elle était pâle, elle tremblait ; mais c’était une âme éminemment courageuse, quoique elle agît par expansion spontanée et d’une manière tout opposée, par conséquent, à celle de la Boccaferri.

— Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon épaule, m’aimez-vous ?

Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmée.

Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.

— Il ne faut pas me tromper, dit-elle en se dégageant avec force de mon étreinte. J’ai vingt-deux ans ; je n’ai pas encore aimé, moi, et je ne dois pas être trompée. Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie, je n’essaierai pas de savoir si j’ai la force d’aimer une seconde fois : je mourrai. C’est là le seul courage dont je me sente capable. Je suis jeune, mais l’expérience des autres m’a éclairée. J’ai beaucoup rêvé déjà, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du moins. L’homme qui se jouera d’une âme comme la mienne, ne pourra être qu’un misérable, et, s’il en vient là, il faudra que je le haïsse et que je le méprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable désillusion.

— Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je vous aime, me croirez-vous ? Ne me mettrez-vous pas à l’épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d’un homme que vous ne connaissez pas ?

— Je vous connais, répondit-elle. Célio, qui n’estime personne, vous estime et vous respecte ; et, d’ailleurs, quand même je n’aurais pas ce motif de confiance, je croirais encore à votre parole.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas, mais cela est ainsi.

— Donc vous m’aimez, vous ?

Elle hésita un instant, puis elle dit :

— Écoutez ! je ne suis pas pour rien la fille de la Floriani. Je n’ai pas la force de ma mère, mais j’ai son courage ; je vous aime.

Cette bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de Stella, et je les baisai avec enthousiasme.— C’est la première fois, lui dis-je, que je me mets aux genoux d’une femme, et c’est aussi la première fois que j’aime. Je croyais pourtant aimer Cécilia, il y a une heure, je vous dois cette confession ; mais ce que je cherche dans la femme, c’est le cœur, et j’ai vu que le sien ne m’appartenait pas. Le vôtre se donne à moi avec une vaillance qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais pas plus que vous ne me connaissez, et voilà que je crois en vous comme vous croyez en moi. L’amour, c’est la foi ; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste. Nous nous aimons, Stella, et nous n’avons pas besoin d’autre preuve que de nous l’être dit. Voulez-vous être ma femme ?

— Oui, répondit-elle, car moi, je ne puis aimer qu’une fois, je vous l’ai dit.

— Sois donc ma femme, m’écriai-je en l’embrassant avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère tout de suite ?

— Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres avec une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Cécilia, et il faut qu’il devienne digne d’elle. Tel qu’il est aujourd’hui, il ne l’aime pas encore assez pour la mériter. Laisse lui croire encore que tu prétends être son rival. Sa passion a besoin d’une lutte pour se manifester à lui-même. Cécilia l’aime depuis longtemps. Elle ne me l’a pas dit, mais je le sais bien. C’est à elle que tu dois me demander d’abord, car c’est elle que je regarde comme ma mère.

— J’y vais tout de suite, répondis-je.

— Et pourquoi tout de suite ? Est-ce que tu crains de te repentir si tu prends le temps de la réflexion ?

— Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante ! je ne ferai que ce que tu voudras.

On nous appela pour commencer l’acte suivant. Célio, qui surveillait ordinairement d’un œil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses sœurs, n’avait pas remarqué notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinaire. Son rôle paraissait l’absorber. Il le termina de la manière la plus brillante, ce qui ne l’empêcha pas d’être sombre et silencieux pendant le souper et l’intéressante causerie du marquis, qui se prolongea jusqu’à trois heures du matin.

Je m’endormis tranquille, et je n’eus pas le moindre retour sur moi-même, pas l’apparence d’inquiétude, d’hésitation ou de regret, en m’éveillant. Je dois dire que, dès le matin du jour précédent, les deux cent mille livres de rente de mademoiselle de Balma m’avaient porté comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m’allait point et dérangeait les rêves et l’ambition de toute ma vie, qui était de faire moi-même mon existence et d’y associer une compagne de mon choix, prise dans une condition assez modeste pour qu’elle se trouvât riche de mon succès.

