Le Capitaine Aramèle/09

Éditions Édouard Garand (p. 24-25).

IV


M. DesSerres avait donné, le dimanche suivant, une petite fête en l’honneur d’Aramèle, et à cette fête il avait convié la famille Lebrand. Mais le batelier, ayant été forcé par des circonstances imprévues de partir en voyage pour la Rivière-Ouelle le jeudi, n’était pas revenu le samedi soir, comme il l’avait pensé, et seuls Etienne et Thérèse s’étaient rendus chez M. DesSerres. La femme du batelier n’avait pas songé à quitter son logis, voulant être là pour recevoir son homme si, par imprévu, il revenait ce jour-là. D’ailleurs elle était trop inquiète pour s’adonner à quelque plaisir, car un vent violent avait, durant vingt-quatre heures, du vendredi au samedi, soulevé les eaux du fleuve, et l’accalmie ne s’était produite que dans la nuit du samedi.

Etienne et Thérèse avaient donc accompagné Aramèle chez M. DesSerres le dimanche dans l’après-midi, et l’on avait festoyé jusqu’à la veillée.

Un peu avant dix heures le capitaine remercia ses hôtes et s’apprêta à prendre congé avec Etienne et Thérèse. À cet instant un pêcheur de la basse-ville se présenta pour informer les deux enfants de Noël Lebrand qu’un grand malheur les frappait : le batelier avait péri dans la tempête de samedi ainsi que ses deux compagnons. Le petit navire, désemparé, avait heurté des rochers en amont de Montmagny, il avait coulé et s’était perdu corps et biens. Le dimanche au matin le cadavre du batelier avait été découvert sur le rivage par deux paysans, et il avait été ramené à Québec par des pêcheurs.

Cette nouvelle terrible frappa douloureusement les deux enfants et les amis du batelier.

Etienne et Thérèse coururent à leur domicile, accompagnés par Aramèle, M. Des-Serres et son fils.

Ils trouvèrent la femme du batelier à demi inconsciente auprès du cadavre de son mari. Un médecin fut mandé. La pauvre femme, malade depuis de longues années, ne put résister à ce choc affreux, et dans la nuit elle succombait. Par ce double et subit malheur Etienne et Thérèse se trouvèrent orphelins et sans ressources. Pour tout bien ils n’avaient que cette petite maison de leur père, et ce n’était qu’une bicoque de peu de valeur.

Qu’allaient-ils devenir ?…

D’abord M. DesSerres se chargea de tous les frais funéraires, puis il courut auprès de sa femme afin de la consulter sur l’idée qu’il avait eue d’adopter les deux enfants du batelier. Mme DesSerres approuva de suite son mari, d’autant plus facilement que Léon avait fortement appuyé son père : car le jeune homme éprouvait une joie immense rien que de songer qu’à l’avenir il se trouverait tous les jours en contact avec Thérèse, en attendant le jour où il pourrait l’épouser.

Mais le capitaine Aramèle, en apprenant la généreuse idée de l’ancien fonctionnaire, se récria vivement :

— Eh ! quoi, dit-il avec surprise et chagrin, vous voulez donc me priver d’un bonheur que j’avais entrevu et faire avorter un projet que j’avais conçu avant vous ?

M. DesSerres regarda Aramèle avec stupeur.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.

— Que j’ai décidé de me charger de ces deux enfants !

— Vous. Aramèle ?… Vous êtes fou, je pense !

— Et moi, je pense que j’ai toute ma raison !

— Mais avec quoi ferez-vous vivre ces enfants ?

— Pardieu ! avec le fruit de mon travail.

— Où les logerez-vous ?

— Dans ma petite maison. Il y a, depuis qu’Hortense m’a quitté, un coin dans la cuisine dont je ferai une petite chambre pour Thérèse. Etienne aura ma chambre, et moi je m’arrangerai très bien au grenier.

M. DesSerres ne paraissait pas prendre au sérieux le capitaine. Lui, demanda aux deux orphelins :

— Dites, mes enfants, si cet arrangement n’est pas un peu de votre goût ?

Etienne et Thérèse se décidèrent de suite pour la proposition d’Aramèle, tout en demeurant très reconnaissants à M. DesSerres. Ils avaient pensé qu’ils seraient mieux chez eux avec Aramèle, si peu habitués qu’ils étaient de la richesse dont ils auraient été entourés chez l’ancien fonctionnaire. Et puis, ils étaient plus familiers avec le capitaine, tandis que M. Des-Serres et sa femme étaient presque des étrangers.

M. DesSerres avait été désappointé, mais Léon l’avait été bien autrement. Pourtant, ils ne firent rien voir pour ne pas blesser la nature généreuse du capitaine qu’ils admiraient.

Etienne, en acceptant la protection d’Aramèle, lui avait déclaré :

— Je ne veux pas vous être à charge, et je pense que je pourrai travailler et gagner suffisamment pour ma sœur et pour moi.

Certes, Aramèle ne pouvait pas contrecarrer cette jeune fierté et cette petite vaillance, et il se doutait bien qu’Etienne serait bientôt un homme. Aussi lui avait-il demandé :

— À quelle besogne songes-tu à t’occuper ?

— Je veux devenir, comme mon père, batelier.

Rien n’était plus raisonnable.

Donc, ceci convenu, on ne s’occupa plus que des funérailles du batelier et de sa femme.

Ce malheur avait couru toute la cité en peu de temps, et durant toute la nuit Anglais et Canadiens défilèrent respectueusement devant les deux cercueils. Lorsque la mort a passé, elle a tout nivelé : il n’est sous son sceptre de rivalités, de rang, de race ou de fortune, et sous sa loi seule règne l’égalité de tous les hommes.

Deux jours plus tard, un artisan avait acheté la petite maison du batelier, et les deux orphelins, avec leur petit avoir, s’en allèrent habiter sous le toit du capitaine Aramèle.