Lamarckiens et Darwiniens/Évolution chimique de l’individu

CHAPITRE XVII

évolution chimique de l’individu


Nous venons de voir qu’il y a deux facteurs dans l’évolution individuelle : hérédité et éducation ou, si vous préférez : propriétés du corps à un moment donné et manière dont se manifestent ces propriétés sous l’influence des conditions extérieures. Si les conditions changent, les réactions manifestant les propriétés changent et, par suite, l’état du corps au moment suivant est changé. On doit donc considérer a priori ces deux facteurs de l’évolution comme ayant une égale importance et se dire que les divergences les plus considérables peuvent se produire entre deux êtres ayant même hérédité s’ils se développent dans des conditions très différentes. Mais c’est là une erreur car, en réalité, à chaque instant de son existence, l’organisme est condamné sous peine de mort à exécuter certains actes, les plus importants au point de vue de son évolution et qui ne peuvent différer que très peu d’un organisme à l’autre.

Voici par exemple deux enfants ; il faut qu’ils respirent, ce qui exige la présence d’une atmosphère oxygénée ; si nous voulons établir une divergence entre ces deux enfants en fournissant à l’un de l’oxygène, à l’autre du chlore, nous en tuerons un. Il faut qu’ils mangent. Les aliments peuvent être différents, mais ils ne diffèrent jamais beaucoup, malgré l’apparence contraire. Si vous nourrissez l’un avec du lait, l’autre avec du sable, vous tuerez le second. Il faut donc un certain parallélisme d’évolution sous peine de mort.

Cette expression sous peine de mort n’est pas chimique et demande quelques mots d’explication. Il est bien évident en effet que l’évolution, au sens large du mot, continuera aussi bien chez l’enfant nourri avec du sable, mais ce sera une évolution destructive, à la condition n° 2, et alors, en effet, les divergences seront de plus en plus grandes entre les deux enfants considérés et n’auront pas de limites. En nous reportant au cas plus simple de deux plastides isolés de même espèce, nous constatons que ces plastides ou leurs descendants ne restent comparables que dans les conditions spéciales de l’assimilation. À la condition n° 2, les deux plastides considérés, soumis à des réactions destructives différentes, peuvent donner des résultats aussi différents qu’on le voudra.

Eh bien, lorsqu’on étudie les êtres plus complexes, on retrouve une différence de condition analogue à celle qui sépare la condition n° 1 de la condition n° 2 pour les plastides ; ici les deux conditions sont : la vie et la mort.

Les évolutions de deux êtres de même espèce ne restent comparables que s’ils restent vivants ; une fois qu’ils sont morts les plus grandes différences peuvent intervenir, il y a tous les passages de la momie conservée intacte jusqu’au tas de pourriture informe qui devient de la terre végétale. Mais qu’est-ce qu’un organisme vivant ? J’ai déjà essayé ailleurs de définir la vie et je ne veux pas m’étendre de nouveau sur ce sujet ; qu’il suffise de savoir qu’à un moment quelconque de son existence, l’organisme vivant est une agglomération de plastides, coordonnés de telle manière que leur coordination rend possible le renouvellement du milieu intérieur de l’individu, c’est-à-dire l’introduction d’aliments et l’expulsion de matières excrémentitielles. Ce renouvellement du milieu intérieur est un phénomène si essentiel que l’on peut dire qu’il constitue la vie elle-même ; s’il est supprimé ou suspendu assez longtemps, tous les éléments anatomiques se détruisent et la mort générale de l’être résulte des morts élémentaires des parties. Nous ne pouvons comparer entre eux que deux êtres vivants, en train de vivre, et non un être vivant et un être mort. Si donc, nous avons constaté à un moment donné certaines ressemblances entre deux individus vivants, nous ne pourrons continuer notre comparaison que si ces deux individus continuent de vivre. Or, pour continuer de vivre, ces deux individus analogues sont obligés de renouveler leur milieu intérieur, ce qui, au milieu de plusieurs actes personnels différents, les force à exécuter au moins certains actes analogues, savoir, précisément, ceux qui déterminent le renouvellement du milieu.

De deux enfants qui se ressemblent, l’un pourra apprendre le français et l’autre l’anglais, mais s’ils restent vivants il faudra que tous deux respirent, mangent, boivent, urinent, suent, etc.

Il est bien évident que cette nécessité commune du renouvellement du milieu intérieur limite les divergences que peut introduire l’éducation dans l’évolution de deux individus analogues et conserve une similitude très grande entre les organes dont le fonctionnement est uniquement destiné à assurer l’une des opérations du renouvellement.

