La vallée de la mort/05

Police Journal Enr (Aventures de cow-boys No. 4p. 13-16).

CHAPITRE V

LA SALOUNE IDÉALE


Avant d’entrer dans la saloune, Baptiste Verchères enleva sa badge d’officier spécial de la royale montée.

Puis il poussa la porte, et, jouant à l’homme éméché, tituba à l’intérieur de la buvette.

Elle n’était qu’à moitié remplie.

J. B. vit les 3 Rioux.

Faisant mine de s’accrocher un pied, il mit comme accidentellement la main sur l’épaule du vieil Onésiphore et lui dit à voix très basse :

— Quoiqu’il arrive, laisse-moi faire et obéissez-moi à l’aveuglette…

— Correct.

Le chef s’avança en tricolant :

Le bar dernière lequel trônait la plantureuse Mae Eastman.

Malgré sa graisse elle n’était pas désagréable à regarder.

Elle et ses pommettes saillantes.

— 4 gins, ordonna-t-il, 3 pour moi et un pour faire engraisser la maigre propriétaire de ces lieux…

Mae manifesta sa colère.

Sortant un colt de dessous le comptoir, elle le braqua de la main gauche sur Verchères :

— Si vous n’étiez pas saoul vous seriez à l’heure actuelle un homme mort. On ne se moque pas de moi impunément ici… Je ne vous conseille pas de recommencer, car cette fois je vous drille un trou entre les deux yeux…

— Vous n’êtes pas commode, madame…

Il jeta un regard circulaire autour de la salle.

Vit les trois filles…

Elles étaient belles…

Mais de cette beauté vulgaire qui éveille les instincts les plus bas de la nature humaine.

Il s’approcha d’elles.

S’assit à leur table.

Et dit :

— Considérez-vous engagées toutes les trois avec moi, jusqu’à nouvel ordre.

— Entendu…

— Et maintenant commandez ce qu’il y a de plus dispendieux dans la maison. Ou devrais-je dire dans la cabane… ?

Elles ne se firent pas prier, les cocottes.

Quand le waiter eut fait son devoir. J. B. prit dans sa main le menton de la fille la plus rapprochée :

— Comment t’appelles-tu, la belle ?

— Gloria.

— Et toi ?

— Betty.

— Et toi ?

— Josette.

Il cria :

Hurla presque :

— Musique, valse !

Le maigre orchestre composé d’un violon et d’un petit accordéon, entama une valse-hésitation dont il massacra la langueur amoureuse…

Verchères invita :

— Je donne cinq piastres par danse, viens-tu, Gloria ?

Si elle venait…

— Pour $5…

Ce n’était pas à demander.

Il dansait…

Mal.

Il pila sur un orteil de Gloria :

— Aguogue !

Verchères dit comiquement :

— À propos, d’où viens-tu, toi ?

— De Toronto.

— Tiens, tiens, la ville des orangistes, des fleurs d’orangers…

Il reprit :

— Quant à toi tu as la fleur dérangée.

Gloria prit bien la craque :

— Ça vaut un 5, dit-elle…

Les derniers accords de la valse s’éteignirent sur une note fausse.

Baptiste applaudit.

Se rendit auprès des musiciens.

Leur donna un deux.

Et dit :

— Encore…

— Une valse ?

— Oui.

Cette fois il dansa avec Betty.

Soudain il dit :

— Ça sent l’orange.

— Hein ? questionna Betty.

— Oui, ça sent l’orangisme…

— Ah, je comprends ; mais qui vous a dit que je venais de Toronto ?

— Mon petit doigt…

Comme il dansait la troisième valse-hésitation avec Josette, il aspira…

…aspira :

— Ça sent donc bien la boucane…

— La fumée, fit Josette, mais je ne sens rien, moi…

J. B. s’écria :

— Je sais ce que c’est, c’est ton antipapisme, qui brûle…

— Mon antipapisme ?

— Oui, Toronto est la capitale des antipapistes protestants. Tu dois venir de là, dis…

— En effet, c’est exact…

Baptiste jongla…

Trois filles de Toronto…

Il y avait là plus qu’une coïncidence…

Plus qu’un hasard.

Enfin…

À l’exemple de la mine d’or, il avait le filon.

Il soupira :

Pourquoi Fulton, l’inventeur de la locomotive à vapeur n’a-t-il pas inventé un moyen rapide pour que les hommes puissent se parler à de longues distances les uns aux autres ?

Hélas, ça allait prendre un très long temps avant que soit rendue à destination la lettre qu’il écrirait ce soir…

Si la réponse pouvait ne pas arriver trop tard.

Il remit leurs trois $5.00 aux trois bibittes à piastres.