Lamarckiens et Darwiniens/La définition chimique de l’hérédité

CHAPITRE XVI

la définition chimique de l’hérédité


Un observateur, imbu des principes de la méthode chimique est donc amené, chaque fois qu’il constate qu’un corps peut être défini par des propriétés, des réactions, au point d’être reconnu partout et toujours, à penser que ce corps est un composé chimique défini ou un assemblage défini de composés chimiques définis. Or n’est-ce pas précisément le cas des objets que l’on appelle en histoire naturelle êtres d’une même espèce ? Nous distinguons partout et toujours de la levure de bière à la propriété qu’a ce corps, 1° d’avoir une forme spécifique caractéristique, 2° de donner de la bière en réagissant avec du moût.

L’hétérogénéité évidente de la structure des plastides nous amène à y voir, non pas des composés définis, mais des assemblages définis de composés définis et cette notion nous conduit immédiatement à celle des différences individuelles qui existent entre les corps d’une même espèce. Voici deux œufs de poule qui nous semblent identiques ; le réactif très sensible qu’est notre organe du goût ne nous permet pas de reconnaître entre leurs substances respectives des différences appréciables ; si nous les soumettons, dans les mêmes conditions, à une même réaction destructive (fermentation, putréfaction) nous obtenons les mêmes produits de décomposition, et cependant, si nous les plaçons tous deux dans une couveuse artificielle, nous obtenons, au bout de 21 jours, sous l’influence de l’aération à une température convenable, deux poussins différents ; celui-ci aura le bec plus long, l’œil plus ouvert, le pigment plus abondant… En un mot, il y aura entre les deux poussins des différences quantitatives. C’est donc une chose bien naturelle que d’admettre l’existence de différences analogues entre les deux œufs d’où ils proviennent.

La notion des différences quantitatives entre les plastides de même espèce résulte d’ailleurs, le plus simplement du monde, de la connaissance précédemment acquise de ce fait que les substances vivantes sont susceptibles de deux sortes de réactions, les réactions constructives ou assimilatrices et les réactions destructives ou analytiques. Je n’insiste pas ici sur les conséquences de ce fait ; je les ai développées longuement dans un livre de la Bibliothèque scientifique internationale (Évolution individuelle et hérédité. Théorie de la variation quantitative).

Wilhem Roux avait déjà en 1881 énoncé quelque chose d’analogue à ce principe de la variation quantitative amenant la différenciation histologique, mais, d’une part, il considérait que dans chaque élément différencié il n’y a plus qu’une substance fortement prédominante, d’autre part, il faisait intervenir comme agent de différenciation des excitations fonctionnelles mystérieuses que j’ai discutées dans un article de la Revue philosophique (mars 1896). J’ai essayé de substituer à ces agents mystérieux le principe purement chimique de l’assimilation fonctionnelle qui résulte très naturellement de l’application raisonnée de la sélection naturelle aux éléments histologiques soumis à des alternatives de conditions n° 1 et de conditions n° 2. Ce n’est pas le lieu[1], dans un chapitre consacré à la théorie de l’hérédité, de discuter ces questions qui sont du ressort de l’évolution individuelle.

Wilhem Roux, sans donner une théorie chimique complète de l’hérédité, a montré dans quelle voie il fallait chercher. Dans son ardeur à lutter contre le système des particules représentatives, il a restreint le domaine de l’hérédité et a dépassé la limite. M. Delage qui l’a suivi dans la même voie a été encore plus loin et a fini, à peu de chose près, par nier l’hérédité pour l’expliquer. J’emprunte à ce dernier auteur quelques citations, tant de ses propres manières de voir que de son exposé de celles de Roux ; je veux essayer de montrer que la signification du mot hérédité se trouve faussée en plusieurs endroits et nécessite une nouvelle définition plus rigoureuse.

« L’action morphogène des excitations fonctionnelles, dit Delage en exposant la théorie de Roux, soulage l’hérédité d’une multitude de faits que l’on n’expliquait que par elle. Ainsi, la structure du tissu spongieux des os, celle des aponévroses et des ligaments, résultant directement des actions mécaniques, n’ont pas besoin d’être héréditaires pour se retrouver semblables chez l’enfant comme chez les parents. » Et plus loin : « Il n’y a rien à objecter à toute cette partie de la théorie où Roux démontre l’existence des forces évolutives de l’organisme, l’importance de leur rôle dans la formation des organes. Les exemples du pied bot, des pseudarthroses, de l’orientation des trabécules dans le tissu spongieux du cal oblique et celui du placenta extra-utérin, auxquels on peut ajouter celui de la striation des ailes des mouches cité par Eimer, prouvent péremptoirement que l’organisme peut, sans le secours de l’hérédité, faire du cartilage, des ligaments, des surfaces articulaires, disposer des parties et modeler leur forme en vue d’un fonctionnement aussi avantageux que possible. »

