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Librairie Payot & Cie (p. 33-34).

VÉLO, AUTO, SKI, ETC…

On a dit de l’automobilisme qu’il avait été un sport au temps de sa brillante adolescence et qu’il s’était, depuis lors, transformé en simple moyen de transport. La chose est assez exacte. Et sans doute, pourra-t-on en dire, quelque jour, autant de l’aéroplane. Mais le même propos fut appliqué à la bicyclette, cette fois bien à tort. La bicyclette est demeurée et demeurera un instrument de sport.

Aussi bien notre point de vue ici est un peu différent. Il s’agit de « gymnastique utilitaire », c’est-à-dire d’exercices de sauvetage, de défense et de locomotion. L’auto est bien un exercice de locomotion à condition de conduire soi-même et de ne pas rester tranquillement assis dans la voiture à regarder passer le paysage. Traction animale ou traction mécanique, il est bon de savoir conduire de façon à ne pas se trouver empêtré si l’obligation se présente de tenir les rênes ou le volant. Ce sont là, du reste, de très éducatives expériences. Tous n’ont pas l’occasion de s’y adonner. Mais si seulement l’occasion était saisie quand elle se présente !… Ce n’est guère le cas. Les parents n’aperçoivent pas l’intérêt de telles connaissances ; ils restent, malgré tout, imbus des vieilles doctrines qui dressaient l’homme à son futur métier ou l’accommodaient aux particularités de sa condition ; comme si métier et condition une fois fixés l’étaient immuablement pour toute la vie ! La démocratie cosmopolite a changé tout cela. Rien de certain, rien de permanent dans les existences d’aujourd’hui. Il convient à qui veut réussir d’être prêt à tout. Donc ne manquez pas d’apprendre à manœuvrer les machines qui se trouveront à votre portée : faites-le sans imprudence mais avec résolution. C’est bien là de la « gymnastique utilitaire ».

Il est toutefois d’autres engins dont le maniement ne comporte pas seulement l’exercice mais l’exercice sportif au sens le plus intense du mot. J’ai réclamé tout à l’heure pour que la bicyclette fut considérée comme relevant de cette catégorie ; il va de soi que le ski en relève également. L’un et l’autre sont des sports d’équilibre et aussi des sports d’excursion. Virtuoses de la vitesse et de l’endurance, ceux qui tournent indéfiniment dans l’affolant ovale du vélodrome ; virtuoses de l’habileté et de l’à-propos, ceux qui exécutent sur des pentes ardues les slalom et les telemark les plus compliqués. Mais, en vérité, le skieur et le cycliste sont, avant tout, des touristes par destination et, sous cet angle seulement, la gymnastique utilitaire doit les envisager.

Il ne faut pas croire que le tempérament excursionniste, si l’on peut employer une telle expression, se superposera de lui-même au tempérament virtuose. Le fignolage habituel au second empêche de s’enraciner chez le premier les tendances à l’audace, à la nouveauté, à l’esprit d’initiative et aussi à la persévérance, aux habitudes d’observation et de réflexion prudente qui font le solide et entreprenant touriste.

Le patin est infiniment moins « utilitaire » que le ski. C’est en somme un engin de pur agrément. Mais c’est un maître excellent en perfectionnement corporel par les équilibres rythmés qu’il provoque.

Vélo, auto, ski… l’expérience seule y donne la maîtrise. Acquérir cette expérience n’est pas à la portée de tous. Mais pour être à même de lire, il faut connaître l’alphabet. De même, pour profiter du perfectionnement, lorsqu’il s’offre, il faut avoir fait à temps son premier apprentissage. Voilà le grand principe qui est le fondement essentiel de la gymnastique utilitaire et qui, parce qu’il dérange des mentalités et des habitudes établies, a mis si longtemps à s’imposer. L’alphabet des exercices concourant au sauvetage, à la défense et à la locomotion, telle est de nos jours la base de l’éducation physique de l’adolescent normal. Plus tard on s’étonnera d’avoir tant tardé à le comprendre. L’enfant illettré entre les mains duquel on placerait un Victor Hugo ou un Loti serait bien avancé. Avant de faire usage du langage raffiné, on fait usage du langage élémentaire. En sport, la gradation est la même. Mais à quoi bon apprendre les éléments d’un exercice dans lequel on n’aura pas le moyen de se perfectionner ?… Voilà l’objection d’autrefois. À cet « à quoi bon ? » le temps présent répond : à devenir un débrouillard éventuel.