Le Cercle rouge (Leblanc)/Chapitre XX


Épisode 7

Où l’on retrouve les bijoux

XX

Chaussures et Boîtes à couleurs


Lorsque Clara Skinner réintégra sa demeure, il faisait grand jour.

Personne — elle le croyait du moins — ne la vit franchir le seuil de sa maison.

Elle monta chez elle, traversa l’antichambre dans s’arrêter et pénétra directement dans sa chambre à coucher.

C’était une pièce assez vaste, sobrement, mais élégamment meublée. Dans un angle, un Bouddha de grandeur naturelle, les pouces joints sur son ventre poli, semblait perdu dans les délices du Nirvana. C’était, avec la pendule représentant l’inévitable groupe des Trois Grâces de Pradier et quelques tableaux accrochés aux murs, le seul objet d’art que l’on pouvait voir en ce lieu.

Clara jeta un regard sur le lit, avec une légère hésitation. Comme il ferait bon dormir après une nuit si agitée !

Mais elle n’était pas femme à se laisser aller aux douceurs du repos, même après les plus violentes émotions.

— Pensons aux affaires sérieuses, murmura-t-elle. S’installant dans un fauteuil, elle prit sur ses genoux son sac de voyage, qu’elle ouvrit le plus posément du monde.

— C’est Sam qui va être content ! continua-t-elle à mi-voix, en retirant un par un les bijoux dérobés. C’est vraiment du travail sérieux.

Elle soupesa chaque objet d’une main experte.

— Et ce n’est pas du toc. Voilà un collier de perles dont je ferais bien mes dimanches.

Coquettement, elle mit le collier autour de son cou et vint se mirer devant la glace de l’armoire.

— Et je ne le porterais pas plus mal que la femme de ce gros marchand de salaisons à qui je l’ai… emprunté.

Elle soupira.

— J’aurai mon tour aussi.

Et, ouvrant le bas de l’armoire, elle en tira une paire de jolis souliers solidement munis de hauts et larges talons droits.

— C’est bien celui du pied gauche…

Prenant la bottine, elle fit, dans sa main, pivoter le talon, qui se dévissa lentement, mettant à jour l’intérieur qui était complètement creux.

Dans ce creux, Clara plaça délicatement les bijoux dérobés, puis elle revissa soigneusement le talon et enveloppa la paire de chaussures dans un large morceau de papier gris qu’elle ficela solidement.

Ensuite, refermant le sac de voyage, elle le plaça sous le Bouddha de bois, qu’elle fit basculer sans effort…

— Et maintenant, dit-elle, avertissons Sam du résultat de ma mission et annonçons-lui ma prochaine visite.

L’appareil téléphonique était à portée de sa main.

— Allo ! C’est moi… oui… moi-même ! Tout a bien marché… Comme sur des roulettes… J’arrive dans un quart d’heure…

Elle raccrocha le récepteur.

Elle se dirigea vers la fenêtre, qu’elle ouvrit. Le temps était maussade et une petite pluie fine commençait à tomber. Néanmoins, Clara Skinner resta accoudée quelques instants à la barre d’appui, laissant la fraîcheur du matin baigner son front alourdi et ses yeux gonflés par l’insomnie.

Tout à coup, elle se rejeta en arrière. Elle venait d’apercevoir, enveloppé dans un ample caoutchouc, un homme qui se tenait adossé contre le mur de la maison, tout près de la porte d’entrée.

— Diable ! pensa-t-elle, est-ce que par hasard j’aurais été suivie ?

Et, prudemment cette fois, elle risqua un autre coup d’œil furtif au dehors.

La pluie tombait maintenant plus dense et l’homme était toujours là, collé contre la muraille.

— Suis-je bête ! se dit Clara. C’est un passant qui s’est mis un instant à l’abri sous le rebord de la toiture.

Et sans plus s’occuper de ce qu’elle considérait, peut-être à tort, comme un détail insignifiant, elle changea rapidement de toilette, revêtit un tailleur sombre à grand col blanc, se coiffa d’un béret de velours noir et s’enveloppa d’un vaste imperméable. Puis, ayant pris le petit paquet qu’elle avait préparé, elle quitta la chambre.

Mais une fois dans le couloir de son appartement, au lieu de se diriger vers la sortie, elle prit la gauche, et, sur la pointe des pieds, alla ouvrir doucement la porte d’une chambre qui donnait sur la cour.

