Le Capitaine Aramèle/10

Éditions Édouard Garand (p. 25-27).

V


À quelques jours de là, le major Whittle et le lieutenant Hampton étaient réunis dans une chambre du poste militaire de la porte Saint-Louis. Murray avait donné le commandement de ce poste à Hampton.

Les deux officiers n’avaient pas démordu de leur haine contre Aramèle, et le retour à Québec du capitaine avait décuplé cette haine. Lorsqu’ils avaient appris qu’Aramèle avait de ses propres mains hissé sur le toit de sa maison le drapeau de la France, leur rage n’avait plus connu de bornes ; mais ils avaient tout de même ravalé leur fiel en constatant que Murray éprouvait quelque sympathie pour ce Français insoumis.

Ils avaient décidé de laver l’outrage fait par le capitaine à la race anglaise en arborant le drapeau de la France, mais tous les moyens n’étaient pas bons. Avant tout ils ne pouvaient s’aliéner la bienveillance du gouverneur de qui ils tenaient leurs fonctions. Il y avait bien mille moyens de faire assassiner le capitaine, mais il y avait la trahison à craindre. Et puis, un meurtre est toujours dangereux. Mais si, par exemple, on pouvait réussir à faire disparaître Aramèle par un accident fortuit, mais qui aurait été préparé de longue main ! Les deux complices s’étaient souvent consultés, mais ils n’avaient pu trouver une solution satisfaisante. Hampton eût été satisfait de simplement désarmer le capitaine, il ne tenait nullement à lui enlever la vie :

— Qu’on lui ôte sa maudite rapière, avait-il dit un jour, et je serai content.

Or Whittle avait fini par trouver une combinaison, et, ce jour-là, il était venu parler de sa trouvaille au lieutenant.

— Hampton, s’était-il écrié en pénétrant dans la chambre du lieutenant, j’ai trouvé le moyen de désarmer ce damné Aramèle !

— Voyons !

— Vous avez entendu parler, nul doute, du fameux spadassin, Sir James Spinnhead ?

— Cet aventurier qui eut un si grand nombre de duels retentissants ?

— Et qui, sous le dernier roi, fut un favori de Hampton-Cou

— Parfaitement.

— Le roi George II l’avait fait baronnet.

Il a couru toutes les capitales de l’univers, il a croisé le fer avec les plus célèbres duellistes des cinq continents, et jamais encore, assure-t-on, il n’a été boutonné.

— On a dit en effet que c’était une merveille de l’escrime. Mais n’a-t-il pas vieilli ?

— Il dépasse à peine la cinquantaine, et on le dit aussi fort qu’à ses trente ans.

— Habite-t-il toujours l’Angleterre ?

— Non. Ayant, pour je ne sais plus quel motif — peut-être une aventure galante — perdu la faveur de la cour, il s’est réfugié à Boston où il fait encore des armes.

— Encore ?

— Que voulez-vous, une si vieille habitude ! C’est passé dans sa nature !

— Il est donc encore redoutable ?

— Je le crois.

— Mais quelle est votre idée ? Que voulez-vous faire de ce Spinnhead ?

— Le faire mesurer avec Aramèle et faire désarmer le maudit Français, le faire tuer, si possible !

— Ou faire tuer ce magnifique Spinnhead ? se mit à rire Hampton.

— Je parierais une fortune en faveur de Spinnhead.

— Mais comment vous y prendrez-vous pour amener Aramèle aux prises avec Spinnhead ?

— Rien de plus simple. Le gouverneur veut commémorer au mois de mai de l’année prochaine, la victoire définitive de nos armes contre les Français en 1760. Il va ordonner de grandes fêtes, et au programme de ces fêtes il nous sera possible d’inscrire un combat singulier entre Spinnhead et le capitaine Aramèle.

— C’est superbe ! s’écria Hampton, ravi. Et vous croyez bien que Spinnhead aura la victoire ?

— Je n’ai aucun doute sur l’issue du combat. Seulement, le Français acceptera-t-il de se mesurer avec notre champion ? Voilà où je suis moins certain !

— On l’y pourrait peut-être forcer…

— Oui, peut-être, en s’entendant avec Spinnhead.

— Connaissez-vous bien ce Spinnhead ?

— Comment donc !… c’est un ami.

— Ah ! diable ! rien de plus simple, en effet. Avez-vous parlé à Murray de votre projet ?

— Pas encore. Je suis sur qu’il n’opposera aucune objection.

— Savez-vous s’il a appris qu’Aramèle avait adopté les deux enfants du batelier Lebrand ?

— Que me dites-vous, Hampton ? s’écria avec surprise Whittle.

— Vous ne saviez pas vous non plus ?

— Mais… c’est la première nouvelle !

