Le Capitaine Aramèle/08

Éditions Édouard Garand (p. 22-24).

III


Lorsqu’il s’éveilla aux clartés de l’aube, par la lucarne du grenier où il avait couché, Aramèle promena un regard curieux sur la ville. Il la vit toute décorée des couleurs anglaises : c’était fête. Nulle part il ne peut découvrir le moindre petit drapeau français.

Il se sentit descendre comme en une profonde détresse : l’image de la France qu’il n’avait cessé d’avoir sous les yeux pendant trois mois s’était brusquement éclipsée pour faire place à l’image de l’Angleterre. L’ancienne capitale de la Nouvelle-France demeurait toujours la ville conquise ! Le beau rêve qu’il avait fait s’était évanoui, car il avait rêvé que la France était revenue.

Il soupira atrocement et quitta sa fenêtre pour promener son regard désolé autour de son grenier.

Il avisa sous le grabat qui lui avait servi de lit une malle poussiéreuse, et il sourit.

Dans cette malle qu’il ouvrit il y avait un drapeau français soigneusement plié. Il le prit en porta les plis vénérés à ses lèvres et descendit en bas. Il aperçut encore avec tristesse les dégâts faits par les barbares. Il sortit dehors. La ville était encore plongée dans le silence du sommeil.

Aramèle pénétra dans un étroit passage qui séparait son logis d’une baraque voisine et se dirigea vers une petite cour à l’arrière. Il y trouva une longue perche à une extrémité de laquelle il attacha le drapeau. Puis il jeta un regard sur le toit de son habitation. Il examina la cheminée, et un nouveau sourire entr’ouvrit ses lèvres. Il rentra dans sa maison pour en revenir peu après avec une corde, prit le drapeau et la perche et grimpa l’échelle dont une extrémité était appliquée au bord de la toiture.

Aramèle attacha solidement la perche à la cheminée, et dans le vent qui s’élevait il entendit avec plaisir le beau drapeau de la France claquer joyeusement.

Pendant un moment le capitaine regarda le drapeau, et il parut revivre le beau rêve qu’il avait fait. Puis, lentement, il rentra dans son logis.

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Un drapeau français !…

Il n’était pas huit heures de la matinée que toute la ville savait qu’un drapeau français avait été hissé par une main inconnue quelque part en la basse-ville.

— Horreur !… avait clamé une partie de la ville.

Le major Whittle, ayant appris la chose, pêcha des soldats pour localiser le drapeau et l’abattre.

Ces soldats, une dizaine, se trouvèrent bientôt devant le logis clos et silencieux du capitaine Aramèle. Une foule nombreuse de badauds s’y trouvait déjà réunie.

La stupeur était inouïe !

Comment ! Aramèle était là ! Aramèle était revenu !…

— Non… ce n’était pas possible !

Les soldats pénétrèrent dans le logis et le fouillèrent… il n’y avait dedans personne.

Alors, on mit le fusil à l’épaule, on ajusta bien minutieusement le drapeau français, et l’on décocha une volée de balles. Le drapeau ne tomba pas !

On s’étonna grandement !

Une seconde volée de balles… une troisième… le drapeau flottait toujours aussi fièrement !

L’étonnement centupla !

On fit venir des tireurs remarquables. Ceux-ci, très glorieux de leur habileté et de leur science, apparurent comme les sauveurs de la nation et de la gloire d’Albion. Ils épaulèrent leurs armes à feu, visèrent, tirèrent…

Le bois de la perche fut haché par les balles, mais le drapeau demeurait quand même !

Un cri de rage folle retentit, c’était celui de la foule :

— Qu’on l’abatte ! qu’on l’abatte !

Durant une heure on entretint un feu nourri contre le drapeau et contre la perche qui le maintenait… il flottait toujours dans le vent devenu plus grand !

Quoi ! ce drapeau était-il un drapeau fantôme ?

Plus de la moitié de la population avait été attirée sur les lieux.

Des imprécations s’élevaient contre le drapeau de la France, des poings se tendaient, des pierres volaient… le drapeau ne cessait pas d’étaler sa blancheur immaculée et ses lys d’or !

— Il faut un canon pour démolir la baraque ! vociféra une voix anglaise.

— Brûlons la baraque ! rugit une autre voix.

— Ce sera plus tôt fait ! encouragea une troisième voix.

Des gamins pénétrèrent dans la maison et mirent le feu.

Muette et apaisée, la foule attendit.

Cinq minutes s’écoulèrent. Nulle fumée n’apparut, nulle flamme ne crépita, et le drapeau de la France claquait narquoisement !

Des curieux se ruèrent dans le logis pour constater que le feu allumé par les gamins avait été éteint par une main inconnue.

Une main inconnue !…

Était-ce une main divine ? Était-ce une main infernale ?…

Une épouvante mystérieuse gagna tout ce monde.

— Un canon !… un canon !…

Des soldats partirent à toute échevelée vers le fort Saint-Louis.

Ils revinrent traînant un canon chargé à mitraille.

La foule poussa un cri de joie sauvage, elle salua d’une formidable acclamation les soldats et le canon.

Et l’arme terrible fut braquée contre les faibles murs de la baraque… les soldats, improvisés artilleurs, allaient tirer…

Un homme parut, de noir habillé, sans arme, sans ornement. Il marchait lentement, les mains au dos, l’air méditatif et grave.

Cet homme traversa la foule des curieux et s’arrêta près des soldats et devant la gueule du canon.

Un long murmure de surprise monta dans l’espace :

— Le général !…

C’était Murray.

Silencieux, il regarda la foule et les soldats, puis se tourna pour regarder plus longuement encore le drapeau de la France.

Après un long moment durant lequel la respiration de la foule était demeurée suspendue, le général Murray abaissa ses regards sévères sur les soldats et prononça :

— Mes amis, vous faites là un jeu stupide ! Ne voyez-vous pas que c’est un drapeau français ? Quel est celui d’entre vous qui se voyant en pays français et tout entouré de drapeaux aux couleurs de la France, ne serait pas tenté de hisser le drapeau de son pays… le glorieux drapeau de l’Angleterre ? Car un homme de cœur et de race n’a jamais honte ni de son drapeau ni de sa race !

Et sans plus Murray s’en alla, lentement, comme il était venu.

Les soldats, penauds, et la foule, stupéfiée et honteuse, se dispersèrent. La ruelle fut bientôt déserte.

Mais devant le logis silencieux et sous le drapeau de la France demeuraient encore, comme en extase, un jeune homme et une jeune fille.

Lui était grand, fier et noble.

Elle était belle et ravissante.

Tous deux saluèrent encore une fois le superbe drapeau.

Puis, la jeune fille parla :

— Mon cher Léon, il ne peut y avoir en cette ville qu’un capitaine Aramèle pour faire un si beau geste !

— Je le pense aussi, chère Thérèse, entrons dans la maison d’Aramèle.

Léon DesSerres entraîna Thérèse Lebrand dans le logis où un homme, les larmes aux yeux, leur tendait les bras.

— Aramèle ! Aramèle ! cria Thérèse avec une joie suprême.

Le capitaine la reçut dans ses bras.

— Vous le voyez, mes enfants, dit-il avec un sourire heureux, la France n’est jamais vaincue !