Le Banquet des Muses/Satyre

Mertens et fils (p. 11-21).


LE BANQUET DES MUSES

OU

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DU SIEUR AUVRAY.


SATYRE.Modifier

Que de l’infect limon d’un bourbeux populaire,
Sur les flateurs cerceaux d’un zephire prospere,
Les aveugles destins aucuns guindent aux cieux.
Et que d’autres (des-ja les commenssaux des dieux)
Ils facent insolens tresbucher aux abismes,
Cela n’est pas nouveau, les honneurs plus sublimes
Plus durables ne sont, et les foudres légers
Pardonnent moins aux tours qu’aux taudis des bergers.

Ces sourcilleux rochers, qui leurs cimes pointues
Portent dedans le sein des vagabondes nuës,
Seroyent bien tost brisez et broyez en morceaux
Au choc impétueux des mugissantes eaux.
S’ils ne s’eslargissoyent bien avant sous les ondes ;

Et les chesnes branchus, si n’en estoyent profondes
Les racines en terre, un tourbillon de vent
Les feroit mesurer la poussière souvent.

Il faut pour un grand faix une espaule puissante :
Aussi considerant fortune estre glissante,
Qu’il n’est rien de constant sous la voute des cieux
Que l’estat médiocre, et que l’ambitieux
Ces ampoules ressemble, aux ruisseaux élevées.
Qui grossissent toujours tant qu’elles soient crevées :
Je borne mes desseins, et mes contens esprits
De soins extravagans sont rarement surpris.
L’homicide tizon de la blafarde Envie
Ne me brusle le cœur, et je meine une vie
Franche, ouverte, tranquille, exempte des malheurs
Qui sont comme attachez aux croulantes grandeurs.

Amadouer les grands, leur conter des merveilles.
Servir aux rois d’echo, d’ombre, de pend-oreilles.
Ce seroit me geheoner, bailler les osselets,
Et mes membres tirer dessus les chevalets.
De Damades l’impie, o thraistres amphibenes,
Enigmatiques sphinx, frauduleuses hyenes,
Flateurs, que vous causez de dommage à nos rois !

Non plus veux-je toucher à la visqueuse poix
Des deniers de l’empire, et pour telle richesse
Ma bourse ne sera mise jamais en presse ;
Ces drogues font vomir, et maints fermes esprits
En ont souvent rendu plus qu’ils n’en avoyent pris,
De reformer aussi l’Eglise toute belle,
Ce seroit en plain jour allumer la chandelle :
L’Eglise n’erre point, et si l’Eglise erroit,
D’erreur le Sainct Esprit accuser l’on pourroit


Car c’est par luy qu’elle est incessamment regie :
Trop bien souhaitteroy-je une candide vie
Aux enfans de Levi, qui font vœu solennel
De servir humblenent le grand Dieu éternel.

Prestres, combien vos mains doivent estre sans crime.
Qui touchent tous les jours l’incruente victime !
Ce qui n’est au mondain qu’un peché veniel
Vous est un sacrilege : un ange dans le ciel
En office n’est pas tant qu’un prestre en la terre ;
Aussi ne faut-il pas que le monde l’enserre,
Que la chair le pourrisse et qu’il traîne ses fers.
Esclave souz le joug du tiran des enfers.

Mais il est anjourd’huy tant de Judas au monde
Qui vendent le sang juste, avarice profonde !
Disciples de Simon, bigames imprudents,
Damnables mesnagers qui se vont marchandans
Des Estats de l’Eglise, Eglise qui soubz ange
Ne laisse pas longtemps ses froments en pillage
A ces sangliers en rût, o sacrilèges loups !
L’espouse sçaura bien s’en plaindre à son espoux :
Ses trésors sont sacrez, c’est de l’aigle la plume.
Qui sans se consumer toutes autres consume.

Nous sommes le troupeau, vous estes les pasteurs,
Nous l’Eglise pupile et vous ses curateurs,
Comptables devant Dieu de vostre diligence.
Car, outre les habits et frugale despence
(Enfans de Giezi), vous ne possédez rien
Qui n’appartienne au pauvre : à quoy donc tant de bien,

Tant de train, tant d’éclat de brancards, de carrosses.
Tant d’oyseaux, tant de chiens, de mittres et de crosses,
Lasche poligamie ! ô temps ! ô mœurs ! ô rois !
Que servent en vos mains la justice et les lois ?


