Lamarckiens et Darwiniens/Sélection naturelle ou persistance du plus apte des plastides

CHAPITRE II

sélection naturelle ou persistance du plus apte des plastides


1° Plaçons dans un milieu donné deux espèces de plastides et supposons que ce milieu réalise pour l’une des espèces la condition d’assimilation, pour l’autre la condition de destruction. La première se multipliera, naturellement ; la seconde disparaîtra si les conditions de milieu ne se sont pas modifiées assez vite pour que l’assimilation soit devenue possible avant que la mort élémentaire ait atteint tous les individus de cette espèce. Dans ce cas infiniment simple, l’une seulement des espèces était apte à se multiplier dans le milieu ; il y aura eu persistance du seul apte ; cela est de toute évidence, et il n’y a là qu’une manière commode de parler. Toute erreur sera impossible dans l’emploi de ce langage darwinien si, comme on doit toujours le faire on définit, après coup, espèce la seule apte, celle qui a persisté dans les conditions de l’observation ; ce langage prend même alors la forme d’une vérité de La Palice…

2° Observons maintenant, dans un milieu limité (comme le sont tous les milieux cosmiques), cette espèce la seule apte, restée isolée. Les individus se multiplient, et en se multipliant épuisent le milieu qu’ils chargent en outre de produits accessoires nuisibles à l’espèce même. Plus la multiplication est abondante, plus le milieu doit donc se transformer rapidement et devenir impropre à la vie élémentaire manifestée de l’espèce donnée. Or, tous les plastides de même espèce ont les mêmes besoins et produisent les mêmes excréments nuisibles, donc, si nous nous occupons plus particulièrement de l’un des plastides et de sa descendance, nous constatons que les autres plastides le gênent et contribuent à rendre plus rapidement impossible sa multiplication dans le milieu ; autrement dit, si nous intervenions à chaque instant pour éliminer ou détruire les plastides nouvellement formés, de telle manière qu’il n’y eût jamais dans le milieu qu’un seul plastide à l’état de vie élémentaire manifestée, la condition d’assimilation se prolongerait bien plus longtemps, l’épuisement des aliments étant beaucoup moins rapide. Au point de vue de la prolongation de la vie élémentaire manifestée, la destruction d’un certain nombre des plastides formés est donc avantageuse pour ceux qui restent. Leur persistance est, au contraire, nuisible à ceux-ci et c’est ce que Darwin a appelé la concurrence vitale.

Cette loi est plus célèbre sous une autre forme à laquelle on arrive en considérant les plastides comme des individus dirigeant eux-mêmes leur mode d’activité[1]. Chaque individu tire à lui les substances alimentaires utiles à tous et rejette dans le milieu des substances excrémentitielles nuisibles à tous. Or, le milieu épuisé, les plastides seront tous condamnés à la mort élémentaire[2] ; chacun des plastides a donc besoin, pour exister, des substances que consomment ses cohabitants, et l’on peut dire que ces plastides, tirant chacun à soi les substances nécessaires à tous, luttent pour l’existence.

Si tous les plastides de l’espèce considérée sont identiques et si le milieu est et reste homogène, les conditions variant de la même manière pour tous, ils finiront par disparaître tous à la fois. Mais cela est presque impossible dans les circonstances naturelles, ainsi que nous allons le voir.

3° D’abord, un milieu limité contenant des plastides vivants ne saurait être ou tout au moins rester homogène. Chaque plastide est en effet un foyer d’activité chimique, de production et de destruction de substances diffusibles ; de plus, l’activité même des plastides détermine des courants dans le liquide et à chaque instant, l’état du milieu de culture en chaque point résulte de l’ensemble très complexe de l’activité passée et actuelle de tous les plastides qu’il contient. Or le mode d’activité de chaque plastide est une conséquence de l’état du milieu au point où il est situé et se trouve lié par conséquent à l’activité passée et actuelle de tous ses cohabitants. C’est la loi de corrélation des plastides en milieu limité.

Mais, c’est seulement à la condition d’assimilation que, par définition même, les plastides se multiplient en restant semblables à eux-mêmes. Dans un milieu limité, la condition d’assimilation ne peut pas durer indéfiniment, nous l’avons vu tout à l’heure ; la condition de destruction apparaîtra donc forcément au bout de quelque temps, en certains points au moins et peut-être d’une manière passagère, suivant les hasards[3] de la corrélation. Il en résultera des variations quantitatives des plastides qui ainsi ne resteront plus identiques quoique étant de même espèce, et par conséquent, il n’y aura plus de raison pour que, comme nous le supposions dans le paragraphe précédent, tous disparaissent à la fois.

Au contraire, il y aura à chaque instant en présence, aux divers points du milieu, diverses variétés de la même espèce, qui seront plus ou moins aptes à prospérer dans les conditions considérées ; les unes disparaîtront, les autres se conserveront et se multiplieront, et quoique ne sachant jamais analyser les qualités d’aptitude plus ou moins grande d’une variété déterminée, nous aurons toujours le droit de définir, après coup, variété la plus apte, celle qui aura persisté dans les conditions locales de l’endroit où elle se trouve.

Et ainsi se trouve établie la loi de la persistance du plus apte ou sélection naturelle comme une vérité évidente, un simple artifice de langage. On aurait pu établir immédiatement cette loi, indépendamment de toute considération sur la variation, en supposant dès le début, dans le milieu, plusieurs espèces ou plusieurs variétés plastidaires. En raisonnant comme nous venons de le faire on a l’avantage d’expliquer en même temps comment il se fait que les variations, sans cesse triées par la sélection naturelle, ne laissent en chaque point du milieu que les individus les plus aptes à y prospérer, ou, en un mot, soient adaptatives. Nous avons donc établi, en même temps que la persistance du plus apte, la loi d’adaptation des plastides au milieu.

Cette loi d’adaptation des plastides au milieu n’aurait pas une grande importance si les conditions étaient sans cesse variables comme cela a lieu dans un milieu limité quelconque, mais nous allons voir des cas où ce milieu limité et sans cesse renouvelé présente des caractères constants en des points donnés (milieu intérieur des animaux), et l’adaptation au milieu expliquera alors la différenciation histologique des êtres supérieurs et nous conduira aux principes de Lamarck.

Il n’est pas inutile, avant d’entreprendre l’étude des animaux pluri-cellulaires, de rappeler une dernière fois que le principe de Darwin s’est présenté à nous, pour les plastides isolés, comme l’expression d’une vérité évidente. Si l’on a cru, dans certains cas, pouvoir le mettre en défaut, c’est que l’on a voulu déterminer à l’avance les conditions de l’aptitude à vivre dans un milieu et que l’on s’est trompé, que l’on a négligé un facteur important de cette aptitude. Cette erreur devient impossible si l’on définit le plus apte, après coup, par la constatation de sa persistance dans les conditions considérées.

  1. Ce langage imagé, peut être commode quand on a soin d’éviter les erreurs qui en résultent souvent.
  2. Je ne m’occupe pas ici de la sporulation ; qui ne se produit jamais pour les tissus des animaux supérieurs auxquels je veux arriver tout à l’heure.
  3. Le mot hasard s’applique ici à un ensemble de conditions parfaitement déterminées à l’avance, mais trop complexes pour que nous puissions les prévoir.