Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XXI


XXI

Le siège du fort Smiling


Plus d’une heure s’était écoulée depuis que Clara Skinner avait téléphoné à Sam Smiling pour le prévenir de son arrivée.

Le cordonnier, ne voyant venir personne, commençait à s’inquiéter.

— Clara aurait-elle été victime d’un accident ? Aurait-elle été suivie et arrêtée par la police ?

Cette dernière hypothèse fit sourire le vieux bandit :

— Elle est trop forte pour se laisser pincer. Voilà plus de vingt fois qu’elle passe au travers.

…Et cependant… Cependant, il suffit d’une erreur, d’un mauvais hasard… et les mailles du filet se ferment…

Sam, après s’être promené de long en large dans sa boutique, en proie à une inquiétude croissante, se dirigea avec précaution vers la porte de sa boutique.

Dehors, Tom Dunn faisait le guet en sifflotant paresseusement.

Quand il vit que Sam Smiling regardait dans la rue, il s’approcha négligemment et, comme il passait devant la porte, il pénétra de côté dans la boutique, pareil à une ombre qui s’évanouit.

— Eh bien ! Tom Dunn, rien ?

— Rien !

— C’est incompréhensible.

— Vous devriez téléphoner à Clara.

— Tu es fou, mon pauvre Tom ! Imagine-toi que la police, par une incroyable fatalité, ait pénétré chez elle et que je trouve au bout du fil… Max Lamar, par exemple !

— Vous reconnaîtriez bien sa voix.

— Le téléphone, a dit un grand écrivain, a été donné à l’homme pour déguiser sa parole. Il suffirait que mon correspondant d’occasion prît une voix de femme pour que, sans le vouloir, je mange le morceau.

— Vous ? Un vieux renard !…

— Tu l’as dit, un vieux renard ! Je prends de l’âge et je ne me sens plus en possession de mes anciens moyens. Je serai bientôt bon, moi aussi, à collectionner des insectes, comme cet imbécile de Bénédict.

— Pensez-vous !… Vous vous faites des idées, parce que ça n’a pas l’air de marcher comme on le voudrait… Moi, je vous dis que ça a réussi à Surfton…

— C’est vrai… j’ai tort. Mais, vois-tu, mon cher Tom, il me vient de fâcheux pressentiments. Quelque chose me dit que ce Lamar, et même cette Florence Travis, avec toute sa philanthropie, vont m’être funestes…

Sam, subitement, se frappa le front.

— Est-ce que, par hasard, Clara aurait oublié d’effacer le Cercle Rouge ? Tu vois ça d’ici… Clara traversant les rues avec son sac de voyage et cet indice inscrit sur sa main !

Tom Dunn éclata de rire.

— Vous déraillez, mon vieux Sam ! N’ayez donc pas peur ! Tout va s’arranger. Je retourne à mon poste d’observation.

Tom Dunn sortit et reprit sa faction, tandis que Sam Smiling s’asseyait devant son établi et feignait de travailler ; mais son esprit était loin du brodequin qu’il décousait.

Il n’y avait pas un quart d’heure que Tom Dunn avait recommencé à faire le guet que deux hommes apparurent au tournant de la rue.

C’étaient Max Lamar et l’inspecteur de la police.

Leur système d’enveloppement avait été ingénieusement combiné. Tandis que tous deux s’avançaient vers la boutique, les deux autres policiers mis à la disposition du docteur faisaient le tour par la rue sur laquelle donnaient les terrains vagues où s’ouvrait la seconde sortie. Il semblait bien que les bandits, dans de telles conditions, ne pussent pas s’échapper.

Les policiers avaient compté sans la prodigieuse habileté du redoutable coquin qu’était Sam Smiling.

Max Lamar, en réalité, n’avait pas repéré les lieux comme il aurait pu le faire, s’il en avait eu le temps. Depuis quelques jours seulement, ses soupçons se portaient sur le cordonnier, et nous avons vu qu’à sa dernière visite à la boutique du receleur, il avait été en proie à de nombreuses hésitations. Il avait même tenu dans sa main une chaussure munie d’un talon-cachette, sans que sa perspicacité eût poussé la recherche jusqu’au bout.

Aussi peu renseigné qu’il l’était, comment aurait-il pu connaître l’existence de la seconde boutique que Sam avait louée à côté de la sienne ? Comment aurait-il pu soupçonner le réduit caché par le casier du fond ?