D’ailleurs, je suis ainsi fait, que l’idée de lutter contre un rival à chances égales me plaît et m’anime, tandis que la conscience de la moindre infériorité dans ma position, sur un pareil terrain, me refroidit et me guérit comme par miracle. Est-ce prudence ou fierté ? je l’ignore ; mais il est certain que j’étais, à cet égard, tout l’opposé de Célio, et, qu’au lieu de me sentir acharné, par dépit d’amour-propre, à lui disputer sa conquête, j’éprouvais un noble plaisir à les rapprocher l’un de l’autre en restant leur ami.

Cécilia vint me trouver dans la journée.— Je vais vous parler comme à un frère, me dit-elle. Quelques mots de Célio tendraient à me faire croire que vous êtes amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir mon cœur.

« Je sais qu’il y a deux mois, lorsque vous m’avez connue dans un état voisin de la misère, vous avez songé à m’épouser. J’ai vu là la noblesse de votre âme, et cette pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime ! et, plus encore, une sorte de respect pour votre caractère. »

Elle prit ma main et la porta contre son cœur, où elle la tint pressée un instant avec une expression à la fuis si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant elle.

— Écoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui répondre, je crois que j’aime Célio ! voilà pourquoi, en vous faisant cet aveu, je crois avoir le droit de vous adresser une prière humble et fervente au nom de l’affection la plus désintéressée qui fut jamais : fuyez la duchesse de *** ; détachez-vous d’elle, ou vous êtes perdu !

— Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt ; mais ne craignez rien, ce lien funeste n’a pas été contracté ; votre douce voix, une inspiration de votre cœur généreux et quatre phrases du divin Mozart m’en ont à jamais préservé.

— Vous les avez donc entendues ? Dieu soit loué !

— Oui, Dieu soit loué ! repris-je, car ce chant magique m’a attiré jusqu’ici à mon insu, et j’y ai trouvé le bonheur.

Cécilia me regarda avec surprise.

— Je m’expliquerai tout à l’heure, lui dis-je ; mais, vous, vous avez encore quelque chose à me dire, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je tiens à votre estime, et, si je ne l’avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous qu’à Vienne, la dernière fois que nous nous y sommes vus, vous m’avez demandé si j’aimais Célio ?

— Je m’en souviens parfaitement, ainsi que de votre réponse, et vous n’avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère en me disant que vous n’y songiez pas, et que votre dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de la Floriani. Je comprends ce qui s’est passé en vous depuis ce jour-là, parce que je sais ce qui s’est passé en lui.

— Merci, ô merci ! s’écria-t-elle attendrie ; vous n’avez pas douté de ma loyauté ?

— Jamais.

— C’est le plus grand éloge que vous puissiez commander pour la vôtre ; mais, dites-moi, vous croyez donc qu’il m’aime ?

— J’en suis certain.

— Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une légère rougeur. Il m’aime, et il s’en défend encore ; mais son orgueil pliera, et je serai sa femme, car c’est là toute l’ambition de mon âme, depuis que je suis dama e comtessa garbata. Lorsque vous m’interrogiez, Salentini, je me croyais pour toujours obscure et misérable. Comment n’aurais-je pas refoulé au plus profond de mon sein la seule pensée d’être la femme du brillant Célio, de ce jeune ambitieux à qui l’éclat et la richesse sont des éléments de bonheur et des conditions de succès indispensables ? J’aurais rougi de m’avouer à moi-même que j’étais émue en le voyant ; il ne l’aurait jamais su ; je crois que je ne le savais pas moi-même, tant j’étais résolue à n’y pas prendra garde, et tant j’ai l’habitude et le pouvoir de me maîtriser.

