La vie et la mort des fées/05

Perrin et Cie, Libraires-Éditeurs (p. 113-117).


CHAPITRE V

LES FÉES DANS LE JEU D’ADAM DE LA HALLE


Arras — comme Florence — avait au treizième siècle ses fêtes de mai. Le Jeu de la Feuillée se représenta, dans une salle de verdure, à l’occasion de ces solennités printanières. Arras était, d’ailleurs — toujours comme Florence — une ville d’émeutes et de réjouissances, riche en poètes et en poétesses, en jongleurs et en jongleresses, selon les mots d’alors, et cette corporation chantante y avait même été sanctifiée par un miracle : on lui devait la sainte Chandelle, guérisseuse du mal des Ardents, de sorte qu’elle en détenait la garde d’honneur.

L’auteur de la Feuillée était un fol enfant d’Arras — le moyen âge eut ses mauvais garçons, comme il eut ses héros et ses saints. — On l’appelait Adam le Bossu ; sa vivacité le prédisposait à se mêler de toutes sortes de querelles, et il avait épousé, contre la volonté de son père, une jolie Maroie ou Marion, dont il parait s’être dépris encore plus vite qu’il ne s’en était épris. Mais le savant biographe d’Adam, M. Guy, nous avertit de ne point juger du sentiment de son héros par certaines apparences qu’il se donnait dans ses pièces, afin d’amuser le public.

Il a mis beaucoup de choses dans le Jeu de la Feuillée, qui fut une revue médiévale des événements d’Arras ; la pièce se termine par une amusante et pittoresque visite de fées, de trois fées, selon la coutume : Morgue, Arsile, Maglore.

Ici, comme d’habitude, Morgue est une reine, en même temps qu’une fée. Les deux autres marchent dans son sillage et semblent ses suivantes.

N’est-il pas étonnant de voir la lointaine princesse d’Avalon et de Brocéliande, la souveraine impérieuse de l’île Fortunée, quitter l’ombre légère et fleurie de ses pommiers, et s’approcher des rues populeuses d’Arras ? Pas tant, peut-être, qu’on le croirait ; les fées jouaient un rôle dans les légendes du moyen âge, et beaucoup des auditeurs ne se seraient pas avancés trop loin à travers les campagnes nocturnes, sans espoir ou crainte de les rencontrer. On se les figurait belles et parées, le visage « blanc comme fleur d’épine ». Le jeu d’Adam se passait dans une salle de verdure ; aussi l’appelait-on Jeu de la Feuillée. Sans doute, il était plein d’allusions à des usages locaux ; peut-être la coutume des vieilles femmes était-elle d’aller attendre au bord de la prairie d’invisibles fées que l’on épiait toujours, et qui ne passaient jamais. Que d’êtres humains guettent ainsi, sans se décourager, les chances incertaines de la vie ! Les fées d’Adam se cachent le jour ; elles ne marchent ou ne se montrent que la nuit. Elles donnent des conseils aux vieilles femmes qu’elles rencontrent à la lisière de quelque champ ou de quelque bois. Et les Artésiennes se reconnaissaient ; comme la mode en était enracinée en Écosse pour les lutins familiers, il était vraisemblablement admis de préparer une table servie à l’usage des fées en voyage. Si l’heure de la visite touchait à celle du crépuscule, les brouillards légers de l’automne prenaient, aux yeux usés des aïeules, la forme des belles visiteuses.

Que signifier cette sagesse féerique attribuée aux vieilles femmes ? Ce que l’on est convenu de nommer les résultats de l’expérience ? Une certaine ruse, un peu de défiance, la peur d’être dupes en ce monde où tant de nobles cœurs n’ont été grands que pour avoir ignoré cette peur ?

Adam nous montre Morgue, Arsile, Maglore arrivant au lieu qu’elles prétendent favoriser. Deux tapis sont disposés pour elles. Naturellement, Morgue, la première, a le sien ; Arsile prend place sur l’autre ; seule, Maglore n’en a point. La petite fée enrage ; elle se vengera de cet oubli. Très humaine, très féminine, elle s’écrie : « Mon deuil est d’autant plus grand que vous les avez, ces tapis, et que je ne ais ai pas. » C’est tout simple.

Oh ! les pauvres petites cervelles de femmes frivoles et vaniteuses qu’ont ces fées ! On les sent ployer et frémir au souffle du caprice. Elles ne possèdent ni moralité ni persévérance ; elles sont de folles et légères petites femmes, et de plus vindicatives, méchantes au besoin, cruelles, comme tous les êtres asservis à leur propre vanité !

Morgue est, selon Adam, éprise d’un certain Robert Sommeillous. Elle avait eu, croyons-nous, assez de caprices, la fantaisiste reine d’Avalon, la sombre hôtesse de Brocéliande. Il ne s’agit plus ici de héros légendaires : de Guyomar, de Rainoart, d’Ogier. Ce Robert Sommeillous devait être quelque bon vivant, habitant la cité d’Arras, et le poète nous amène l’envoyé du roi Hellequin médisant de Robert Sommeillous, pour éveiller le dépit de Morgue, et lui faire agréer l’amour de son maître. Morgue est aussi superficielle que Maglore. Ces personnes étranges, quelque peu suspectes, se tiennent à l’écart, quand elles aperçoivent un reliquaire. Il y a pourtant des fées assez pieuses qui prêchent l’obéissance aux lois de l’Église.

À l’heure des dons, Morgue et Arsile répandent des bienfaits  ; Maglore des malédictions. Le souhait que la méchante adresse à Adam, c’est qu’il passe la vie avec sa femme, au détriment de ses études ou de ses ambitions. Ici, la féerie prend un caractère comique, et touche à la parodie. Mais, derrière le petit groupe de ces frivoles fées médiévales, nous voyons se dessiner encore les grandes ombres des Moires grecques, des Parques latines, dont deux sont ouvrières de vie et de bonheur, et dont la troisième est celle qui menace, celle qui rompt le fil.

Maglore présente déjà le type achevé de la mauvaise fée que Perrault, en l’habillant à la mode de son siècle, à lui, nous montrera dans la Belle au Bois dormant, type populaire, sans doute, et que la tradition a conservé. Il est intéressant de le signaler ici. Sous Louis XIV, la fée contemporaine de saint Louis était devenue très vieille ; on la croyait morte ou enchantée. Les fées du dépit et de la rancune ont, hélas ! la vie assez dure, et, quand elles dorment, il n’est point trop difficile de les réveiller.

Ces fées de la Feuillée méritent quelque reconnaissance, pour nous avoir l’ait évoquer un joli coin du moyen âge où se détache la curieuse physionomie de leur créateur, de cet écervelé qui logea, pourtant, deux grains de poésie dans sa tête folle, et dont la verve, — les Adieux à Arras en témoignent, — fut susceptible de s’imprégner de mélancolie.