La valise mystérieuse/15

Éditions Édouard Garand (68p. 41-43).

XV

L’ACCUEIL QUE MAÎTRE ALPACA ET MAÎTRE TONNERRE FIRENT À DEUX AGENTS DE POLICE


C’est à ce moment que Tonnerre et Alpaca. chargés de paquets de toutes sortes, revinrent de la mission dont les avait chargés Henriette le matin de ce jour.

Dès leur entrée, les deux anciens pitres du Cirque « Ringling » remarquèrent les physionomies altérées des deux jeunes gens.

— Bon, ça va mal ! se dit Alpaca.

— Il y a du tracas, pensa Tonnerre, tenons-nous bien.

Puis Alpaca disait :

— Mademoiselle, je pense que vous serez satisfaite de nos premiers services.

— Merci, mes amis. Avez-vous pu faire imprimer les cartes de visite mentionnées sur la liste que je vous ai remise ce matin ?

— Oui, mademoiselle, répondit Tonnerre, mais ça n’a pas été sans quelques peines. Figurez-vous que nous avons dû parlementer avec trois imprimeurs. Sont-ils têtus un peu ces imprimeurs ! Ils réclamaient deux ou trois jours pour imprimer un simple nom deux fois douze seulement. Si bien que nous nous vîmes réduits à la perspective peu alléchante de rôder tout le jour et toute la nuit pour trouver — et sans certitude encore — l’homme qu’il nous fallait. Or, ce que voyant, mademoiselle, au quatrième de ces personnages nous en vînmes au tour des arguments auxquels on ne résiste pas… c’est-à-dire que nous l’avons décidé ! Si mon souvenir est fidèle, il était alors onze heures de matinée. Selon que nous en avait priés cet imprimeur, à qui du reste j’avais eu soin de dire son fait, nous sommes repassés vers les deux heures de relevée. Eh bien ! — cela pourra vous paraître incroyable — cet animal-là a eu la grossièreté de nous faire attendre et languir une grosse heure. En sorte que…

— Et ces cartes, vous les avez ? interrompit Henriette qui redoutait que le verbiage de Tonnerre ne prit fin.

— Les voici, mademoiselle, répondit ce dernier en présentant à la jeune fille un petit paquet.

— Merci.

Pierre Lebon, ayant observé que les deux amis revenaient avec les mêmes habits déchirés, rapiécés, fripés, demanda alors :

— Vous n’avez donc pas acheté des habits pour vous-mêmes ?

— Si fait, monsieur, répondit Alpaca. Mais vu que ces vêtements que nous avons commandés avaient besoin d’un coup de fer, on nous a priés de repasser dans la soirée.

Tout en rendant compte de leur mission, Alpaca et Tonnerre avaient déposé leurs paquets dans un coin de l’étude près d’une fenêtre donnant sur la rue. Une auto venait de s’arrêter devant la maison et deux inconnus en descendaient. Ceux-ci parurent se consulter à voix basse tout en élevant leurs regards vers l’étage et l’appartement où se trouvaient nos amis. Alpaca qui, machinalement, avait jeté les yeux sur la rue, saisit le manège de ces deux hommes qu’il vit ensuite se diriger vers la maison.

Saisi d’un pressentiment, il se tourna vers Henriette et dit, à voix rapide et basse :

— Je pense que nous allons avoir la visite de la police !

— Et ils sont deux ! dit à son tour Tonnerre qui avait également vu arriver les deux agents.

— Je m’attendais un peu à cette visite, dit tranquillement Henriette.

Et en peu de mots elle instruisit les deux amis de l’accusation qui pesait sur Pierre et sur elle-même. Et elle ajouta avec un sourire railleur :

— Vous comprenez, mes amis, que cette visite de la police ne peut guère nous surprendre.

— Que songez-vous à faire, Henriette ? interrogea Pierre ému à cette nouvelle.

— Rien… attendre seulement. En tout probabilité ils s’en retourneront après que Mme Fafard, selon nos instructions, leur aura répondu que nous sommes absents.

— Mais supposons que ces deux hommes s’avisent de monter jusqu’ici, afin de s’assurer par eux-mêmes de notre absence ?

— En ce cas, nous seront arrêtés, voilà tout.

— Arrêtés ! fit Pierre que cette perspective fit pâlir.

— Cela vous effraye ? sourit Henriette.

— Pour moi, personnellement, pas trop. Mais c’est vous, Henriette ! Songez donc… être jetée en prison parmi cette classe de femmes vouées à tous les vices !… Oh ! rien qu’à y penser, je sens l’horreur m’envahir.

