Lamarckiens et Darwiniens/Résumé du problème biochimique

CHAPITRE XVIII

résumé du problème biochimique


Il me semble que toutes les difficultés disparaissent lorsque, entrant franchement dans le domaine des explications purement chimiques, on considère que toutes les propriétés des cellules tiennent uniquement à la qualité de leurs substances plastiques constitutives et à la quantité de chacune de ces substances intervenant dans la constitution de la cellule considérée. Nous avons été amenés précédemment à considérer comme formées des mêmes substances chimiques tous les plastides d’une même espèce ; les différences individuelles entre plastides de même espèce sont donc uniquement quantitatives ; les variations qui se produisent dans l’intérieur d’une espèce, sans franchir les bornes de l’espèce, sont uniquement quantitatives. Ce qui définit les caractères particuliers d’un plastide donné d’une espèce donnée ce sont les quantités respectives de substances plastiques qui le composent, ou, si vous voulez, pour employer une expression mathématique commode, les cœfficients quantitatifs de ce plastide.

Deux plastides composés des mêmes substances a, b, c, d, e, f, seront différents, si l’un a pour coefficients 2, 1, 3, 7, 4, 6, et l’autre 3, 5, 2, 1, 8, 4. Bien plus, étant donnée l’espèce à l’avance, on connaît la nature des substances a, b, c, d, e, f. Il suffit donc pour définir un plastide d’une espèce donnée, de préciser ses coefficients 2, 1, 3, 7, 4, 6. Cette liste de nombres précise tous les caractères du plastide considéré. Les caractères individuels sont tous inclus dans la liste des coefficients. Deux plastides qui ont mêmes coefficients sont identiques ; deux plastides qui diffèrent par un coefficient sont différents.

Et il faut remarquer immédiatement que ce qui importe dans la détermination des caractères des plastides, c’est non pas la valeur absolue des coefficients, mais leur rapport de proportionnalité. Un mélange d’une partie d’eau et de deux parties d’alcool aura les mêmes propriétés, que vous en preniez un litre ou cinq litres. Il en sera évidemment de même pour les plastides ; à la condition d’assimilation ou condition n° 1, le plastide augmente en restant semblable à lui-même, puisqu’il donne par bipartitions successives des plastides ayant tous exactement les mêmes caractères. Ce qui reste constant, dans un plastide à la condition n° 1, c’est donc le rapport de proportionnalité existant entre les coefficients et non la valeur absolue de ces coefficients eux-mêmes ; autrement dit, on ne change pas les caractères d’un plastide en multipliant tous ses cœfficients par un même nombre.

Cette simple remarque conduit immédiatement à une conclusion intéressante. Quand il s’agit de produits chimiques nettement définis, comme le sont les substances plastiques spécifiques a, b, c, d, e, f, la question de la provenance des substances employées pour faire un mélange donné ne peut avoir aucune influence sur les propriétés du mélange. Quand un médecin formule une potion, il sait que cette potion aura les propriétés sur lesquelles il compte pour la guérison du malade, quel que soit le pharmacien qui exécute l’ordonnance, quels que soient les bocaux d’où seront extraits les produits chimiquement purs qui doivent entrer dans la potion.

Toutes les substances plastiques spécifiques étant rigoureusement les mêmes dans tous les plastides d’une même espèce, les propriétés d’un plastide donné résultent uniquement des proportions quantitatives des substances qui entrent dans sa constitution et non de la provenance de ces substances ; autrement dit, étant donné, par exemple, un œuf parthénogénétique d’abeille d’une race a, si l’on peut réaliser, par un processus quelconque, la substitution, à l’une de ses substances plastiques a, de la même quantité de la même substance a empruntée à une autre abeille d’une autre race b de la même espèce, l’œuf n’aura aucunement changé et donnera une abeille de race pure a. Autrement dit, ce qui fait les ressemblances inhérentes aux liens de parenté, c’est, non pas, comme on le croit généralement, l’origine commune des substances constitutives des individus cousins mais, uniquement, l’analogie de certains rapports numériques dans la constitution des plastides de ces individus. Ce qui fait l’hérédité, ce n’est pas le moins du monde la continuité de substance du parent à l’enfant, mais la similitude des coefficients de l’œuf père et de l’œuf fils. On pourrait supposer fabriqué, avec de la substance empruntée à d’autres individus de même espèce que le père, un œuf identique à l’œuf père et qui donnerait un individu identique à lui ; on pourrait au contraire supposer fabriqué avec de la substance du père un œuf ayant des coefficients différents de ceux du père et qui donnerait un enfant n’ayant avec le père aucune analogie. On ne saurait trop insister sur ces considérations, car elles sont en désaccord absolu avec l’opinion courante. Voici encore une manière saisissante d’exprimer le fait sur lequel je veux attirer l’attention :

