Le Capitaine Aramèle/04

Éditions Édouard Garand (p. 12-13).

IV


À onze heures, au moment où les élèves allaient prendre leur récréation et se livrer pour une heure aux exercices physique on frappa de nouveau à la porte.

— Ah ! ah ! fit Aramèle en souriant, je parie que ce sont mes rustauds d’Anglais qui reviennent à la charge… nous allons voir !

Il alla ouvrir.

C’était bien le lieutenant Hampton, toujours accompagné du même subalterne.

— Daignez entrer, messieurs, sourit aimablement Aramèle tout comme s’il les eût reçus pour la première fois.

Pâle et hautain, Hampton remit à Aramèle le même pli en prononçant ces paroles :

— Lisez ce qui se trouve sous la signature du major Whittle !

Avec une lente gravité, le capitaine retira le pli de son enveloppe, le déploya et lut sous la signature de Whittle ces mots écrits d’une main volontaire :

« Selon mes ordres personnels. Murray. »

Durant quelques minutes Aramèle demeura très pensif. Puis avec un sourire triste et paternel il dit à ses élèves :

— Mes amis, il n’y aura point d’exercices physiques cette matinée… retournez dans vos foyers !

Sans marquer trop d’étonnement, les enfants obéirent. L’instant d’après la salle était déserte, il n’y restait que le lieutenant Hampton et son subalterne. Le capitaine reprit sur un ton froidement poli :

— Quant à vous, messieurs, je pense bien que votre présence en ma maison est maintenant inopportune.

Il indiquait la porte.

Hampton essaya de grandir sa taille et de prendre un air autoritaire avant de répondre ceci :

— Ma mission n’est pas finie : j’ai ordre de vous enjoindre verbalement de sortir de la ville dans les quarante-huit heures qui suivront cet avis.

— Ah ! vraiment, mon bel ami ? se mit à rire narquoisement le capitaine.

— C’est si vrai, répliqua Hampton, que si, au bout de ces quarante-huit heures, vous êtes encore en les murs de cette cité, instructions ont été données de vous arrêter et de vous jeter dans un cachot.

— C’est magnifique ! ricana Aramèle. Et cet ordre vient de Son Excellence le Gouverneur Murray ?

— Sans doute. Mais ce n’est pas tout.

— Ah bah ! fit Aramèle sur un ton badin.

— Il vous est défendu de remettre les pieds dans la ville, à moins d’une déclaration de votre part par laquelle vous vous engagerez à vous soumettre à la loi anglaise.

— Et c’est formel ?

— C’est absolu. Au demeurant, vous ne seriez pas forcé de partir et vous, ne le serez pas du moment que vous me remettrez cette déclaration par écrit : c’est-à-dire que vous vous soumettez à l’autorité qui gouverne ce pays conquis par nos armes.

— Au fait, repartit Aramèle, je peux bien concéder que vous avez conquis le pays, et vous vous y prenez de toutes les formes et façons pour nous en bien convaincre ; mais vous n’avez pas, que je sache, conquis la population ? ?

— Quelle différence ? interrogea ironiquement Hampton.<

— Quelle différence ? s’écria Aramèle, mais le jour et la nuit ! Vous êtes maîtres du pays, c’est-à-dire de tout ce qui ne tombe pas dans la catégorie des êtres humains : vous n’êtes pas maîtres de la population française qui l’habite.

— Et vous êtes la preuve de cette démonstration ? demanda Hampton sur un ton plus railleur.

— Ou l’image… comme vous voudrez !

— Je dois donc comprendre que vous ne vous soumettrez pas aux ordres que vous venez de recevoir ?

— Je ne saurais le faire, répliqua énergiquement le capitaine. Soyez les maîtres du pays, si cela vous convient d’être ainsi appelés, mais ce ne sera toujours que pour un temps plus ou moins long ; mais moi, pendant ce temps, je reste maître de moi-même. J’ajouterai que, étant français, on n’arrache pas facilement un Français à sa France !

— Vous êtes en Canada !

— Monsieur, Canada est un mot. La Nouvelle-France, c’est encore un mot, mais un mot d’une bien plus grande valeur… c’est une patrie, une patrie qui est la mienne !

— La vôtre ? fit Hampton surpris.

— La mienne… par adoption, oui, monsieur ; mais aussi la patrie, la vraie patrie de soixante mille habitants, de soixante mille Français… prenez garde !

— À quoi ! sourit Hampton avec mépris.

— Savez-vous, demanda Aramèle en croisant les bras avec un défi solennel, combien d’Anglais il y a à cette heure en ce sol français ?

— Pas au juste. Le savez-vous ?

— Oui, parce que je sais compter. Il y a, monsieur, à cette minute précise où je vous parle, compris les soldats de vos armées et les marins de vos navires, sept mille et trois cents habitants de langue anglaise, en regard de soixante mille Français. Monsieur, ajouta Aramèle avec une gravité impressionnante, ceci veut dire que je suis chez moi, en ma patrie Française… allez vous-en !

Et Aramèle, cette fois, posa sa main nerveuse sur le pommeau de sa rapière, tandis que son regard menaçant désignait la porte.

Hampton n’eut garde d’hésiter… il eut peur !

Aramèle esquissa derrière la porte qui venait de se refermer un sourire de triomphe.

Puis il marcha vers la porte du fond, frappa doucement et demanda :

— Hortense, le repas est-il prêt ?

— Dans cinq minutes, Capitaine, répondit de la cuisine une voix grêle. Mais le vin est tiré, ajouta aussitôt la voix de la cuisinière.

— Ah ! si le vin est tiré, répondit Aramèle avec un sourire placide, il faut le boire…

Il ouvrit la porte et pénétra dans la cuisine.