« Mais ma fortune présente me rend la jeunesse, la confiance et le droit. Voyez-vous, Célio n’est pas comme vous. Je vous ai bien devinés tous deux. Vous êtes calme, vous êtes patient, vous êtes plus fort que lui, qui n’est qu’ardent, avide et violent. Il ne manque ni de fierté ni de désintéressement ; mais il est incapable de se créer tout seul l’existence large et brillante qu’il rêve, et qui est nécessaire au développement de ses facultés. Il lui faut la richesse tout acquise, et je lui dois cette richesse. N’est-ce pas, je dois cela au fils de Lucrezia ? et, quand même je vous aurais aimé, Salentini, quand même le caractère effrayant de Célio m’inspirerait des craintes sérieuses pour mon bonheur, j’ai une dette sacrée à payer.

— J’espère, lui dis-je, en souriant, que le sacrifice n’est pas trop rude. En ce qui me concerne, il est nul, et votre supposition n’est qu’une consolation gratuite dont je n’aurai pas la folie de faire mon profit. En ce qui concerne Célio, je crois que vous êtes plus forte que lui, et que vous caresserez le jeune tigre d’une main calme et légère.

— Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que vous croyez, répondit-elle ; mais je n’ai pas peur, voilà ce qui est certain. Il n’y a rien de tel pour être courageux que de se sentir disposé, comme je le suis, à faire bon marché de son propre bonheur et de sa propre vie ; mais je ne veux pas me faire trop valoir. J’avoue que je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est singulièrement récompensée par l’amour qui parle en moi. Aucun homme ne peut me sembler beau auprès de celui qui est la vivante image de Lucrezia ; aucun nom illustre et cher à porter auprès de celui de Floriani.

— Ce nom est si beau en effet, qu’il me fait peur, répondis-je. Si toutes celles qui le portent allaient refuser de le perdre !

— Que voulez-vous dire ? je ne vous comprends pas.

Je lui fis alors l’aveu de ce qui s’était passé entre Stella et moi, et je lui demandai la main de sa fille adoptive. La joie de cette généreuse femme fut immense ; elle se jeta à mon cou et m’embrassa sur les deux joues. Je la vis enfin ce jour-là telle qu’elle était, expansive et maternelle dans ses affections, autant qu’elle était prudente et mystérieuse avec les indifférents.

— Stella est un ange, me dit-elle, et le ciel vous a mille fois béni en vous inspirant cette confiance subite en sa parole. Je la connais bien, moi, et je sais que, de tous les enfants de Floriani, c’est celle qui a vraiment hérité de la plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il y a longtemps qu’elle est tourmentée du besoin d’aimer, et ce n’est pas l’occasion qui lui a manqué, croyez-le bien ; mais cette âme romanesque et délicate n’a pas subi l’entraînement des sens qui ferme parfois les yeux aux jeunes filles. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait l’attendre. Cela se voit bien à la fraîcheur de ses joues et à la pureté de ses paupières ; elle l’a trouvé enfin, celui qu’elle a rêvé ! Charmante Stella, exquise nature de femme, ton bonheur m’est encore plus cher que le mien !

La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, et fondit en larmes en s’écriant : « O Lucrezia ! réjouis-toi dans le sein de Dieu ! »

Célio entra brusquement, et, voyant Cécilia si émue et assise tout près de moi, il se retira en refermant la porte avec violence. Il avait pâli, sa figure était décomposée d’une manière effrayante. Toutes les furies de l’enfer étaient entrées dans son sein.

— Qu’il dise après cela qu’il ne t’aime pas ! dis-je à la Boccaferri. Je la fis consentir à laisser subir encore un peu cette souffrance au pauvre Célio, et nous allâmes trouver ma chère Stella pour lui faire part de notre entretien.

Stella travaillait dans l’intérieur d’une tourelle qui lui servait d’atelier. Je fus étrangement supris*[*surpris ? *] de la trouver occupée de peinture, et de voir qu’elle avait un talent réel, tendre, profond, délicieusement vrai pour le paysage, les troupeaux, la nature pastorale et naïve.— Vous pensiez donc, me dit-elle en voyant mon ravissement, que je voulais me faire comédienne ? Oh, non ! je n’aime pas plus le public que ne l’a aimé notre Cécilia, et jamais je n’aurais le courage d’affronter son regard. Je joue ici la comédie comme Cécilia et son père la jouent ; pour aider à l’œuvre collective qui sert à l’éducation de Célio, peut-être à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux Bambini ont aussi jusqu’à présent la passion du théâtre ; mais vous n’avez pas compris notre cher maître Boccaferri, si vous croyez qu’il n’a en vue que de nous faire débuter. Non, ce n’est pas là sa pensée. Il pense que ces essais dramatiques, dans la forme libre que nous leur donnons, sont un exercice salutaire au développement synthétique (je me sers de son mot) de nos facultés d’artiste, et je crois bien qu’il a raison, car depuis que nous faisons cette amusante étude je me sens plus peintre et plus poëte que je ne croyais l’être.