Par l’entrebâillement, elle jeta un regard rapide.

— Il dort ! C’est ce qu’il a de mieux à faire murmura-t-elle en haussant les épaules.

Elle referma la porte et quitta l’appartement.

Elle descendit rapidement l’escalier, mais comme elle allait franchir le seuil de la maison, elle heurta assez violemment un passant qui s’était réfugié là sans doute pour se garantir de l’averse.

Elle reconnut l’homme qu’elle avait aperçu de la fenêtre.

— Vous pourriez peut-être me laisser passer, dit-elle, d’une voix sèche. A-t-on idée de barrer le couloir des maisons, sous prétexte qu’il fait mauvais temps !

— Je vous demande pardon, madame, répondit l’individu…

Mais au lieu de s’effacer courtoisement, comme le laissait prévoir le ton poli qu’il venait de prendre, il se mit nettement en travers de la porte. Il avait relevé la tête et regardait Clara. Sous le capuchon de son caoutchouc luisaient deux yeux perçants et scrutateurs.

— Après réflexion, je change d’avis, dit-il soudain d’une voix coupante, et je vous arrête !

Clara fit un saut en arrière.

— Moi ?… Vous êtes fou !

Mais déjà une main de fer lui avait saisi le poignet.

— Pas de bruit ! pas de résistance et suivez-moi ! ou j’appelle des policemen pour vous passer ce petit bracelet.

Des menottes d’acier fin tressé luisaient dans la main gauche de l’homme au caoutchouc.

C’était là un genre de bijou pour lequel Clara Skinner n’éprouvait probablement aucune sympathie, car, sentant d’autre part toute résistance inutile, elle répondit, dévorant sa rage.

— Eh bien ! soit, je vous suis pour éviter le scandale. Mais, prenez garde ! Vous commettez une arrestation arbitraire.

— Cela arrive quelquefois…

— Vous pourriez le payer cher !

— Oh ! je vous ferai toutes les excuses que vous voudrez, si j’ai tort… mais j’ai comme une vague idée que je n’aurai pas à vous les faire, ajouta l’homme en prenant le pas à côté de Clara, qui se laissa emmener sans protester davantage.

À quelque distance de là se trouvait le poste de police. Avant d’y pénétrer, Clara d’un brusque mouvement tenta de s’échapper.

L’homme la saisit par le pan de son imperméable et, par la porte ouverte du poste, la poussa dans l’intérieur en lui disant :

— Quand on a rien à se reprocher, on ne cherche pas à prendre la fuite.

Et, pénétrant derrière elle, il rabattit son capuchon et appela :

— Le brigadier !

Ce dernier, qui fumait sa pipe dans la pièce voisine, accourut aussitôt et, reconnaissant le visiteur, s’écria respectueusement :

— Monsieur Max Lamar ! Qu’y a-t-il à votre service ?

Le docteur, que nos lecteurs ont, eux aussi, d’autant plus facilement reconnu qu’ils ne l’ont pas perdu de vue dans sa filature, dit, en désignant Clara :

— Voilà un gibier de bonne prise. Qu’on la fouille immédiatement. Je vais trouver votre chef, M. Randolph Allen, et je reviens avec lui. Faites visiter cette femme des pieds à la tête et qu’on ne la perde pas de vue un seul instant. Vous m’en répondez !

— N’ayez aucune crainte, monsieur Lamar. Ce sera fait et bien fait. Mme Jomby vient justement d’arriver.

— Je compte sur vous. À tout à l’heure, dit le docteur en se retirant.

Clara feignit alors une épouvantable crise de nerfs. Elle versa des larmes de rage, puis, voyant que toutes ses grimaces étaient inutiles, elle se calma et prit un air dédaigneux.

— Faites votre sale besogne, et vite. Mais pas vous, surtout, dit-elle au brigadier. Je vous défends de porter la main sur moi !

— Oh ! fit avec une ironique galanterie le brave policeman, nous savons les égards que l’on doit au beau sexe…

Et appelant :

— Madame Jomby ! il y a du travail pour vous !

Une petite bonne femme toute ronde, entre deux âges, moitié servante, moitié matrone, du type de l’ouvreuse aimable, sortit de la pièce voisine.