— Pierre, reprit la jeune fille, j’ai peur aussi, mais non de la prison, mais de perdre notre liberté, parce qu’en perdant notre liberté nous perdrons toutes chances de retrouver les plans et le modèle de votre Chasse-Torpille. C’est donc là ma seule peur.

— Voulez-vous me permettre un avis ? intervint Alpaca.

— Certainement, dit Henriette.

— Pour ne pas laisser de chance au hasard, je vous conseillerais de vous réfugier dans la chambre que la brave dame de cette maison a mise à notre disposition : et nous, si les deux agents s’avisent de venir mettre le nez ici, nous arrangerons l’affaire. Qu’en dites-vous, Maître Tonnerre ?

— Je dis, répliqua Tonnerre qui crut saisir la pensée de son camarade, que ces deux agents de police laisseront cette maison fort émerveillés de notre parfaite civilité.

En bas une sonnerie vibra longuement.

— Voilà les deux agents qui sonnent, dit Henriette.

— Allons-nous suivre le conseil de nos amis ? demanda Pierre.

— Certainement, la prudence nous le commande.

En entendant sonner à sa porte, Mme Fafard était accourue du fond de sa cuisine. Elle vit deux inconnus bien mis et à l’air respectable. Un moment elle pensa que ces deux hommes cherchaient un domicile. Mais l’un des inconnus lui demanda aussitôt, en anglais :

— C’est ici que demeure Monsieur Lebon ?

Surprise par cette question à laquelle elle ne s’attendait pas, Mme Fafard ne répondit pas tout de suite. Son trouble fut remarqué par les agents qui échangèrent un coup d’œil d’intelligence.

Le deuxième agent vint de suite à la rescousse en se servant de la langue française.

— Monsieur Lebon, fit-il avec un sourire bonhomme, il est là, n’est-ce pas ?

— Oui… balbutia enfin Mme Fafard.

— C’est ce que nous pensions, dit le même agent avec un air satisfait.

— C’est-à-dire, se reprit Mme Fafard d’une voix bien tremblante qui la démentait, que Monsieur Lebon demeure dans cette maison, mais il est absent à cette heure. Et ce pieux mensonge mettait sur le visage de la brave femme une forte couche de cramoisi.

Un sourire ambigu plissa les lèvres des deux agents.

— Ah ! il est absent, reprit le premier agent, mais en français cette fois. Il est absent de la ville sans doute ?

— Oui, monsieur.

— Pouvez-vous nous dire où il est allé ?

— Je l’ignore, répondit la pauvre femme qui se sentait mourir, si peu habituée à mentir qu’elle était.

Les deux hommes se consultèrent du regard.

— Madame, fit le second agent sur un ton sévère, je dois vous déclarer de suite que nous sommes de la police.

Mme Fafard chancela.

— Et, continua l’agent, une grave accusation pèse sur votre locataire. Nous sommes chargés, en cas d’absence de ce dernier, de faire une perquisition dans son appartement.

Mme Fafard, n’ayant pu être prévenue et ne pouvant deviner l’entente qui venait d’être arrangée entre nos amis, demeura confondue et sans voix. Seule sa pensée vacillante exprima ces deux mots :

— Les malheureux !…

— Madame, voulez-vous nous indiquer l’appartement de Monsieur Lebon ?

— Oui, monsieur… parvint à bégayer la pauvre femme dont les jambes se dérobaient sous elle. Et incapable de trouver une ruse quelconque qui aurait pu lui donner le temps de prévenir ou de faire prévenir le jeune inventeur, elle laissa entrer les deux agents, et leur indiqua le chemin à suivre en montrant l’escalier.

— Montez… au premier, dit-elle presque indistinctement, la deuxième porte à gauche.

— Merci, Madame, dit un des agents avec un sourire de triomphe. Et se penchant à l’oreille de son compagnon il murmura : Nous le tenons !

Les deux hommes furent peu après devant la porte indiquée par Mme Fafard, et trouvèrent cette porte hermétiquement close.

L’un deux frappa rudement.

— Entrez ! cria aussitôt de l’intérieur une voix aigre et perçante.

Les agents poussèrent la porte pour se trouver en présence d’Alpaca assis dans la berceuse et plus grave qu’un sénateur romain en sa chaise curule, et de Tonnerre béatement allongé sur le sofa et fumant avec allégresse une pipe toute neuve bourrée du meilleur tabac.

Les agents s’étaient arrêtés un peu décontenancés, tant ils s’attendaient de trouver, au lieu de ces deux inconnus dépassant l’âge mûr, un jeune homme dont ils possédaient le parfait signalement.

Entrez donc, messieurs ! commanda Alpaca de sa voix profonde et sévère.