Max Lamar allait apprendre tout cela à ses dépens.

Dès que Tom Dunn aperçut le docteur et le policier, il opéra comme nous l’avons vu faire une première fois et pénétra, rapide et furtif, dans la boutique.

Sam Smiling, qui avait en face de son établi une glace habilement disposée pour refléter l’aspect de la rue, était déjà debout.

— Attention, vieux, dit Tom Dunn, voici Max Lamar qui arrive !

Sam Smiling haussa les épaules.

— Je ne t’ai pas attendu pour reconnaître Max Lamar ! Et il n’y a pas un instant à perdre. Car je suppose que, cette fois, il ne vient pas, comme l’autre jour, me faire une visite de courtoisie. Aide-moi à fermer et à barricader.

Tous deux placèrent contre la porte une lourde table et deux bancs, ce qui, avec la serrure constituait une défense provisoire solide.

— Avant d’avoir démoli ce premier rempart, ces messieurs auront de quoi s’amuser ! dit Sam, d’un ton goguenard.

Et, prenant un veston et un chapeau accrochés au mur, il ajouta :

— Maintenant, déguisons-nous en courant d’air !

Il ouvrit la cachette, pénétra avec Tom dans le réduit, et tous deux se mirent en devoir d’utiliser l’issue si habilement dissimulée.

Du dehors, par la porte vitrée, Max Lamar et son compagnon avaient pu voir s’agiter les deux complices. À coups de poing, ils brisèrent les barreaux, mais ils eurent beau faire jouer le loquet, en passant la main à l’intérieur, l’huis ne céda point. Ils furent obligés de l’enfoncer à coups d’épaule.

Cet effort dura deux ou trois minutes, et lorsqu’enfin ils purent pénétrer dans la boutique, ils eurent le vif déplaisir de constater qu’ils arrivaient juste à temps pour apercevoir la silhouette épaisse de Sam Smiling en train de disparaître par l’issue secrète.

C’était à recommencer.

Chercher le secret de la cachette était bien risqué. Le temps était précieux et mieux valait avoir recours à la manière forte.

Saisissant un des bancs que Sam avait disposés derrière la porte, le compagnon de Max Lamar se mit en devoir, en se servant de ce meuble comme d’un bélier, d’enfoncer la cloison à l’endroit où paraissait se trouver la cachette. Sous les coups répétés du policeman, qui était un véritable colosse, les rayons du casier volèrent en éclats.

Mais tout cela était encore bien long, et Max Lamar, dans la boutique, bouillait d’impatience.

— Pourvu, pensait-il, que mes deux hommes aient pu, de l’autre côté, cueillir les deux bandits, ou tout au moins Sam Smiling !

Et pendant que le policier achevait la destruction qu’il avait commencée, Max, repris par son besoin d’investigation, faisait une rapide enquête parmi les objets contenus dans la boutique.

Il prit au hasard une bottine dans un tas de vieilles chaussures qui se trouvaient sous l’établi du cordonnier et se mit en devoir de dévisser le talon. Ce dernier, en effet, était mobile et permit à Max de constater que le système était identique à celui qu’il avait saisi chez Clara Skinner.

— Vous voyez, s’écria-t-il, en brandissant le talon qui était creux, mais vide, vers le policier, voilà la preuve indiscutable que le cordonnier Sam Smiling est le complice de cette femme, et que, grâce à ces deux coquins, nous pourrons connaître l’énigme du Cercle Rouge.

Well ! Very well ! répondit sans se retourner le gigantesque policeman qui, semblable à quelque héros légendaire des époques fabuleuses donnait contre la cloison d’immenses coups de bélier qui finissaient par avoir raison de cette dernière. En attendant, nos gaillards sont en train de filer !

Et, lâchant le banc, à demi brisé, dont il venait de se servir avec tant de vigueur, il introduisit sa tête et ses épaules par l’ouverture qu’il venait de pratiquer dans la porte même du réduit. Et, faisant jouer en dedans la targette qui la fermait, il put l’ouvrir toute grande.

Max Lamar se précipita dans le réduit.

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Pendant ce temps, que s’était-il passé de l’autre côté du décor, si l’on peut parler ainsi ?