— Voilà, mon brigadier. C’est pour cette belle petite madame ? Voyons, ma petite faut pas pleurer comme ça. Vous allez abîmer vos beaux yeux. Soyez sage ! Ce sera vite fait. C’est moins douloureux que de se faire arracher une dent ! Allons, suivez-moi, ma chère enfant !

Clara eut un geste de mépris.

— Espèce de vieille folle !

— Oh ! des compliments ! Comme ça me fait plaisir ! dit Mme Jomby.

Le brigadier intervint.

— Assez de paroles comme ça ! Emmenez-la dans la cabine. Nous n’avons pas de temps à perdre. Et laissez-moi ça ici, ajouta-t-il en prenant le petit paquet que Clara cherchait à dissimuler.

Pendant que Mme Jomby se livrait à la perquisition dont elle était chargée, Max Lamar rendait compte au chef de la police des événements de la nuit et de l’arrestation de Clara Skinner.

— Ce que je comprends mal, lui dit Randolph Allen, c’est ce nouveau Cercle Rouge. Êtes-vous sûr que nous ne sommes pas en présence de quelque autre sujet de la lignée Barden ?

— Mais non, mon cher ami, répondit Lamar. Ce cercle, je vous le répète, était simulé. La gouvernante de Mlle Travis a parfaitement vu — curiosité qui lui a valu un si phénoménal coup de poing ! — a vu de ses yeux, dis-je, la femme que je viens d’arrêter en train de laver sa main avec une éponge, pour effacer le cercle rouge qu’elle y avait certainement tracé elle-même quelques minutes auparavant.

Randolph Allen ne paraissait pas convaincu.

— Voilà ce qu’il faudrait prouver. Et puis, quel intérêt cette femme avait-elle a recourir à ce stratagème ?

Max Lamar s’impatienta légèrement.

— Quel intérêt ? Mais celui de détourner les soupçons et de diriger l’enquête de la police sur la piste du Cercle Rouge, dont tout le monde s’occupe en ce moment. C’est bien clair. Comme diversion, c’est tout à fait ingénieux. D’ailleurs, nous allons bien voir. Venez avec moi au poste de police. Nous y connaîtrons le résultat de la fouille que j’ai ordonné de faire sur la personne de cette femme.

Max Lamar et Randolph Allen sortirent et ne dirigèrent rapidement vers le poste de police. Le brigadier les reçut par ces mots :

— Rien, absolument rien ! Mme Jomby n’a pas découvert un seul bijou, pas le moindre objet compromettant.

— Et cette femme, où est-elle ? demanda Max Lamar.

— Elle se rhabille.

— Vous l’avez interrogée ?

— Rapidement. Elle se nomme Clara Skinner. Elle habite 301, Quincy street.

— Je sais… C’est à sa porte que je l’ai cueillie. Écoutez-moi, brigadier. Dès qu’elle aura terminé sa toilette, nous irons avec elle à son domicile. Dites-lui de se hâter.

Randolph Allen demanda :

— Chez elle ? À quoi bon ?

— Mais pour mieux la cuisiner, répondit Max Lamar. J’ai d’ailleurs l’impression que nous ferons peut-être là d’intéressantes découvertes.

Clara Skinner sortait à ce moment du cabinet avec Mme Jomby. Cette dernière, toujours frétillante et aimable, minauda :

— Vous voyez, ma belle enfant, que tout s’est bien passé. Je ne suis pas terrible. Remettez votre manteau… Là… voilà… Allons, au revoir, ma belle ! À bientôt !

— À bientôt, dit Clara, furibonde. J’espère bien n’avoir plus jamais affaire à vous !

— On ne sait jamais ! On ne sait jamais ! Au revoir… messieurs ! Je vous présente toutes mes grâces.

Et Mme Jomby fit une révérence si comique que Max Lamar ne put s’empêcher d’éclater de rire et que Randolph Allen faillit, pour la première fois, laisser se déplacer les muscles de son visage impassible.

— En avant ! dit Max.

— Où m’emmenez-vous ? demanda Clara d’un ton hautain. Je pense que vous devez être fixé maintenant et que vous allez me rendre ma liberté.

— Pas encore ! Une toute petite formalité. Une simple visite à vous faire, chez vous, en gentlemen !

Randolph Allen et Max Lamar prirent les devants ; deux policemen encadrèrent Clara, et la petite troupe se dirigea vers la maison de cette dernière.