Machinalement les deux hommes obéirent pour repousser la porte derrière eux.

— Asseyez-vous, reprit Alpaca en leur indiquant des sièges, et veuillez nous dire, je vous prie, ce qui nous vaut l’honneur de votre visite.

Les deux hommes demeurèrent debout paraissant étudier les êtres et les choses du petit cabinet de travail. À la fin, l’un d’eux dit :

— Pardon… nous pensions trouver ici Monsieur Lebon !

— Monsieur Lebon ?… s’écria Alpaca en se levant avec vivacité pour s’approcher des agents. C’est moi-même, messieurs, ajouta-t-il. Et si c’est pour des services professionnels, je suis à vous… Maître Alpaca-Lebon, conclut-il en s’inclinant.

— Et moi, fit à son tour Tonnerre en accourant se ranger à côté de son compagnon, je suis notaire… Maître Tonnerre-Lebon, à votre service, messieurs !

Les deux agents échappèrent un geste de surprise.

— Nous sommes, en effet, Messieurs Lesbons, compléta Alpaca avec une nouvelle révérence.

— Hommes de loi tous deux, ajouta Tonnerre.

— Si c’est pour une cause civile ou criminelle, reprit Alpaca, vous ne trouverez pas mon pareil et je vous garantis le succès.

— Si c’est pour contrat quelconque ou acte notarié, fit Tonnerre, je vous rédigerai cela sans équivoque.

— Nous cherchons… voulut dire un des agents tout ébaubi…

— Un plaideur de première force ?… interrompit Alpaca, je suis l’un, messieurs.

— Ou un expert en rédaction légale ?… je suis l’autre, dit Tonnerre.

— Non, ce n’est pas… tenta de dire l’un des agents.

— C’est peut-être, interrompit Alpaca, un appel en Cour Suprême ?…

— Ou bien pour un testament qui ne laissera aucune prise aux tribunaux ?

— Non… cria l’un des agents avec colère, il ne s’agit ni d’appel ni de testament, mais…

— Bon, je vois ce que c’est, interrompit Tonnerre très sérieux, c’est un contrat de mariage. Vous tombez bien, messieurs, c’est ma spécialité, les contrats de mariage. Ou bien, serait-ce par hasard un acte de vente, cession, donation entre vifs… à moins qu’il ne s’agisse simplement d’un emprunt hypothécaire ?… Je suis de tout cela, chers messieurs.

— Peut-être est-ce un divorce que vous désirez soumettre à la magistrature ?… Je suis légiste, messieurs.

Et moi, notaire, je pourrai en style ondoyant préparer l’acte de divorce en y mentionnant toutes concessions, biens meubles et immeubles, progéniture passée et à venir, legs et caetera que vous désirez faire à vos charmantes épouses respectives.

— Je vous certifie à l’avance, messieurs, déclara Alpaca avec un grand geste, que votre cause est gagnée !

Interloqués par cette volubilité étourdissante de nos deux compères, épouvantés aussi par leurs grands gestes qui menaçaient de briser quelque chose à leurs visages, les deux agents de police retraitaient prudemment vers la porte. Si bien que nos deux gaillards, enhardis, se mirent à multiplier leurs offres de service et à se vanter au point de faire pâlir un Gascon.

— Et s’il s’agit d’un crime que vous avez commis, poursuivait Alpaca d’une voix presque tragique, ayez confiance en moi : car je sais attendrir les juges les plus durs, les jurés les plus entêtés, je sais faire pleurer les auditoires les plus froids et les plus indifférents.

— Car si vous avez commis tel crime, l’échafaud vous regarde, messieurs ! cria Tonnerre avec un geste redoutable.

— Car le bagne vous ouvre déjà ses portes infernales !

— Car le bourreau graisse déjà la corde qu’il vous passera au cou… faites donc vos testaments !

— Car la tombe s’ouvre sous vos pas… confiez-moi votre crime !

— Confiez-moi vos biens et vos fermes ! clama Tonnerre d’une voix stridente.

Mais déjà les deux agents, saisis de vertige, s’enfuyaient, dégrigolaient l’escalier, se précipitaient au dehors et gagnaient leur machine qui bientôt détalait comme si le diable eût été agriffé à l’arrière.

Et Tonnerre lançait par la fenêtre un éclat de rire homérique. De son côté Alpaca, toujours grave, disait :

— Voilà deux individus qui sont bien près de devenir fous !

Tonnerre continuait à se tordre.

Henriette et Pierre, qui avalent entendu cette scène de la chambre où ils s’étaient réfugiés, mêlèrent leurs rires à celui de Tonnerre…