— Oui, il a mille fois raison, répondis-je, et le cœur aussi s’ouvre à la poésie, à l’effusion, à l’amour, dans cette joyeuse et sympathique épreuve : je le sens bien, ô ma Stella, pour deux jours que j’ai passés ici ! Partout ailleurs, je n’aurais point osé vous aimer si vite, et, dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mes facultés, je vous ai comprise d’emblée, et j’ai éprouvé la portée de mon propre cœur.

Cécilia me prit par le bras et me fit entrer dans la chambre de Stella et de Béatrice, qui communiquait avec cette même tourelle par un petit couloir. Stella rougissait beaucoup, mais elle ne fit pas de résistance. Cécilia me conduisit en face d’un tableau placé dans l’alcôve virginale de ma jeune amante, et je reconnus une Madoneta col Bambino que j’avais peinte et vendue à Turin deux ans auparavant à un marchand de tableaux. Cela était fort naïf, mais d’un sentiment assez vrai pour que je pusse le revoir sans humeur. Cécilia l’avait acheté, à son dernier voyage, pour sa jeune amie, et alors on me confessa que, depuis deux mois, Stella, en entendant parler souvent de moi aux Boccaferri et à Célio, avait vivement désiré me connaître. Cécilia avait nourri d’avance, et sans le lui dire, la pensée que notre union serait un beau rêve à réaliser. Stella semblait l’avoir deviné.

— Il est certain, me dit-elle, que lorsque je vous ai vu ramasser le nœud cerise, j’ai éprouvé quelque chose d’extraordinaire que je ne pouvais m’expliquer à moi-même ; et que, quand Célio est venu nous dire, le lendemain, que le ramasseur de rubans, comme il vous appelait, était encore dans le village, et se nommait Adorno Salentini, je me suis dit, follement peut-être, mais sans douter de la destinée, que la mienne était accomplie.

Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement me plongea ce jeune et pur amour d’une fille encore enfant par la fraîcheur et la simplicité, déjà femme par le dévouement et l’intelligence. Lorsque la cloche nous avertit de nous rendre au théâtre, j’étais un peu fou. Célio vit mon bonheur dans mes yeux, et ne le comprenant pas, il fut méchant et brutal à faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui ; mais le soir j’ignore ce qui s’était passé. Il me parut plus calme et me demanda pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort généreusement.

Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant d’arriver au dénoûment, que le lecteur sait d’avance. Presque tous les soirs nous entreprenions un nouvel essai. Tantôt c’était un opéra : tous les acteurs étant bons musiciens, même moi, je l’avoue humblement et sans prétention, chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois, c’était un ballet ; les personnes sérieuses se donnaient à la pantomime, les jeunes gens dansaient d’inspiration, avec une grâce, un abandon et un entrain qu’on eût vainement cherchés dans les poses étudiées du théâtre. Boccaferri était admirable au piano dans ces circonstances. Il s’y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s’il eût dicté impérieusement chaque geste, chaque intention de ses personnages, il les enlevait, les excitait jusqu’au délire ou les calmait jusqu’à l’abattement, au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi au scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent l’auteur, avait toujours une action bien nettement développée et suivie.

D’autres fois, nous tentions un opéra comique, et il nous arriva d’improviser des airs, même des chœurs, qui le croirait ? où l’ensemble ne manqua pas, et où diverses réminiscences d’opéras connus se lièrent par des modulations individuelles promptement conquises et saisies de tous. Il nous prenait parfois fantaisie de jouer de mémoire une pièce dont nous n’avions pas le texte et que nous nous rappelions assez confusément. Ces souvenirs indécis avaient leur charme, et, pour les enfants qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l’attrait de la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé préliminaire, autrement que nous, et nous étions tout ravis de leur voir trouver d’inspiration des caractères nouveaux et des scènes meilleures que celles du texte.

Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pièces avec de fort mauvaises. Boccaferri excellait à ce genre de découvertes. Il fouillait dans sa bibliothèque théâtrale, et trouvait un sujet heureux à exploiter dans une vieillerie mal conçue et mal exécutée.

— Il n’est si mauvaise œuvre tombée à plat, disait-il, où l’on ne trouve une idée, un caractère ou une scène dont on peut tirer un bon parti. Au théâtre, j’ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent été applaudis, si un homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons donc toujours, ne doutons de rien, et soyez sûrs que nous pourrions aller ainsi pendant dix ans et trouver tout les soirs matière à inventer et à développer.

Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel point, que cela eût semblé puéril et quasi insensé à tout autre qu’à nous. Nous ne nous blasions point sur notre plaisir, parce que la matinée entière était donnée à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec Stella ; le marquis et sa fille remplissaient assidûment les devoirs qu’ils s’étaient imposés ; Célio faisait l’éducation littéraire et musicale de son jeune frère et de notre petite sœur Béatrice, à laquelle aussi on me permettait de donner quelques leçons. L’heure de la comédie arrivait donc comme une récréation toujours méritée et toujours nouvelle. La porte d’ivoire s’ouvrait toujours comme le sanctuaire de nos plus chères illusions.

Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations d’artistes dont le vieux Boccaferri était la clé, le lien et l’âme. Je dois dire que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien jugé cet homme, le plus improductif et le plus impuissant des membres de la société officielle, le plus complet, le plus inspiré, le plus artiste enfin des artistes. Je lui dois beaucoup, et je lui en conserverai au delà du tombeau une éternelle reconnaissance. Jamais je n’ai entendu parler avec autant de sens, de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort mal), il épanchait dans mon sein un flot d’idées lumineuses qui fécondaient mon intelligence, et dont je sentirai toute ma vie la puissance génératrice.

Je m’étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir riche et seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement à lui faire reprendre ses débuts : mais je le compris, comme eux, en étudiant son caractère, en reconnaissant sa vocation et la supériorité de talent que chaque jour faisait éclore en lui.— Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas presque toujours riches à une certaine époque de leur vie, me disait le marquis, et la possession des terres, des châteaux et même des titres les dégoûte-t-elle de leur art ? Non. En général, c’est la vieillesse seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent bien que leur plus grande puissance et leur plus vive jouissance est là. Eh bien, Célio commencera par où les autres finissent ; il fera de l’art en grand, à son loisir ; il sera d’autant plus précieux au public, qu’il se rendra plus rare, et d’autant mieux payé, qu’il en aura moins besoin. Ainsi va le monde.

Célio vivait dans la fièvre, et ces alternatives de fureur, d’espérance, de jalousie et d’enivrement développèrent en lui une passion terrible pour Cécilia, une puissance supérieure dans son talent. Nous lui laissâmes passer deux mois dans cette épreuve brûlante qu’il avait la force de supporter, et qui était, pour ainsi dire, l’élément naturel de son génie.

Un matin, que le printemps commençait à sourire, les sapins à se parer de pointes d’un vert tendre à l’extrémité de leurs sombres rameaux, les lilas bourgeonnant sous une brise attiédie, et les mésanges semant les fourrés de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur la terrasse aux premiers rayons d’un doux et clair soleil. L’avocat de Briançon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en s’écriant : Tout est liquidé !

Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles que le premier tonnerre du printemps. C’était le signal de notre bonheur à tous. Le marquis mit la main de sa fille dans celle de Célio, et celle de Stella dans la mienne. A l’heure où j’écris ces dernières lignes, Béatrice cueille des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour les couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier de pouvoir donner tout haut le nom de sœur à cette chère enfant, et maître Volabù vient d’entrer comme cocher au service du château.