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Librairie Payot & Cie (p. 31-33).

L’AVIRON

L’aviron de couple en bateau de course, sur une eau tranquille, constitue sans doute l’exercice musculairement le plus parfait et le plus complet. Seulement, on ne rame pas toujours en couple, on n’a pas toujours à sa disposition une embarcation de luxe et l’eau sur laquelle on se trouve n’est pas toujours tranquille.

Ainsi la distinction que d’aucuns veulent établir entre le marin d’eau douce et le marin d’eau salée n’a guère de base, encore qu’ils l’entretiennent eux-mêmes par quelque dédain réciproque. Le premier demeure un « artiste » aux yeux du loup de mer qu’est le second. En réalité, il n’y a point entre eux d’opposition. Tous deux attaquent, tirent et dégagent. Tous deux procèdent par cette même alternance de force et de souplesse qui fait l’excellence physiologique d’un tel exercice et aussi son charme psychologique car c’est le plaisir du rameur de se sentir une machine pensante, d’éprouver comment la force se forme en lui, se répand et s’écoule. Il s’agit donc d’un mécanisme à régler et d’un automatisme à créer. On comprend dès lors l’importance qu’il y a à éviter de prendre au début de mauvaises habitudes. Dans la plupart des sports, cette importance est considérable : ici, elle est absolument essentielle pour assurer la succession régulière de mouvements nettement déterminés. Ces mouvements provoquent l’action coordonnée des muscles des bras, des jambes, de l’abdomen et du dos et exigent des efforts à la fois précis et nuancés, durs et moelleux. Le rameur, du reste, doit viser la durée plutôt que la rapidité. Le bon rameur est celui qui tient longtemps. Or non seulement s’il distribue mal sa force, il en résultera de la maladresse technique mais cette force n’ayant pas été intelligemment économisée s’épuisera beaucoup plus vite. La force déployée par le rameur, si on la représentait sur un graphique, donnerait une courbe de montée rapide et de descente lente. Sa présence est inutile à l’attaque, nuisible au dégagement. L’attaque ne veut que de la franchise et de l’équilibre sans mollesse comme sans brusquerie. C’est à ce moment que la « machine » se trouve en plein fonctionnement et que la bonne entente des bras, des reins et des jambes doit produire ses effets dans l’ordre voulu. La force toujours harmonieusement distribuée décline alors de façon à permettre un dégagement léger et rapide. L’homme est prêt pour le retour agile et souple à la position d’attaque. C’est ce « retour » qui établira le rythme et assurera le rendement d’ensemble.

Par cette analyse esquissée, on peut se rendre compte de la grande valeur du sport de l’aviron et du rôle tout à fait prépondérant qu’il devrait jouer en culture corporelle raisonnée. Il a une autre caractéristique : le repos presque complet qu’il procure au système nerveux[1] Le rameur — une fois son automatisme bien établi et s’il est par ailleurs déchargé par la présence d’un barreur du soin de surveiller en se retournant sa propre route — le rameur n’a point à faire appel à ses nerfs ; hormis le cas de l’emballage final en course, la paix intérieure est en lui. Cette paix, il en jouit dans le cadre le plus reposant, dans l’air le plus pur, dans les conditions les plus saines. C’est pourquoi, lorsqu’il y a maintenant vingt-neuf ans, je résolus de travailler à « rebronzer la France » en introduisant les sports dans les lycées, l’aviron me parut, avec le football, l’exercice à encourager par excellence. Il en advint autrement ; les parents craignirent la dépense ; les chefs d’établissements eurent peur des responsabilités ; les Sociétés nautiques ne surent pas se mettre d’accord et les adeptes de la bicyclette et de la course à pied profitèrent à leur place de l’occasion favorable. Longtemps après, j’eus l’occasion de constater, en causant avec l’empereur Guillaume, que ce souverain, peu ami des sports, faisait une exception pour celui-là dont il pressentait la supériorité pédagogique.

Il me reste à indiquer comment on doit procéder avec le novice. Si j’avais à diriger à mon gré l’éducation nautique d’un jeune garçon, je commencerais par le faire ramer en couple sur une eau calme, dans une yole de mer à bancs fixes. Je le ferais ensuite ramer en pointe, successivement à tribord et à bâbord, avec un camarade, dans une yole de même type. Puis il aborderait, de nouveau en couple, le banc à coulisses. Et quand je serais certain que son automatisme et son rythme se dessinent bien, je le ferais entrer dans une bonne équipe bien dirigée. Ultérieurement, j’aurais soin qu’il rame un peu en mer et qu’il apprenne à godiller et j’en profiterais pour le rendre familier avec les éléments de la manœuvre des voiles. La conduite, très spéciale et très éducative, d’un canot canadien à la pagaie d’arrière compléterait cet apprentissage.



  1. C’est en considération de ce fait que, dans mes Essais de Psychologie sportive, j’ai indiqué le renfort que pouvait apporter l’aviron au traitement d’un grand nombre de neurasthéniques, auxquels il s’agit le plus souvent de rendre le sentiment viril et le goût de la force, sans avoir recours à leur influx nerveux, dont le réservoir semble s’être vidé momentanément.