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§. XIX.

Si la Croïance de l’Immor-
talité de l’Ame est es-
sencielle au Carac-
tere de l’Honnete-
Homme ?


Il paroît d’abord, qu’une Perſonne, qui n’attend & n’eſpere rien après ſa Mort, ne ſauroit être retenue par la Crainte, & qu’elle doit ſe porter ſans Remords aux plus grands Crimes.

Je conviens, & c’eſt une Choſe qu’on ne ſauroit mettre en Doute, que la Croïance de l’Immortalité de l’Ame eſt néceſſaire, pour contenir le bas Peuple & les Perſonnes Vulgaires, qui, nées naturellement mauvaiſes, agiſſent plûtôt en Eſclaves, qu’en Hommes libres, & douez de la Raiſon, qui nous fait aimer la Vertu par rapport à elle-même comme étant le Bien le plus parfait qu’on puiſſe acquérir. Mais, je penſe auſſi, & l’Expérience certifie tous les jours mon Sentiment, que, parmi les Gens d’un certain Rang, la Croïance de l’Immortalité de l’Ame n’eſt point un Attribut qui leur ſoit néceſſaire, pour devenir ou pour être honnête Homme.

Bien des Héros, des Philoſophes, des Poëtes, qui ont cru la Mortalité de l’Ame, ont ſouhaité ardemment d’immortaliſer leur Nom. Ce Deſir ſuffit pour exciter à la Gloire & à la Vertu. Epicure, qui fut un des plus grands Adverſaires de l’Immortalité de l’Ame, fut auſſi un des Philoſophes anciens qui vécut le plus éxemplairement. La Régularité de ſes Mœurs, ſa Candeur, ſa Probité, forcérent les Stoïciens d’avouër, que ſa Morale n’avoit rien que d’épuré. Seneque, nourri & élevé dans une Secte toujours oppoſée à celle que forma Epicure, a rendu Juſtice au Mérite de ce Philoſophe, & à l’Excellence de ſes Préceptes[1]. Le même Seneque dit, que quelques-uns de ceux qui ſuivoient la Doctrine de ce Philoſophe n’étoient pas devenus débauchés, parcequ’ils avoient embraſſé ſa Doctrine, mais parce qu’ils étoient débauchés naturellement ; la Volupté d’Epicure étant fort ſobre, fort réſervée, & fort ſêche[2]. Des Peres de l’Egliſe lui ont accordé les mêmes Louanges. St. Jérome témoigne beaucoup d’Eſtime pour ce Philoſophe & St. Auguſtin avoüe, qu’il l’eut préféré à tous les autres, s’il eut crû auſſi-bien qu’eux des Chatimens & des Récompenſes dans l’autre Vie[3]. Lucrece, Sectateur, d’Epicure, vécut toujours d’une Maniere ſimple, honnête, & frugale. Le Chancelier de l’Hopital croïoit l’Ame mortelle, ou du moins l’aſſure-t-on ainſi[4]. Ce fut cependant un très honnête Homme, qui vécut parmi beaucoup de Scélérats, qui penſoient qu’elle étoit immortelle.

Si la Croïance de l’Immortalité de l’Ame étoit abſolument eſſentielle au Caractere de l’honnête Homme, il faudroit que cette Perſuaſion dépendît de nous, comme l’Acquiſition de la Vertu en dépend. Sans cela, nous ne ſerions pas les Maîtres d’être honnêtes Gens ; & il n’y auroit que ceux, qui auroient le Bonheur d’être convaincus de cette Véritez. Or, il ne dépend point de nous d’en être perſuadez : & l’on ne peut objceter, que les Gens, à qui elle n’eſt point ſenſible, ſoient des Perſonnes qui s’aveuglent elles-mêmes, & qui ſouhaitent que l’Ame périſſe avec le Corps ; elles deſirent, au contraire, qu’elle ſoit éternelle. Et ces Perſonnes ne ſont pas de jeunes Débauchés, qui cherchent d’étouffer leurs Remords : ce ſont des Philoſophes, qui tâchent, au contraire, de ſe convaincre de ſon Immortalité. Je me plais, dit Cicéron, à croire l’Ame immortelle ; & ſi elle ne l’eſt point, je veux toujours tacher de me le perſuader[5]. Seneque nous apprend, qu’il ſe ſatiſfaiſoit lui-même, en philoſophant & méditant ſur l’Eternité de l’Ame, & qu’il adoptoit le Sentiment de pluſieurs Grands-Hommes, qui prouvoient moins une Doctrine auſſi ſatiſfaiſante, qu’ils ne la promettoient[6].