Clara Skinner avait espéré un autre dénouement. Elle pensait que la perquisition opérée sur elle n’ayant donné aucun résultat, on lui aurait rendu la liberté. En outre, elle était terriblement inquiète au sujet du paquet contenant les précieuses chaussures. Elle n’avait pas osé le réclamer en quittant le poste, de crainte d’attirer l’attention sur cet objet. Si, comme elle le supposait, la visite domiciliaire qui se préparait se terminait sans ennui, elle comptait bien repasser par le poste et y reprendre le paquet gris… Car enfin, Sam Smiling devait attendre, s’inquiéter…

Oui, que devait penser Sam Smiling ?

Pendant qu’elle se livrait à ces réflexions un peu décousues, la distance fut franchie, qui séparait le poste de police du 301, Quincy street.

Avant de pénétrer dans la maison, Max Lamar crut bon de prévenir Clara.

— Le moindre geste par lequel vous chercheriez à égarer la justice dans ses investigations sera impitoyablement réprimé. Si nous faisons cette perquisition avec vous, c’est par un dernier égard pour votre sexe. Une simple résistance de votre part, et je prie le chef de la police de faire mander immédiatement la voiture cellulaire. C’est compris ?

— Vous m’avez donc prise pour une imbécile ? répartit Clara avec hauteur.

— Oh ! loin de là ! Vous êtes très forte… Moins que nous tout de même, voyez-vous. Nous sommes la loi, et la loi a toujours le dernier mot.

On pénétra dans l’appartement.

— Conduisez-nous à votre chambre…

— Comment ?

— Oui, à la pièce qui donne sur la rue par la troisième fenêtre. Vous voyez que je suis renseigné.

— La belle malice ! dit Clara en ricanant. Vous avez passé deux heures sous ma porte, ce matin… Donnez-vous la peine d’entrer, messieurs, ajouta-t-elle avec ironie… Vous êtes chez moi.

Tous les quatre entrèrent dans la chambre.

— Mon cher ami, dit Lamar à Randolph Allen, voulez-vous interroger madame, pendant que je fais ma petite enquête personnelle.

Le chef de la police s’assit devant un guéridon et pria Clara de faire de même.

— Vos nom et prénoms, je les connais. Veuillez me donner quelques précisions sur votre manière de vivre. Vous êtes célibataire ?

— Qui vous l’a dit ?

— Je le suppose. Et, dans ce cas, qui subvient à vos besoins ?

— Mon mari !

— Hein ?

— Vous voyez que votre perspicacité est un peu en défaut. Voulez-vous m’accompagner dans la pièce voisine ?

Et Clara conduisit Randolph Allen dans la chambre dont nous lui avons vu entrebâiller la porte, le matin même, avant de quitter son logis.

Là, le chef de la police aperçut assis devant une grande table portée par des tréteaux un bonhomme d’une soixantaine d’années, chauve et décrépit, avec une loupe cylindrique fixée dans l’œil droit et dont l’attention se portait sur une planche où il piquait des papillons.

— Bénédict, ne vous dérangez pas ! dit Clara.

— Qu’y a-t-il, ma bonne amie ? fit le bonhomme d’une voix de grelot cassé et sans lever la tête.

— Rien, Bénédict, c’est une petite visite. Je vous présente mon mari, M. Skinner… M. Randolph Allen…

— Il fait humide aujourd’hui, monsieur, dit le bonhomme en relevant la tête. Tous nos insectes ont les élytres basses…

Le chef de la police se demanda avec quelque apparence de raison si Clara ne se payait pas sa tête. Il pria la jeune femme de revenir dans la chambre, où il continua son interrogatoire.

— Soit, vous êtes mariée. D’ailleurs, cela n’a pas d’importance. Je sais qu’une femme comme vous prend toutes les précautions possibles. Pourriez-vous me dire ce que vous faisiez hier à Surfton ?

— Je n’étais pas à Surfton. Je ne connais pas cet endroit. Tout ceci est une grossière erreur.

Max Lamar, qui, depuis un instant fouillait minutieusement la chambre, intervint.

— Non, non, je vous assure, madame, l’erreur n’existe pas. Vous avez été filée pendant quarante-huit heures et nous pourrions vous résumer l’emploi de votre temps.

— Je voudrais bien voir ça !