La justice et les loix, helas ! et où sont-elles ?
Se pourroit il trouver encor des estincelles
De l’antique justice, alors que le bon droit
D’un prolixe babil jamais ne dependoit.
Que l’innocent n’avoit de plus certains refuges
Que le giron des loix et le sein de ses juges,
Juges qui lors rendoiént la justice gratis,
Qui favorisoient moins les grands que les petits,
Amis jusqu’à l’autel, inflexibles aux larmes
Qu’une garce respand de ses yeux pleins de charmes.
Qu’avarice jamais n’empestra dans sa glus.

Bien loing de ressembler ces juges dissolus
Qui par or, par presens, par faveur ou par crainte
Corrompent, corrompus, une vierge si saincte.

Justice, l’œil du monde et l’organe des lois,
La baze de l’Estat, le bras dextre des rois.
Fille aisnée de Dieu, sans laquelle les hommes
Vivroient brutallement en la terre où nous sommes,
Nourrice de la Paix, dont l’image doré
Des injustes volleurs est mesme reveré.
Voire l’Enfer, qui n’est qu’un ordonné desordre,
Sans justice verroit desordonner son ordre.

Et vous la banissez, hommes vrayment du temps,
Vous vendez ceste nimphe à beaux deniers contans.
Vous mettez à l’encan le droit et la justice.
Et par la porte d’or vous renvoyez le vice.
A vostre quousque : Sysammes déguisez,
Ne rencontrerez-vous jamais de Cambisez ?
Arrabes Arrabins, Alexandre Severe
Vous peut il regarder sans se mettre en collere ?


Que t’ont servy, Herçul’, les forces de tes bras
Que tu n’as dechassé telz montres d’icy bas ?
Magistrats, magis rats ; importune vermine
Qui ronge paille et blé, goziers crians famine ;
Perroquets de barreau, Pilates inhumains
Qui condamnent le juste et s’en lavent les mains ;
Avares vendangeurs dont le pressoir dégoutte
Le sang des innocens à la dernière goutte.
Tremblez, juges, tremblez, un grand juge est là haut,
Au tribunal duquel rendre conte il vous faut
De vos concussions, de vos cheres espices.
C’est un linx pénétrant le mur de vos malices.
Un vigilant Argus qui dans vos parlemens
Espie vos conseils, sonde vos jugemens.
Transcrit vos plaidoyers, minute vos sentences,
Calcule vos despens, marque vos diligences
Et prend acte de tout : au reste, un juge droit,
Equitable, severe, et que l’on ne sçauroit
Piper par le babil qu’un advocat regratte
On du latin de Tulle, ou du grec d’Isocratte.
Les souplesses de l’art, eschapades, destroits,
Subterfuges, délais, respits et passe-droits
Ny serviront de rien ; vous serez sans refuge :
Dieu sera le temoing, la partie et le juge.
Là, jugez sans appel et en dernier ressort.
On vous lira tout haut la sentence de mort.
Condamnez h souffrir à tout jamais les peines,
Les feux, les fers, les fouets et les pénibles géhennes
De ceux que vous aurez jugez iniquement.
Et au prince d’enfer exprez commandement
D’exécuter l’arrest et d’horribles tempestes
Fondre ces chastimens sur vos coupables testes.
Lors couleront en vain les larmes de vos yeux
Pour fléchir à pitié le grand prevost des eieux.


Que cest eserit pourtant de l’ennuy ne vous donne,
Car je n’en veux qu’au vice, et non à la personne ;
Ces vers ont de la pointe, et peut estre feront
Venir quelque prurit à ceux qui les prendront
D’une mauvaise main ; mais toute ame bien née
Qui aura de Clio la mamelle emmannée
Succé dès le berceau, sçait bifn comme les Sœurs
Nous tourmentent l’esprit de leurs doctes fureurs,
Et comme le pœte, en sa verve eschauffée.
Ne retient aysement sa fougueuse bouffée,
Joinct que j’atteste ici les grands dieux immortels
Que je n’enten heurter contre vos saints autels

Mais, vendre la justice est un grand sacrilege ;
Ouy, monarques, je dy (l’Escriture est mon pleige)
Que c’est vendre son Dieu ; voici mon argument :
Tout ce qui est en Dieu est Dieu pareillement ;
La justice est en Dieu, justice est donc Dieu mesme,
Et qui justice vend il vend son Dieu supresme.