Les Hommes n’agiſſent pas toujours conformement à leur Croïance. Quelques-uns d’entre eux, qui ont cru l’Ame mortelle, ont été vertueux ; & quelques autres, qui croïoient qu’elle étoit immortelle, ont étonné l’Univers par leurs Crimes, & foulé aux Pieds toutes les Loix Divines & Humaines. Catilina avoit élevé dans ſa Maiſon un Autel à une Aigle à laquelle il ſacrifioit avec beaucoup de Reſpect & de Superſtition, toutes les fois qu’il ſe préparoit à commettre quelque Crime[7]. Néron avoit une grande Dévotion à une Image d’un petit Enfant, à laquelle trois fois par Jour il offroit des Sacrifices. Bien d’autres Scélérats ont été ſuperſtitieux & perſuadez de l’Immortalité de l’Ame. Louïs XI, croïoit aux Récompenſes & aux Chatiments de l’autre Monde : mais, il n’en a pas moins été vicieux dans celui-ci. Il accommodoit ſa Religion à ſes Deſſeins, plûtôt que ſes Deſſeins à ſa Religion. Brantôme dit, que ce Roi faiſant un jour ſes Prieres devant l’Autel de Notre-Dame de Cléri, on lui entendit dire : Ah ! ma bonne Dame, ma petite Maitreſſe, ma grande Amie, en qui j’ai toujours eu mon Reconfort, je te prie de ſuplier Dieu pour moi, & être mon Avocate envers lui, qu’il me pardonne la Mort de mon Frere, que j’ai fait empoiſonner par ce méchant Abbé de St. Jean. Je m’en confeſſe à toi comme à ma bonne Maitreſſe[8].

Ce n’eſt donc point la Religion, qui, chés les Gens d’un certain Rang, décide uniquement de leur Vertu & de leur Candeur. C’eſt le Tempéremment, l’Education, & l’Amour de la Gloire. Spinoſa ne croïoit certainement pas l’Immortalité de l’Ame. Tous ceux qui l’ont connu avouent que c’étoit néanmoins un honnête Homme ; & toute la Hollande rend juſtice à la Pureté de ſes Mœurs. Le Juif, qui, par un Zêle outré de Dévotion, lui donna un Coup de Couteau en ſortant de la Sinagogue, étoit perſuadé de l’Immortalité de l’Ame, & ſon Crime étoit une Suite de ſa Croïance.

Au reste, Madame, quoique je vous diſe que la Croïance de l’Immortalité de l’Ame n’eſt pas néceſſaire au Caractere de l’honnête Homme, n’allez pas vous figurer, que je ſois un Hérétique. Car, ſi l’on peut avoir des Vertus, & ſuivre cette Opinion, on ne ſauroit en la croïant ; non-ſeulement être Chrétien, mais même perſuadé parfaitement de l’Exiſtence de Dieu. Et, loin d’approuver l’Aveuglement de ceux, qui ſoutiennent ce Sentiment, je penſe, que, dès que l’on veut raiſonner conſéquemment, & examiner les Choſes, on voit clairement la Néceſſité de l’Immortalité de l’Ame. Elle découle naturellement des Preuves invincibles de l’Exiſtence de Dieu : & il faut vouloir ne point faire Uſage de ſa Raiſon, pour croire que la Divinité, toute bonne & toute puiſſante, crée des Hommes, leur défend de faire le Mal, leur ordonne de faire le Bien, & ne les punit point lorſqu’ils deſobéïſſent. L’Argument le plus invincible pour l’Immortalité de l’Ame, c’eſt le Bonheur & la Proſpérité des Méchans dans ce Monde. Leur Félicité ſe diſſîpe comme un Songe : &, lorſqu’ils ſont prêts à paſſer de cette Vie à une autre, ils ſentent alors combien peu ils étoient aſſûrez de la Bonté des Argumens qu’ils ſe faiſoient à eux-mêmes pour obſcurcir la Vérité qui cherchoit à les éclairer.

  1. Mea quidem iſta Sententia, & hoc noſtris invitis Popularibus dicam, ſancta Epicurum & recta præcipere ; & ſi propriùs acceſſeris, triſtia. Seneca de Vita Beatâ, Capit. XII.
  2. Non ab Epicuro impulfi luxuriantur, ſed Vitiis dediti Luxuriam ſuam in Philoſophiæ Sinu abſcondunt, & eò concurrunt, ubi audiunt laudari Voluptatem. Nec æſtimatur Voluptas illa Epituri : ita enim, me hercule, ſentio, cum ſobria & ſicca ſit ; ſed ad Nomen ipſum advolant, quærentes Libidinibus ſuis Patrocinium aliquod ad Velamentum. Seneca de Vitâ Beatâ, Capit. XII.
  3. Epicurum accepturum fuiſſe Palmam in Animo meo, niſi ego credidiſſem poſt Mortem reſtare Animæ Vitam, & Tractus Meritorum, quod Epicurus credere noluit. August. Conſell. Libr. VI. Capit. XVI.
  4. Homo quidem doctus, ſed nullius Religionis, aut, ut verè dicam, Ἄθεος. Belcarius Commentar. Rerum Gallicar. Libr. XXVIII, Num. LVII.
  5. Me verò delectat, idque primùm ita eſſe ; deinde etiam, ſi non ſit, mihi tamen perſuaderi velim. Cicero. Tuſculanar. Quæſt. Libr. I.
  6. Juvabat me de Æternitate Animarum quærere, imò me hercule credere. Credebam enim facilè Opinionibus magnorum Virorum gratiſſimam promitentium magis quam probantium. Senaca, Epiſt. CII
  7. Quam venerari ad Cædem proficiens ſolebas, à cujus Altaribus ſæpè iſtam Dextram impiam ad Necem Civium tranſtuliſti. Cicer. Orat. I in Catilinam.
  8. Brantome, Mémoires, Vie de Charles VIII, Tom. I, pag. 30.