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Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 269-281).

CHAPITRE VI

I

Durant toute la journée, un étrange silence pesa sur Berlin, un silence profondément différent de ce calme habituel des cités modernes que commençait à connaître et à goûter, dorénavant, monsignor Masterman. Celui-ci, en effet, s’était accoutumé au bourdonnement léger des rues passantes, alors que voitures et piétons s’avançaient sans bruit sur un pavage capitonné, et que l’air vibrait d’un murmure continu où figuraient les appels assourdis des cloches et les sons mélodieux des trompes attachées aux automobiles ; tout cela commençait à lui devenir familier, et il y découvrait quelque chose de bienfaisant, quelque chose qui lui rappelait qu’il vivait, en vérité, dans un monde d’hommes aussi occupés et actifs que ceux d’autrefois, mais infiniment plus civilisés, et se soumettant de leur gré à une discipline collective.

Mais le silence de ce quartier central de Berlin n’avait rien de commun avec celui de Paris ou de Londres. Son intensité était, au contraire, inquiétante et sinistre. Par instants s’élevait un sifflement soudain, qui s’agrandissait et s’accentuait bientôt, marquant évidemment le passade d’une voilure chargée de quelque terrible mission révolutionnaire. Plusieurs fois aussi le prêtre avait entendu un échange lugubre de voix sous la fenêtre de la chambre où il continuait à être emprisonné. Ou bien encore, parfois, un bruit semblait descendre sur lui de très haut, probablement le bruit d’un ascenseur qui revenait à terre. Et, à chacun de ces bruits, le prêtre frémissait involontairement, se demandant si ce n’était point le signal de quelque nouvelle catastrophe, le prélude de quelque décision qui allait le rayer du nombre des vivants.

Quant aux progrès des événements, il continuait à n’en rien savoir.

Deux jours s’étaient passés depuis l’affreux instant où la porte s’était refermée derrière le prisonnier, et où le vieux cardinal s’en était allé doucement vers la mort. Depuis, le prêtre n’avait pas même osé interroger le gendarme taciturne qui lui apportait sa nourriture. Des milliers de pensées tourbillonnaient devant lui, comme des images reflétées sur un mur. Il voyait des rassemblements d’armées, l’horizon obscurci par l’approche d’escadres aériennes, accourant pour châtier la révolution allemande. Ou bien c’était cette révolution elle-même qu’il imaginait, répandant à travers le monde ses engins destructeurs, lançant sur Rome et sur Londres, sur Paris et sur Versailles des projectiles, dont chacun suffisait pour anéantir une ville entière.

Avec cela, aucune conclusion définie ne s’offrait à la pensée du prêtre prisonnier. Celui-ci se trouvait dans un état si complet de passivité qu’il ne cherchait même pas à comprendre si les faits récents n’avaient pas répondu, précisément, à la question qu’il s’était posée depuis des mois, — l’angoissante question de savoir si les chrétiens qui régnaient à présent sur le monde n’avaient pas oublié l’élément chrétien de la souffrance. Simplement il constatait que le jeune prince romain s’était conduit en héros, et, plus encore, le vieux cardinal anglais, qui, lui, n’avait déjà plus eu aucun doute sur le sort réservé à sa mission. Et puis il songeait que bientôt, dès la nuit suivante, le délai fixé par Berlin à l’Europe allait prendre fin.

Lentement, le brouillard se dissipait, et un rayon de soleil se glissait sur le mur, vis-à-vis de la fenêtre. Et pendant que monsignor suivait machinalement des yeux ce rayon tremblotant, la porte de la chambre s’ouvrit, une fois de plus, et monsignor éprouva la surprise de voir venir à lui, tout souriant, ce même avocat anglais, James Hardy, avec lequel il s’était naguère entretenu, à Londres, des chances de succès du parti socialiste.

II

— Bonjour, monsignor ! Je suis confus de n’être pas encore venu vous voir ; mais nous avons été extrêmement occupés, tous ces jours-ci.

Il s’assit dans l’unique fauteuil, sans offrir au prêtre une poignée de main.

Et sur-le-champ le prêtre, par une de ces intuitions soudaines et inexplicables qui partent plus loin que toute réflexion, sentit et comprit deux choses : d’abord, que c’était à dessein, et non point par négligence, qu’on l’avait laissé seul durant ces deux jours ; et, en second lieu, que cette visite qui lui était faite quelques heures avant l’expiration du délai avait, elle aussi, un objet déterminé. Son cerveau était d’ailleurs trop confus pour lui permettre de tirer de ces deux faits eux-mêmes une conclusion approfondie ; mais du moins l’instinct qui lui avait fait comprendre les deux faits lui enjoignait aussi de veiller soigneusement sur toutes ses paroles.

— Je crains que vous ayez eu à traverser ici bien des heures d’anxiété ? reprit le visiteur. Mais il en est de même pour nous tous ; croyez-le bien ! Il faut que vous nous excusiez, n’est-ce pas, monsignor ?

Le prêtre ne répondit rien. Entre ses paupières à demi fermées, il examinait le solide visage, plein d’intelligence, de l’homme qui venait de s’asseoir en face de lui, sa forte bouche volontiers souriante, ses cheveux coupés ras et grisonnants au-dessus des oreilles.