Si doncques vous laissez ce prodige vivant.
Vos sceptres enrichis des trésors du Levant,
Vos palmes, vos lauriers, vos fortunes sublimes.
Vos orgueilleux chasteaux, dont les luisantes cimes
Portent leurs plaques d’or dedans l’azur des cieux
Ne vous sauveront pas que le grand Dieu des dieux,
Le monarque des rois et le roy des monarques,
N’imprime sur vos fronts les redoutables marques
De ses verges de fer, et n’en face sentir
A vos esprits la-bas un cuisant repentir.
Plustost qu’en déplorer les rigueurs deplorables.
Honorer j’ayme mieux vos grandeurs honorables.
Mais pour vostre respect, je diray seulement
Que les puissans seront tourmentez puissamment.


Il est vray, du grand Dieu la dextre vengeresse
Trouve bien les tirans au milieu de la presse
De leurs peuples armez : tous ces nombreux scadrons
De soldats aguerris sont trop minces plastrons
Pour parer à ses coups ; voire leur ame immonde
Commence bien souvent son enfer dès le monde.

Ce roy des orgueilleux, ce monstre assirien,
Jadis à son malbeur l’experimenta bien,
Quand, a ventre rampant, brutal il paissoit l’herbe :

Quel Dieu s’égale à moy ! disoit ce chef superbe
En sa prospérité, soit que l’alme Apolon
Astelle ses coursiers sur le gemmeux sablon
De l’Iinde et de l’Euphrate, ou qu’à midy desserre
Ses rayons de droit fil sur les flancs de la terre.
Ou soit que vers le soir sa course finissant,
Il plonge aux eaux d’Athlas son chef d’or jaunissant,
Affin d’illuminer l’autre moitié du monde
Des fecondes clartez de sa perruque blonde !
Bref, je ne pense pas que ce grand œil des cieux,
Roüant tout le pourpris de ce rond spacieux
Et furetant les coings de la terre habitable,
Trouve jamais grandeur à la mienne semblable !
L’univers n’eut jamais de prince ny de roy
Qu’on puisse avec raison parangonner à moy,
Combien de puissans rois, subjuguez par mes armes,
Implorent ma mercy les yeux baignez de larmes,
Et pour mieux adoucir l’aigreur de mon courroux.
Viennent-ils m’adorer et baiser les genoux ?
Quelle province encor ne tremble espouvantée
Au formidable bruit de ma gloire indomptée ?
Quels roys n’ay-je contraints me demander la paix ?
Quels champs n’ont point encor gemy dessous le faix


De mes forts bataillons, et quels peuples estranges
N’ont encore entendu célébrer mes louanges ?
Qui m’a veu retourner de mes exploits guerriers
Que le col tout chargé d’honorables lauriers ?
Qui plus prodignement recognoit les fideles ?
Qui plus cruellement sçait punir les rebelles ?
Quel fleuve de l’Orient n’a veu grossir ses eaux
Du sang de mes mutins, et rougir ses cristaux ?

Je ne veux pour tesmoings de ma force sublime
Que les champs d’Idumée et les murs de Solime,
Quand à Sedechias, vassal audacieux,
Malgré le Dieu d’Isaac, je fis crever les yeux.
Après qu’il veid sa race à ses pieds massacrée.
Et des esclaves juifs ma couronne adorée !

Ainsi ce Rodomont, s’estimant immortel,
Contoit poüilles au sort, crachoit contre le ciel,
Lors que Dieu, pour venger ses grandeurs offencées.
Le rendit compagnon des bestes insensées.

Se souviennent les roys qu’en terre ils tiennent lieu
De vigilants pasteurs sur le peuple de Dieu,
Que l’intendant du ciel leurs exploits et leurs gestes
Un jour controllera. Ouy, grands princes, vous estes
Créez pour vos vassaux : vos vassaux ne sont pas
Exprez creez pour vous (bien qu’ils doivent tout bas
Adorer vos grandeurs, comme medailles saintes
Où sont de l’Eternel les majestez empreintes).
Ils vous doivent l’honneur, vous leur devez l’amour ;
Les yeux ne sont pas faits pour le plaisir du jour,
Mais le jour pour les yeux ; le peuple fait les princes,
Non les princes le peuple ; il se voit des provinces
Qui subsistent sans rois, mais un roy sans subjeets
N’est plus roy que de nom, de treffles et d’eschets.


Les royautez ne sont qu’honnestes servitudes ;
Plus le royaume est grand, plus de solicitudes
Troublent l’esprit de ceux qui le vont gouvernant.
Hélas ! si l’on sçavoit le peril eminent
Et combien de malheurs accompagnent le sceptre,
Tant s’en faut qu’on voulust le branler dans sa dextre !
Les pieds le fouleroyent, et tant de Phaetons
Du désir de régner ne seroyent si gloutons.