Derrière la maison de Sam Smiling se trouvait une vieille palissade qui courait le long d’une allée intérieure qu’elle séparait de terrains vagues. Au milieu de cette palissade, il y avait une sorte de portillon qui pouvait livrer passage aux personnes habitant la maison, notamment les boutiques dont une issue étroite et sombre donnait sur cette allée.

C’est ce portillon que surveillaient avec soin les deux policiers que Max Lamar avait envoyés pour cueillir Sam Smiling, si, par hasard, il échappait à une première surprise.

À travers les planches disjointes, les deux hommes observaient tout ce qui se passait dans l’allée.

À peine, d’ailleurs, étaient-ils à leur poste, qu’ils aperçurent un homme qui, sortant de l’arrière-boutique, qu’on pouvait présumer être celle de Sam, se dirigeait rapidement vers le petit portillon.

Les deux policiers se placèrent de chaque côté et, au moment où l’homme franchissait l’ouverture, ils le happèrent avec la plus extrême facilité.

Cette capture ne faisait pas honneur à la perspicacité de Tom Dunn, car c’était lui.

Le gredin avait sans doute un nombre respectable de comptes à régler avec dame justice. Or, sans trop s’occuper de Sam, il venait de filer, dans le désir très compréhensible de ne pas être mêlé à une aventure qui commençait à mal tourner.

« Chacun pour soi », pensait-il.

Mauvais calcul en l’occurrence. Bien qu’il se débattît comme un beau diable, en protestant qu’il y avait erreur, qu’il était un simple passant, entré là par hasard et curiosité, et qu’il ne comprenait pas quel délit il pouvait bien avoir commis, les deux inspecteurs, insensibles à toute explication, se contentèrent de passer un solide cabriolet aux poignets du jeune drôle.

Et, tandis que l’un d’eux faisait bonne garde auprès de leur capture, l’autre reprit, à travers les planches disjointes de la palissade, la surveillance un instant abandonnée.

Il s’écoula plus d’un quart d’heure avant que l’attention du guetteur pût être enfin récompensée par un résultat.

Mais ce résultat n’était pas celui qu’il était en droit d’attendre.

Les coups terribles que lei policier, à l’intérieur de la maison, portait avec le banc contre les rayons de la boutique, et qui retentissaient jusqu’au dehors, venaient à peine de cesser qu’un homme plein de plâtre et de poussière tomba de l’arrière-boutique dans l’allée et se précipita vers le portillon ; suivi d’un autre homme à peine moins poussiéreux.

L’inspecteur, qui faisait le guet, allait cueillir à leur tour les deux nouveaux venus, quand il reconnut Max Lamar et son compagnon.

C’était eux qui avaient fini, à grand’peine, par trouver l’issue dérobée qui donnait dans l’allée.

— Où sont-ils ? demanda Lamar à l’inspecteur.

— Qui ?

— Les deux hommes, parbleu !

— Il y en avait donc deux ?

— Certes. Sam Smiling et son complice.

— Nous en tenons un, fit l’inspecteur, en montrant Tom Dunn, assis sur une borne et gardé à vue par l’autre policeman.

Max Lamar eut un cri de rage :

— Ce n’est pas celui que nous cherchons ! Ce n’est pas Sam Smiling ! Vous n’avez vu sortir que cet homme ?

— Lui seulement, répondit l’inspecteur, à moins que l’autre ne se soit éclipsé pendant que nous nous assurions de celui-ci. En tout cas, il n’est pas passé par le portillon. Nous n’avons pas bougé d’ici.

— Alors, dit Max Lamar, il doit être resté dans la maison. Il suffit d’un de vous pour conduire le prisonnier au poste. Ne le perdez pas de vue. Vous deux, suivez-moi.

Et Max Lamar, avec les deux policemen, revint dans l’allée.

Là, il examina soigneusement toutes les maisons.

— Tiens, tiens ! dit-il tour à coup, voilà une arrière-boutique qui me paraît suspecte. Il désignait ainsi une porte fermée qui se trouvait voisine de celle de Sam Smiling.

Disons tout de suite que cette porte était celle de la deuxième boutique que le cordonnier avait louée et qui, par une communication secrète donnait dans le réduit que nous connaissons.

Qu’avait fait Sam Smiling ?

Lorsqu’il se fut aperçu, au bruit de la lutte, que Tom Dunn venait d’être happé par les policiers au seuil même du portillon, il s’était bien gardé de suivre le même chemin. Profitant de la minute précise où la surveillance du guetteur s’était relâchée, il avait ouvert la porte de la seconde arrière-boutique et pénétré dans cette dernière, où se trouvaient rassemblés les produits de ses vols.