Comment une chose peut-elle se faire dans un organisme sans le secours de l’hérédité ? J’avoue que je ne le comprends pas. Telle pression, exercée longtemps dans le même sens, détermine l’orientation des trabécules osseuses dans un veau. Produirait-elle le même résultat dans un escargot ? Évidemment non. Et qu’est-ce, sinon l’hérédité, qui fait que le veau a la propriété de réagir comme un veau et l’escargot comme un escargot ? Et peut-on dire raisonnablement qu’une particularité n’a pas besoin d’être héréditaire pour se retrouver semblable chez l’enfant comme chez les parents ? On a employé le mot hérédité pour exprimer le fait que le fils ressemble morphologiquement au père, mais le même mot exprime en même temps, forcément, que le fils réagit de la même manière que le père dans les mêmes conditions. Si une pseudarthrose se produit chez le fils à la suite d’un traumatisme, elle se serait produite de la même manière chez le père à la suite du même traumatisme, et d’une manière différente chez un animal d’une autre espèce ou même chez un autre animal de la même espèce, non apparenté au premier. Autrement dit, l’hérédité exprime la ressemblance, non seulement des caractères morphologiques du père et du fils, mais encore des propriétés individuelles qui ont donné naissance à ces caractères communs dans des conditions communes, et qui auraient pu donner des caractères différents dans des conditions différentes. Si le fils se démet l’humérus, il pourra se former chez lui une pseudarthrose qui n’existait pas chez le père, mais cette pseudarthrose se serait formée chez le père dans les mêmes conditions ; elle se serait formée d’une manière différente chez un animal différent. Rien ne se fait dans un organisme sans le secours de l’hérédité ; l’hérédité est la transmission des propriétés et non des réactions morphogéniques ou autres qui manifestent ces propriétés dans telle ou telle condition.

Il me semble que la meilleure définition de l’hérédité est la suivante : l’hérédité est l’ensemble des propriétés de l’œuf. Ces propriétés se manifestent par des réactions qui dépendent des conditions de milieu et se transmettent aux diverses cellules de l’organisme avec des modifications qui dépendent aussi des conditions de milieu, mais qui, dans tous les cas, ne sont que quantitatives. Au point de vue spécifique au moins, la même hérédité se retrouve dans toutes les cellules de l’organisme, et il est invraisemblable de dire, qu’en un point quelconque du corps, un phénomène quelconque se passe sans le secours de l’hérédité, c’est-à-dire qu’une réaction se produit, indépendamment des propriétés des éléments dans lesquels elle se produit.

Considéré à un moment quelconque de son existence, l’individu est le produit de l’hérédité et de l’éducation, éducation étant pris dans le sens très général de l’ensemhle des conditions que l’organisme a traversées depuis qu’il était œuf. Or, la manière dont un organisme réagit à un moment donné à une excitation donnée dépend évidemment de l’état de l’organisme à ce moment précis ; mais l’état de l’organisme au moment considéré étant le produit de l’hérédité et de l’éducation, ce que vous faites aujourd’hui dépend évidemment, non seulement des conditions dans lesquelles vous vous trouvez, mais de toutes les conditions que vous avez traversées depuis l’œuf, de tout ce que vous avez fait depuis le moment de votre conception. Il n’est pas inutile d’insister sur ce fait et de l’exprimer de plusieurs manières.

L’organisme vivant est dans un état dynamique constant. À chaque moment précis, il a des propriétés précises ; ces propriétés se manifestent par des réactions qui dépendent des conditions extérieures. Une minute après, il a d’autres propriétés précises qui dépendent : 1° des propriétés qu’il avait une minute avant, 2° de la manière dont ces propriétés se sont manifestées pendant la minute considérée, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions extérieures que l’organisme a trouvées pendant cette minute. Autrement dit, la vie d’un organisme est une succession d’états tels que chaque état dépend uniquement de l’état précédent et des circonstances qu’il a traversées dans l’intervalle des deux états.

Le premier état de l’organisme est l’œuf, avec toutes ses propriétés personnelles, c’est-à-dire avec son hérédité ; cet état se transforme successivement dans tous les états ultérieurs sous l’influence des conditions de milieu et domine par conséquent tous les états ultérieurs dans lesquels rien ne saurait être considéré comme indépendant de l’hérédité. L’état de l’organisme, l’ensemble des propriétés de l’organisme à un moment considéré, est donc, je le répète, le résultat précis de l’hérédité et de l’éducation. Deux êtres qui ont même hérédité (œufs jumeaux) peuvent différer par l’éducation ; cassez le bras à l’un des jumeaux, il sera manchot et différera par cela même de son frère. Deux êtres qui ont même éducation peuvent différer par l’hérédité ; un œuf de poulet et un œuf de canard élevés dans une même couveuse artificielle donneront l’un un poussin, l’autre un caneton. Tout ceci fait prévoir qu’il sera à peu près impossible que deux êtres soient identiques et, d’autre part, les ressemblances qui existeront entre deux êtres pourront être de deux natures opposées : 1° ressemblances héréditaires, dues à des analogies considérables dans l’hérédité, et se manifestant en dépit des différences d’éducation ; exemple, deux hommes de race blonde, élevés l’un en France, l’autre en Angleterre, se ressembleront par leur caractère héréditaire blond et différeront par le langage qu’ils parleront ; 2° ressemblances de convergence dues à des analogies considérables dans l’éducation et se manifestant en dépit de différences d’hérédité ; exemple, un blond et un brun tous deux élevés en Angleterre, se ressembleront par leur langage, mais différeront, par la couleur de leurs cheveux. Suivant le point de vue auquel on se place on est amené à attacher plus d’importance aux ressemblances d’hérédité ou aux ressemblances de convergence. Le problème le plus passionnant de l’hérédité est d’étudier la limite des divergences possibles entre deux êtres ayant la même hérédité, c’est-à-dire d’établir les ressemblances fatales, sous peine de mort, entre deux êtres ayant la même hérédité.

Cette question se décompose en deux questions différentes : 1° Quelles sont les divergences possibles dans l’évolution individuelle de deux êtres ayant même hérédité ? 2° Comment deux êtres peuvent-ils avoir même hérédité ? et dans cette dernière question il y a deux parties : (a) transmission des caractères acquis ; (b) fécondation ou amphimixie.

  1. Voir la première partie de ce volume.