Supposons, hypothèse tout à fait gratuite mais pas invraisemblable néanmoins, qu’un être donné a ait la propriété, dans certaines conditions précises et par je ne sais quel mécanisme de corrélation, d’exercer une influence modificatrice sur un plastide de même espèce mais d’origine étrangère, au point de donner à ce plastide, par des destructions partielles de substances, exactement les coefficients de l’œuf duquel lui-même a provenait. Ce plastide, ainsi modifié, sera rigoureusement le fils de a bien que n’ayant aucune parcelle de sa substance et lui ressemblera absolument. Je le répète, on ne changerait rien aux propriétés d’un œuf, en substituant à toutes ses substances plastiques, les mêmes quantités des mêmes substances empruntées à d’autres individus de la même espèce ; cela, il est vrai, nous ne savons pas le faire, mais en réfléchissant un instant au phénomène même de l’assimilation, nous constatons avec la plus grande évidence, qu’il y a, au cours du développement, une rénovation moléculaire continue de la substance de l’œuf, de sorte qu’au bout de très peu de temps, il est fort probable qu’il n’y a plus dans l’enfant aucune molécule de la substance du parent. La transmission de substance n’a rien à voir dans l’hérédité, en dehors des caractères purement spécifiques, communs à tous les êtres d’une même espèce et qui sont les caractères qualitatifs. L’hérédité individuelle, l’hérédité des caractères personnels des parents est uniquement la transmission des coefficients numériques. Le problème de la ressemblance entre parents se ramène donc à celui-ci : Pourquoi, dans les conditions normales, des êtres provenus des mêmes parents ont-ils des coefficients quantitatifs semblables ou analogues ?

J’ai longuement étudié la question dans un livre récent[1]. Je n’y reviens donc pas. La question des caractères acquis est d’ailleurs bien plus délicate que celle des caractères congénitaux et je veux montrer comment se pose ce problème avec le langage des coefficients quantitatifs : normalement, dans les conditions où une espèce ne varie pas, dans un milieu auquel l’espèce est complètement adaptée, il y a hérédité des caractères congénitaux, c’est-à-dire que les coefficients de l’œuf initial se retrouvent sans changement dans les coefficients des cellules sexuelles de l’être qui provient de cet œuf. Il n’en est plus de même dans un milieu auquel l’espèce considérée n’est pas adaptée ; l’être adulte, en luttant contre des conditions nouvelles d’existence, acquiert des caractères nouveaux. Il faut bien s’entendre sur la définition de cette expression : caractères acquis. Naturellement, il y a toujours des différences entre deux êtres ayant même hérédité, dès que les moindres divergences se sont produites dans l’éducation de ces deux êtres, et croire que toutes ces différences vont devenir héréditaires serait nier l’hérédité même dans ce qu’elle a de plus important. On ne doit considérer, parmi les caractères nouveaux, comme caractères réellement acquis, que ceux qui ne tiennent pas passagèrement à l’action passagère du milieu, mais persistent même après qu’ont disparu les circonstances qui les ont fait naître. Je n’ai pas la prétention d’expliquer en quelques lignes le mécanisme de l’hérédité des caractères acquis, mais je puis en donner une idée assez facilement dans le langage des coefficients quantitatifs. Ainsi que je l’ai montré ailleurs[2], il y a des caractères quantitatifs communs à tous les éléments histologiques d’un être supérieur, quelque différenciés que soient ces éléments ; ces caractères quantitatifs communs, ces coefficients que n’a pas touchés la variation quantitative au cours de l’évolution individuelle, sont les caractères individuels. Eh bien, j’appelle caractère nouveau, caractère acquis, un caractère de l’adulte, caractère morphologique ou physiologique ou psychologique, un caractère qui est incompatible avec l’existence de ces coefficients quantitatifs communs à tout l’organisme.