Là il s’empressa de remplir ses poches de tout ce qu’il avait mis de côté, bijoux, valeurs, argent. Cette occupation dura environ trois minutes. Pendant ce temps, les bruits d’enfoncement de la cloison, dans l’autre boutique, arrivaient jusqu’à lui.

— Tape toujours, disait-il. C’est solide.

Tout à coup les bruits cessèrent. Sam supposa que Max Lamar avait forcé l’issue.

— Il est temps de déguerpir, pensa-t-il.

Ayant jeté un dernier coup d’œil autour de lui pour s’assurer qu’il n’oubliait rien, il ouvrit doucement la porte secrète qui donnait dans son magasin.

— Par là, je pourrai filer, puisqu’ils sont tous maintenant de l’autre côté de la maison.

Il était temps.

Au moment où Sam passait dans sa propre boutique, la porte du fond volait en éclats, et Max Lamar, suivi de ses deux policemen, faisait irruption dans la pièce.

Sans laisser à Sam le temps de refermer la porte secrète, il s’engagea derrière lui impétueusement.

Mais il poussa tout à coup un juron formidable.

Il venait de se jeter contre une table que le cordonnier avait mise en travers du passage.

D’un geste rapide, il se débarrassa de l’obstacle, et, bien qu’il eût le genou droit sérieusement contusionné, il partit comme une flèche derrière Sam Smiling, qui s’était déjà engagé dans la rue.

Alors, une poursuite fantastique commença.

Le cordonnier, bien que corpulent et plus âgé que Max, avait conservé une vigueur étonnante et une souplesse que lui aurait certainement enviée le plus robuste jeune homme.

Il détalait comme un cerf à travers les rues.

Max Lamar n’était pas non plus un homme à s’essouffler rapidement. Rompu à tous les exercices physiques et sachant, grâce à ses connaissances anatomiques, disposer harmonieusement du potentiel de tous ses organes, il allait d’un mouvement rythmique, mais sûr, et, peu à peu, il rattrapait l’avance qu’avait sur lui Sam Smiling.

Quant aux deux policiers ils étaient bien loin en arrière.

Aucun passant ne pouvait se mettre au travers de cette poursuite, qui avait lieu dans des terrains vagues et des voies peu fréquentées.

Sam Smiling courait droit dans la direction de la gare de marchandises qui se trouvait à un mille de là. Il franchissait des jardins potagers qui s’étendaient dans cette partie de la plaine et c’est, à peine si un cultivateur isolé leva la tête pour assister à cette course éperdue.

Lamar ne semblait pas se fatiguer ; il se rapprochait peu à peu. Encore quelques minutes et le cordonnier receleur ne pourrait lui échapper.

Mais, tout à coup, il perdit sa trace. Sam Smiling, qui venait d’atteindre la voie ferrée, obliqua brusquement à gauche et s’éclipsa derrière la maisonnette d’une garde-barrière.

Était-ce un nouveau siège à recommencer ? Max Lamar, perplexe, s’arrêta quelques secondes.

Il eut tort. À ce moment un train de marchandises démarrait lentement de la gare voisine. Déjà la machine avait dépassé le passage à niveau.

Une silhouette surgit de la maison de la garde-barrière et bondit vers le convoi.

C’était Sam Smiling qui avait immédiatement compris le secours inespéré que lui apportait cet événement imprévu.

Sautant légèrement sur le marchepied d’un wagon de bestiaux, il essaya d’en faire jouer la porte à coulisse. Mais il ne put y parvenir.

Un bœuf énorme et puissamment encorné passa sa tête par l’ouverture poussant un énorme mugissement.

Il n’y avait pas de temps à perdre. Sam empoigna à pleines mains les cornes de l’animal, fit un rétablissement prodigieux, et, par-dessus la tête de la bête, pénétra dans le wagon.

À vingt-cinq pas, Mai Lamar, qui accourait, lança une terrible imprécation, car le convoi avait pris un peu de vitesse et accélérait sa marche.

Quand le docteur atteignit la voie, le wagon de queue venait de passer juste à sa hauteur et le train filait à une allure si rapide, maintenant, que toute tentative pour te rejoindre paraissait inutile.