Bien plus, pour que l’individu continue de vivre, il ne faut pas seulement que le milieu intérieur soit renouvelé, il faut encore que les modifications résultant, pour l’organisme, des fonctionnements qui ont assuré ce renouvellement (assimilation fonctionnelle), ne détruisent pas l’heureux équilibre préexistant, la coordination grâce à laquelle le renouvellement était possible, et ceci est vrai aussi bien pour tout acte de la vie n’intéressant pas directement le renouvellement du milieu intérieur. Il y a là une nouvelle limite à la divergence possible entre deux individus analogues ; il faut que les taux de fonctionnement des organes analogues soient analogues, ou tout au moins, ne soient pas assez notablement différents pour que l’exagération de l’un d’eux devienne nuisible à la coordination générale (balancement organique, hypertrophie, surmenage, etc.).

Les quelques considérations précédentes suffisent à expliquer le parallélisme approximatif qui existe obligatoirement entre les évolutions de deux individus analogues, tant qu’ils continuent de vivre, quelque différentes que soient les conditions dans lesquelles ils vivent ; mais cela n’exclut pas certaines divergences que l’on constate tous les jours ; de deux jumeaux, si l’un est facteur rural et l’autre forgeron, le premier aura les mollets, le second les biceps plus développés, mais ils auront tous deux un foie, un cœur, un estomac analogues avec, dans ces viscères mêmes, certaines différences quantitatives provenant du régime alimentaire de chacun d’eux.

Ce parallélisme approximatif existera dès le début de la vie, à partir de l’œuf fécondé et les divergences qui interviendront dans l’évolution de deux êtres analogues seront d’autant moindres que les conditions extérieures de l’évolution seront plus semblables. Entre deux œufs de poule, pendant la période d’incubation, il se produira des divergences extrêmement minimes, sauf dans des cas tératologiques extrêmes, et si deux œufs sont élevés dans une même couveuse on sera en droit de considérer comme uniquement héréditaires les différences qui existeront entre les deux poussins à l’éclosion. Mais, à l’éclosion, les deux poussins sont déjà des organismes très complexes ; leur évolution ultérieure sera donc soumise à des nécessités de fonctionnement qui restreindront les divergences possibles, comme nous l’avons vu plus haut, de telle sorte que deux poulets, qui ont même hérédité, n’arriveront jamais à être bien différents à l’état adulte. On peut dire la même chose de deux êtres quelconques appartenant à une catégorie d’animaux qui éclosent à un stade avancé de leur évolution.

Mais, remarquons que seuls les animaux à éclosion tardive ont un mécanisme assez compliqué, assez perfectionné pour pouvoir se plier, s’adapter sans mourir à des conditions de vie très différentes, tirer parti de circonstances nouvelles, etc. Par cela même que leur mécanisme est perfectionné (animaux supérieurs) et qu’ils peuvent vivre dans des conditions très variées, leur mécanisme est en même temps très précis et ils sont obligés d’effectuer un grand nombre d’actes, toujours les mêmes pour chaque espèce, pour entretenir ce mécanisme, précis comme nous l’avons vu plus haut. Ici donc, la précision du mécanisme limite les divergences possibles dans l’évolution, en nécessitant l’exécution d’actes analogues chez tous les êtres d’une espèce, dans les conditions les plus variées de milieu.

Chez les êtres inférieurs au contraire, la complication du mécanisme à l’éclosion est presque nulle et il semble par conséquent que les divergences les plus considérables vont pouvoir se produire. Pas le moins du monde, car si le mécanisme est peu compliqué, il est en même temps peu perfectionné et incapable de s’adapter à des conditions de milieu un peu variées. La vie ne pourra donc se poursuivre que dans des circonstances bien déterminées, en dehors desquelles l’animal mourra. Chez ces êtres, le parallélisme de l’évolution de deux individus analogues résultera de la nécessité d’un milieu commun et non plus de la nécessité d’actes communs dans des milieux différents.

Entre ces deux cas extrêmes d’un animal très élevé en organisation, comme le poulet, et d’un animal à coordination presque nulle, comme l’oursin ou l’hydre, il y a des foules de cas intermédiaires et l’on peut dire d’une manière générale que : 1° plus l’organisme est simple, plus il est astreint à vivre dans des conditions précises de milieu ; 2° plus l’organisme est perfectionné, plus il est capable de s’adapter à des conditions nouvelles, mais plus il est astreint aussi à certaines exigences de fonctionnement pour entretenir son mécanisme. Dans les deux cas, par conséquent, les divergences évolutives sont limitées, soit par la précision des conditions nécessaires de milieu, soit par la précision du fonctionnement destiné à entretenir la coordination dans des milieux variés.

Il est donc bien facile de comprendre, dans tous les cas, que deux œufs, ayant même composition, c’est-à-dire, au sens que nous avons défini précédemment, même hérédité, donneront naissance à des êtres ayant des évolutions individuelles peu divergentes et arrivant à se ressembler à l’état adulte s’ils ne meurent pas avant.