— Allons, reprit encore James Hardy, je vois que vous n’êtes pas satisfait de nous ! Mais dites-vous bien que votre arrivée nous a placés nous-mêmes dans un grand embarras. Certes, je déplore autant que vous la mise à mort des deux envoyés. Mais force nous a été de tenir notre parole. Il fallait bien prouver notre sincérité, et montrer au monde que nous prenions la chose au sérieux.

Puis, après une pause :

— Et il faudra bien que nous recommencions à le montrer cette nuit, selon toute apparence ! Le prêtre, obstinément, écoutait sans répondre.

— Permettez-moi de vous dire que votre attitude n’a rien de raisonnable, monsignor ! éclata enfin le visiteur. Pour moi, je suis tout prêt à vous communiquer ce que je sais, si seulement vous me le demandez. Je ne suis pas venu du tout pour vous vexer, ni pour étaler mon triomphe sur vous. Sans compter que, laissez-moi vous le rappeler, nous aurions fort bien pu vous traiter, vous aussi, comme un envoyé. Pour être franc, c’est moi qui suis intervenu en votre faveur… Oh ! non point par pitié ou par sympathie. Ce sont là des sentiments que nous vous avons laissés depuis longtemps, à vous chrétiens, et au-dessus desquels nous planons désormais. Simplement j’ai pensé que, pourvu que nous tinssions notre parole, nous n’avions pas besoin d’aller au delà. Et l’expérience a démontré que j’avais eu raison… Dites, monsignor, n’êtes-vous pas curieux de savoir pourquoi ? Au prix d’un violent effort intérieur, le prêtre réussit à demeurer silencieux.

— Eh ! bien, le fait est que nous allons vous renvoyer à Rome, après minuit. C’est vous qui y porterez témoignagne d’une dernière scène du prologue de la tragédie, — je veux dire la mise à mort de tous nos otages.

Il s’arrêta de nouveau, guettant une réponse. Mais enfin, d’un air impatienté, il se releva et dit sèchement au prêtre :

— Suivez-moi, s’il vous plaît, monsignor ! J’ai ordre de vous amener devant le Comité.

III

Sous l’escorte de James Hardy et d’un groupe d’agents de police, le prêtre pénétra dans une vaste salle, ayant un peu la forme d’une salle de concert ; et bientôt il trouva tout le temps d’en observer les détails, du coin reculé de l’estrade où son guide l’avait laissé, toujours sous la garde des agents de police.

Cette estrade occupait l’une des extrémités de la salle, et était garnie d’un long demi-cercle de sièges et de bancs, sur lesquels se tenaient assises une trentaine de personnes, toutes vêtues de noir. Au centre du demi-cercle, le siège et la table du président s’élevaient un peu plus haut, mais sans que pour cela monsignor, placé derrière lui, fût en état de voir de lui autre chose que son manteau noir et ses longs cheveux d’un gris de fer.

Le reste de la salle était presque vide. Une table se dressait au pied de l’estrade, et autour d’elle d’autres hommes s’apprêtaient à écrire. Plus loin, un petit groupe d’hommes restaient debout, semblant attendre leur tour d’être interrogés.

Au dehors, les dernières lueurs du jour s’étaient effacées ; mais la salle resplendissait, éclairée par des lampes électriques tout autour du plafond. Sur tous les visages que pouvait observer le prêtre, une émotion commune se lisait nettement, — une irritation muette et profonde, prédisposant les âmes à agir sans pitié.

Et à plusieurs reprises monsignor vit comparaître devant le président des personnes qui, sans doute, déposaient leurs témoignages. Enfin James Hardy, qui occupait l’un des sièges de l’estrade, s’approcha du président et lui parla dans l’oreille. Dès la minute suivante, sur un signe de Hardy, les agents de police amenèrent le prêtre sur le premier plan de l’estrade, à l’endroit où s’étaient tenus les témoins de tout à l’heure. Et brusquement le président, qui s’était détourné pour causer avec ses assistants, se retourna vers le prêtre et le dévisagea.

Jamais monsignor n’allait oublier le visage de cet homme, entre les mains duquel résidait l’autorité suprême de la révolution. Incontestablement, c’était là un visage de prêtre, mais le visage d’un prêtre déchu. Le teint était cuivré, les lèvres droites et minces, le nez fort, avec une courbe hardie ; et les grands yeux noirs reflétaient une énorme puissance intérieure, sous les lourds sourcils qui les recouvraient. Seuls, ces yeux semblaient vivre, tandis que le reste des traits faisait l’effet d’un masque modelé avec soin.

À sa grande surprise, monsignor s’entendit adresser des paroles anglaises. C’était Hardy qui l’interrogeait, debout à côté du fauteuil du président.

— Monsignor, vous n’avez pas voulu me répondre, tout à l’heure. Maintenant que je parle au nom du Comité, consentirez-vous à parler ?

— Je dirai ce qui me paraîtra pouvoir être dit.