— Renversante, n’est-ce pas ? Eh bien ! oui, le capitaine Aramèle s’est fait le protecteur de ces deux orphelins canadiens

— De quoi les fera-t-il vivre ?

— De son épée !

— Ah bah ! voulez-vous rire ?

— Pas du tout. Maître Aramèle est redevenu maître d’armes.

— Sans l’autorisation de Murray ?

— Vous savez bien que ce damné Français se croit maître absolu de ses actes… il faut pourtant bien le briser !

— Je verrai Murray, gronda Whittle avec haine, et nous saurons bien forcer enfin ce maître-bretteur à déposer ses armes !

— N’ayez garde ! prévint Hampton. Pensez à votre projet ! Ne vaut-il pas mieux laisser le Français en pleine tranquillité pour ne pas l’indisposer d’abord, et ensuite obtenir plus facilement qu’il mesure la longueur de son épée à celle de Spinnhead.

— Parfait, Hampton. Je vais communiquer avec Spinnhead pour savoir si nous pouvons compter sur lui, et s’il accepte notre proposition, j’en causerai avec le gouverneur. Mais ce dont je ne peux revenir, c’est d’apprendre que le capitaine Aramèle, lui un célibataire, ait adopté ces deux enfants canadiens. C’est extraordinaire, et il faudra que je conte l’histoire à Mrs Whittle qui en sera fort étonnée…

Le même jour, en effet, le major instruisait sa femme de la philanthropie d’Aramèle.

Mrs Whittle éclata d’un rire… mais d’un rire à la faire tomber en pâmoison.

Mrs Whittle passait dans le monde pour une femme légère de mœurs. De vingt années plus jeune que le major, qui atteignait quarante-trois ans, Mrs Whittle, jolie, gaie et quelque peu turbulente, se laissait volontiers courtiser par les jeunes gens. Dans les bals, les réunions mondaines quelconques, elle était toujours très entourée, et dans l’entourage le lieutenant Hampton passait pour son plus ardent admirateur. Le major n’était pas aveugle, il voyait parfaitement le jeu de Mrs Whittle et de ses courtisans, mais il fermait l’œil. Réprimander la jeune femme eût été le premier geste du major, s’il n’eût craint les révoltes de Mrs Whittle ; par le moindre reproche, le plus petit avertissement, il courait le risque de s’aliéner l’esprit capricieux de sa femme qu’il aimait, ou qu’il croyait aimer. Il préférait donc feindre l’ignorance, plutôt que de voir le désaccord et la guerre entrer dans le ménage.

Après avoir bien ri. Mrs Whittle s’écria :

— Je voudrais bien connaître cette petite fille !

— Pourquoi, Katie ?

— Je connais certains jeunes officiers dont le passe-temps est de courir après les jeunes femmes mariées ; je leur donnerais en pâture cette jeune Canadienne.

— Es-tu sérieuse, Katie ?

Pour la première fois le major semblait trouver ou découvrir chez sa jeune femme un degré de perversité qu’il n’avait pas soupçonné. Mais il ne parut pourtant pas s’émouvoir outre mesure.

— Certainement, se mit à rire de plus belle Mrs Whittle ; ces jeunes officiers, M. Hampton notamment, semblent avoir fait la gageure de faire perdre la réputation de certaines jeunes femmes de notre société. Cette Canadienne pourrait fort bien être un fruit suffisamment succulent pour nous protéger contre les attaques de ces jeunes forcenés en les détournant de nous.

En prononçant ces paroles, Mrs Whittle avait une physionomie si sincère, que le major commença de penser que sa femme était plutôt une victime très malheureuse de l’entourage de ces jeunes officiers. Il était tout près de se dire que, par courtoisie, sa femme endurait les galanteries de Hampton en particulier, et qu’elle souhaitait l’occasion d’écarter d’elle le fâcheux officier en lui trouvant une proie facile. Et le major fut envahi par le fol espoir que Mrs Whittle était, au fond, très honnête et très vertueuse et qu’il avait été trompé, lui, par des apparences qu’il n’avait pas su analyser. Et dans sa suave naïveté il se réjouissait maintenant de l’affreuse idée qu’avait eue Mrs Whittle de donner en pâture "à ces jeunes forcenés” Thérèse Lebrand.

Bah ! pensait le major, qu’importait après tout !… ce n’était qu’une petite Canadienne, une fille de vaincu, une fille de brute !…

Et Mrs Whittle pensait tout comme son mari, car elle était pétrie des mêmes préjugés de race ; elle se faisait une grande gloire d’être issue d’une race très haute… de la plus haute supériorité intellectuelle. Ces Canadiens, comme elle les méprisait ; pour elle comme pour son mari ce n’était qu’un troupeau de bêtes de somme qu’on mène à coups de trique !

Mais, grâce à Dieu, le honteux projet qu’elle avait conçu n’allait pas aboutir.