De deux choses l’une : ou bien il existe une nouvelle combinaison de coefficients compatible avec le nouveau caractère et alors, le jeu de la sélection naturelle s’exerçant entre les éléments des tissus arrivera, comme je l’ai montré dans l’Évolution individuelle, à modifier à la longue tous les éléments histologiques de manière à leur donner cette nouvelle combinaison de coefficients ; il n’y aura plus antagonisme entre le caractère nouveau et les propriétés quantitatives des éléments ; le caractère nouveau sera réellement acquis et il sera par là même héréditaire, puisqu’il sera maintenant la conséquence de la combinaison de coefficients qu’il a primitivement contribué à produire.

Ou bien, il n’existe pas de combinaison de coefficients compatible avec le caractère nouveau considéré. Alors ce caractère nouveau ne se maintiendra que sous l’influence toujours agissante du milieu ; il ne sera pas acquis ; il disparaîtra dès que le milieu cessera d’agir dans le même sens ; il ne sera pas héréditaire.

Voici un exemple très grossier, qui fera bien comprendre ma pensée :

Je considère un plastide a b c d e f qui est sphérique dans les conditions ordinaires. Je suppose que ce plastide se trouve dans des conditions de pression telles qu’il devienne cubique et que cela dure longtemps. Il y aura antagonisme entre la forme obligatoire du plastide dans les conditions de milieu considérées et la forme d’équilibre spécifique qu’il aurait naturellement sans ces pressions malencontreuses. Cet antagonisme, cette lutte pourra être nuisible à notre plastide au point de détruire partiellement quelques-unes de ses substances plastiques ; donc, variation quantitative dont la sélection naturelle tirera naturellement profit.

De deux choses l’une : ou bien, parmi les diverses combinaisons de coefficients, il y en a une qui correspond à la forme d’équilibre cubique, et alors, cette combinaison, si elle se réalise au cours de la destruction, se conservera immédiatement étant adaptée aux conditions extérieures ; nous aurons obtenu une nouvelle race cubique de l’espèce plastidaire considérée ; cette forme cubique se conservera ensuite, même si les conditions de milieu ne la rendent plus mécaniquement nécessaire ; le caractère cubique sera acquis et héréditaire.

Ou bien, parmi les diverses combinaisons de coefficients, il n’y en a aucune qui corresponde à une forme d’équilibre cubique. Alors, l’antagonisme persistera entre la tendance naturelle du plastide à récupérer sa forme d’équilibre sphérique et la tendance du milieu à lui donner mécaniquement la forme cubique. Dès que les pressions disparaîtront, le plastide redeviendra sphérique ; le caractère cubique n’aura pas été acquis, ne sera pas héréditaire. Ces quelques considérations suffisent à faire comprendre le problème de l’hérédité des caractères acquis, envisagé au point de vue purement chimique des coefficients quantitatifs des plastides.

Quant au problème de l’amphimixie, je l’ai traité, à ce même point de vue purement chimique, dans un petit livre récent[3]. Je voudrais surtout avoir montré, dans les pages précédentes, de quelle extrême précision est susceptible l’explication biochimique de l’hérédité et combien est cohérent l’ensemble des déductions auxquelles conduit son étude méthodique.

  1. Évolution individuelle et hérédité, op. cit.
  2. Évolution individuelle et hérédité, op. cit.
  3. La sexualité ; Paris, Carré et Naud, 1899.