— Surtout pendant la nuit dernière, dont vous avez passé une partie au bal de l’Hôtel de la Plage…

— Tout ce que vous me racontez là est inexact, affirma Clara d’un ton décidé.

— Très exact, au contraire. Mais précisons encore. Pourquoi prenez-vous la peine de peindre des cercles rouges sur votre main, alors que vous pouvez opérer si adroitement sans cela ? Pourquoi vous servir ainsi de signes qui vous trahissent ?

Clara prit un air innocent.

— Je ne comprends pas un traître mot à ce que vous me racontez-là…

— Vous ne savez pas ce que sont les cercles rouges ?

— Pas du tout…

— Vous êtes décidément très forte. Mais nous vous aurons tout de même.

Et sifflotant un rag-time à la mode, Max Lamar continua sa perquisition.

— Voilà une bien belle idole hindoue, dit-il, en se plantant devant le Bouddha doré qui, dans son angle, continuait imperturbablement son rêve fabuleux, Qui vous a donné cela ?

— C’est mon mari, M. Skinner, que je viens de présenter à M. le chef de la police.

— Oui, dit Randolph Allen, un soliveau, un paravent, mais tout de même une tête que je crois reconnaître.

— Ça, j’en doute un peu, fit en ricanant Clara. Il arrive du Bélouchistan, où, pendant vingt ans, il a fait de l’entomologie. C’est en passant à Amritsar qu’il acquis cet objet.

— Vous avez là un bien charmant époux, madame, dit Randolph Allen.

— Je n’ai que ce que je mérite, déclara impudemment Clara Skinner.

Tout à coup, Max Lamar, qui examinait de très près le Bouddha, le fit légèrement basculer, passa la main au-dessous et en retira le sac de voyage que sa propriétaire y avait placé quelques heures auparavant lorsqu’elle était revenue chez elle.

— Oh ! oh ! fit-il, voilà une singulière armoire !

Clara Skinner, à ce coup de théâtre, avait horriblement pâli. Elle se crut un instant perdue. Mais elle se domina très vite en songeant que le produit de ses vols était en lieu sûr.

— On met ses affaires où l’on peut, dit-elle… où l’on veut même, quand on est chez soi !

— C’est un droit légitime, répartit Max Lamar, et je n’aurais garde de vous le contester. Ce qui m’intéresse davantage, c’est que je crois reconnaître là le sac que vous portiez cette nuit, en revenant de Surfton.

— De Surfton ? fit Clara impatientée. Je vous ai déjà dit que je n’y ai jamais mis les pieds.

— Jamais ?

— Jamais !

— Alors, d’où vient ce ticket de chemin de fer, poinçonné « Surfton » que je viens de trouver, dit triomphalement Max, qui venait d’ouvrir le sac et en commençait l’inventaire…

— Je ne sais pas… je ne comprends pas, fit Clara troublée… Vous êtes bien capable de l’y avoir mis vous-même !

— Parbleu ! la belle explication ! Vous devriez me dire, pendant que vous y êtes, que c’est votre mari qui vous l’a rapporté du Bélouchistan… avec le Bouddha !

— Ça vous va bien de plaisanter ainsi, s’écria rageusement l’inculpée.

— Oh ! rien n’est plus naturel. Il y a des gens qui collectionnent les tickets de chemin de fer.

— Eh bien ! ce ticket ne m’appartient pas !

— Et ceci, est-ce à vous ?

Max Lamar lui présentait une boîte métallique longue et plate qu’il venait d’extraire du sac de voyage.

Clara n’eut pas un tressaillement quand Max Lamar lui montra la boîte à couleurs.

— Oui, c’est à moi, cela me sert à faire de l’aquarelle.

— Sur votre main ?

Clara haussa les épaules. Max ouvrit la boîte et l’examina.

— Décidément, vous êtes moins habile que je ne le croyais. Pourquoi n’avez-vous utilisé que le vermillon ? Me direz-vous que vous vous spécialisez dans l’étude des couchers de soleil ?

— Raillez toujours, monsieur Lamar, dit Clara avec insolence. Si vous croyez avoir fait là une découverte intéressante…

La porte, s’ouvrant brusquement, vint battre le mur et livra passage au brigadier que nous avons vu tout à l’heure au poste de police. Il tenait à la main une paire de chaussures et son visage était animé.

— Regardez messieurs, regardez bien, s’exclama-t-il.