Invincible Louys, dont la gloire animée
Des rois tes devanciers ternit la renommée.
Combien as-tu desja aux sanglants jeux de Mars
(Vainqueur bouleversant les rebelles remparts),
Esprouvé les dangers que traine une couronne !
Cent fois en a fremy l’impiteuse Bellonne,
Et France qui t’a veu si jeune bataillant.
Se souhaittoit alors un prince moins vaillant.
Tant elle avoit de peur que l’orgueilleuse Parque
Triomphast des lauriers d’un si brave monarque,
Et qu’un si beau soleil par un traistre accident
Sans passer au midy courust à l’occident.

Mais, voulez vous, grand roy, que vostre empire dure
Jusqu’à l’eternité, que le destin endure
Souslever jusqu’au ciel vos royalles grandeurs ;
Que le ciel seulement en ses vastes rondeurs
Vos conquestes mesure, et qu’une paix profonde,
R’amenant l’aage d’or, r’ajeunisse le monde.
Le voulez-vous, grand roy ? Faites premierement
Le service divin observer saintement ;
Que justice, partout sans lucre administrée.
Nous révoque des cieux sa sœur la belle Astrée ;
Car si vous desirez régner en seureté,
Il faut que ces deux sœurs soient à vostre costé


Et se baizent toujours en vos estats supresmes.
Ce sont les arcs-boutans, les plintes, les cindesmes
Et les deux grands pilliers qui portent tout le faix
Du bastiment royal, les anchres de la paix,
Vos deux yeux, vos deux bras, vos deux fermes colonnes
Et les deux beaux brillants de vos riches couronnes.

Demandez, je vous prie, aux preux Athéniens,
A ces braves Romains, aux forts Laconiens
Qui leur a plus servi, ou la tranchante espée
Du grand Themistoclez, d’un orgueilleux Pompée,
D’un furieux Silla, d’un vaillant Lisander,
Ou les loix de Solon, du bon Periander,
De Draco, de Licurgue et de Numa Pompille.

Le Romain vous dira que sa superbe ville
Seroit la reine encor de toutes nations.
Si jamais l’estranger de ses corruptions
Ne l’eust envenimée, alteré sa justice.
Et ses portes ouvert à l’escadre du vice.

Athènes vous dira qu’elle verroit encor
Ses théâtres fameux, ses grands colosses d’or.
Et ses champs Hibleens par tous les coins du monde
Porter le docte miel de la grecque faconde,
Si son areopage, esteignant son flambeau.
Ne l’eust ensevelie en un mesme tombeau.

Sparte la belliqueuse esclatteroit encores,
Si elle eust toujours creu le conseil des ephores.
Le sceptre d’Israël, jadis si florissant,
L’espouvantail des rois, l’amour du Toutpuissant,
Le petit œil du ciel, le nombril de la terre
Que Dieu mesme autrefois conduisoit à la guerre,


Heureux quand un David, un sage Salomon,
Un juste Josias gouvernoyent le timon
De sa nef fortunée, et quand ces deux pucelles.
Justice et pieté, ces germaines jumelles,
Ces tindarides feux luysoient sur son vaisseau
Et fendoyent devant luy les enfleures de l’eau.

L’indiscret n’eut si tost ces vierges mesprisées.
Qu’il a servy de butte et de blanc aux risées.
Des peuples ses voisins : Et bien, ce disoient-ils,
L’invincible vainqueur est vaincu des gentils ?
Cet Isaac, ce Jacob, qui faisoit tant du brave
A rencontré son maistre et se void ore esclave,
Tributaire vassal, soumis au joug des lois
De ceux qui adoroyent sa grandeur autrefois ?

Enfin, l’on ne doit croire à quelques phrenetiques
Qui la subversion des grandes republiques
Ozent attribuer aux revolutions
Des orbes principaux. Ce sont les fictions
D’un esprit demanché qui donne à la nature
Un absolu pouvoir sur toute creature.
Pour moy, je ne croy point que tant qu’un roy craindra
Le roy de l’univers, que son peuple tiendra
Le sentier ja battu par ses illustres pères,
Qu’il ne dispersera ses faveurs debonnaires
Qu’aux cervelles de choix, et que ses tribunaux
Ne seront occupez par des juges vénaux,
Je ne croy, dis-je, point que son sceptre périsse
Ny que le temps jamais la gloire en abolisse.