Et sa main droite laissa tomber sur le guéridon toute une poignée de perles et de pierreries.

Clara, les yeux agrandis par la terreur, se dressa d’un bond et se dirigea vers la fenêtre, dont elle fit jouer l’espagnolette.

Randolph Allen se précipita sur elle, la saisit par le pan de son vêtement et la ramena au milieu de la chambre, bien qu’elle se débattît avec fureur.

— Soyons calme, madame, dit le chef de la police, avec ce flegme imperturbable qui résistait à toutes les conjonctures, même aux plus invraisemblables. Votre personne nous est précieuse et, malgré toute votre souplesse, vous auriez pu, en descendant vers la rue, détériorer votre charmant physique.

Et il rejeta Clara, haletante, dans le fauteuil.

Pendant ce temps, Max Lamar interrogeait le brigadier.

— Où avez-vous trouvé tout cela ? lui demanda-t-il, en faisant ruisseler dans sa main un collier de perles et des diamants magnifiques.

— Dans le talon d’une de ces chaussures, répondit le brigadier. J’ai eu la curiosité d’ouvrir le paquet que notre prisonnière avait laissé au poste. J’allais ranger ces bottines avec les différents objets que nous classons dans notre petit musée de pièces à conviction, sans y attacher plus d’importance qu’il ne convenait, quand je crus m’apercevoir que la chaussure gauche était plus lourde que l’autre. Elles appartenaient pourtant toutes deux à la même paire.

Ici, le brigadier prit un petit air avantageux.

— Il faut vous dire, messieurs, que, sans vouloir me donner des gants et poser au génie, je suis un vieux malin. Je connais tous les trucs dont se servent les malfaiteurs pour mettre à l’abri les produits de leurs vols. Ainsi, c’est moi qui ai découvert le coup du charbonnier. Vous rappelez-vous, ce cambrioleur qui était monté chez mistress Bay, après avoir ligoté Mme Mouillet, la gouvernante française, et qui reprenait tranquillement l’escalier en portant sur son dos un sac de charbon, au milieu duquel on trouva des diamants gros… gros… attendez… comme…

— Comme du charbon ! C’en est, d’ailleurs, dit Max Lamar, en souriant avec indulgence devant le petit accès de vanité du brave policeman. Continuez…

— Alors, j’ai voulu voir dans le soulier. Je l’ai tourné et retourné. Rien. Je me dis : « Le mieux, c’est de couper le talon en deux pour voir si, des fois, il n’y aurait rien dedans. » Et, comme je tenais la chaussure pour y introduire mon couteau, voilà que le talon se déplace un peu. Je force le mouvement, et le truc se dévisse, découvrant, dans le creux, les bijoux que je vous apporte. C’est-il bien travaillé, monsieur Lamar ?

Max Lamar, qui examinait attentivement la chaussure, répondit :

— C’est très bien ! Tous mes compliments ! Je n’en aurais pas fait autant.

— Oh ! monsieur Lamar, vous voulez rire, fit le brigadier modestement.

— Mais, pas du tout. J’aurais dû me méfier, moi aussi, de certaines chaussures semblablement truquées que l’autre jour j’ai eu entre les mains, chez le cordonnier Sam Smiling.

Max se mordit la langue et s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit.

Mais au nom de Sam Smiling, un léger cri jaillit des lèvres de Clara Skinner qui, presque aussitôt, porta la main à sa bouche comme pour étouffer sa voix.

— Ça y est ! s’écria Max. Elle s’est trahie ! Elle est bien la complice de Sam Smiling !… Brigadier, emmenez cette femme avec votre policeman. Emprisonnez-la et mettez-la au secret le plus absolu. Quant à nous, mon cher Randolph, nous n’avons pas un instant à perdre.

Il avait aperçu le téléphone.

— Demandez d’urgence trois hommes. Cela suffira. Il ne faut pas trop éveiller l’attention

Randolph Allen communiqua immédiatement des ordres à son bureau.

— C’est pour aller où ? Que comptez-vous faire ? demanda-t-il à Max.

— Prendre le chef de la bande dans son repaire, tout simplement !

Et se frottant les mains, il dit, avec une certaine satisfaction et en se parlant à lui-même :

— Ah ! ah ! monsieur Sam Eagen ; on vous a surnommé le « souriant ». Eh bien ! moi, je vous garantis que vous ne sourirez pas toujours !