— Oh ! monsignor, fit Hardy d’un ton de moquerie, vous n’avez pas besoin d’avoir peur. Nous ne sommes pas de ceux qui arrachent les réponses par la torture. Je voulais seulement savoir si vous étiez enfin disposé à voua montrer raisonnable.

Et comme le prêtre ne répondait pas :

— Allons, écoutez ! D’abord, nous allons vous dire nos intentions. À minuit, comme vous le savez, nous comptons remplir scrupuleusement notre promesse. Tous nos otages survivants périront de la même manière qu’ont péri les autres. Nous le regrettons fort, mais nul moyen d’agir autrement puisque, maintenant encore, les chrétiens ne semblent pas comprendre que nous soyons sérieux. Et je regrette aussi d’avoir à vous dire que vous serez contraint d’assister à la scène ; mais vous pourrez vous consoler en administrant les derniers secours religieux à de vos coreligionnaires qui se trouvent parmi les condamnés. Puis, aussitôt après l’exécution, vous serez remis en liberté et conduit à bord du même aérien qui vous a amené de Rome, avec le même chauffeur. Mais cela ne vous sera donné que moyennant une condition, — la condition que vous vous rendiez tout droit auprès du pape, lui rapportiez tout ce que vous aurez vu, et lui délivriez deux ou trois petits objets que nous allons vous confier.

Il s’arrêta et fit signe à quelqu’un, derrière lui. Bientôt un homme s’avança, tenant en main un coffret qu’il posa sur la table. Hardy ouvrit le coffret.

— Voici la chose que vous allez emporter ! Oui, je vois que vous reconnaissez ces objets ? Ce sont la barrette, la calotte, la croix, et l’anneau du défunt cardinal Bellairs. Et voici pareillement, dans le coffret, un anneau et une médaille qui appartenaient au défunt prince Otteone ! Vous remettrez tout cela au pape, comme autant de gages de ce que vous direz. Consentez-vous à cela ? Le prêtre fit un signe de tête qui pouvait être pris pour un consentement. En vain il aurait essayé de tirer un mot de sa gorge.

— Vous direz également au pape ce que vous avez constaté de nos dispositions. Vous lui direz que vous nous avez vus entièrement résolus, et sans aucune crainte. Le fait est que nous ne craignons personne, monsignor, rien ni personne. Je suppose que vous en êtes bien persuadé ?

« En outre, naturellement, vous aurez à emporter une lettre. Elle contiendra nos dernières conditions. Car je dois vous dire que nous avons décidé de prendre patience durant une semaine de plus, avant de procéder aux mesures décisives que nous avons préparées. Nous allons donc nous borner, dès ce soir, à exécuter nos otages ; et durant la semaine prochaine, afin de bien prouver la franchise de nos intentions, simplement nous détruirons d’en haut l’une des capitales européennes. Mais si, avant huit jours, toutes nos conditions ne sont pas acceptées, alors nous procéderons aussitôt à la réalisation complète de nos plans. Et vous pourrez ajouter encore que notre parti a des représentants énergiques dans toutes les capitales de l’Europe, de telle sorte que nous n’aurons même pas besoin de diriger d’ici nos opérations. Oui, nous ne voyons aucun inconvénient à vous instruire de cela ! Tous nos plans sont faits, et nulle précaution de votre part ne pourra les empêcher. Est-ce clair, monsignor ?

— Oui ! balbutia le prêtre.

L’attitude de Hardy parut un peu modifiée. Jusque-là, il avait parlé d’un ton froid et sec, sauf lorsque, par instants, une nuance d’ironie s’était glissée dans sa voix. Maintenant il se penchait en avant, les mains sur la table, et son accent s’efforçait de paraître moins dur.

— Il y a maintenant une ou deux questions que le Comité voudrait vous poser.

Le prêtre fit un nouvel effort pour s’armer de prudence.

— Notre première question est celle-ci ! reprit l’avocat anglais. Pouvez-vous nous dire si, lorsque vous avez quitté Rome, le pape lui-même ou les représentants des puissances européennes vous ont semblé manifester le moindre signe d’hésitation ?

— Je suis absolument sûr, répondit monsignor de sa voix la plus calme, que personne à Rome n’a la moindre idée d’hésiter, ni ne l’aura jamais.

— Mais, alors, pourquoi nous a-t-on adressé des envoyés ?

— C’est qu’il y avait d’autres concessions que le Saint-Père et les puissances avaient songé à vous accorder.

— Et, ainsi, vous croyez que les puissances seraient disposées à traiter avec nous ?

— Elles y étaient disposées, au début de la crise.

— Tandis que, maintenant, elles ont changé d’avis ?

— Je n’ai point qualité pour répondre en leur nom, reprit monsignor, mais tout me porte à supposer qu’il en est ainsi.

— Pourquoi ?

— Parce que vous avez assassiné les deux envoyés

qui étaient venus vers vous, — s’écria le prêtre, eu même temps que, soudain, tout son corps commentait à trembler d’une excitation nerveuse irrésistible.

— Avez-vous, du moins, quelque raison positive pour affirmer cela ?

— Je sais seulement ce que je ferais moi-même en pareille occasion.

— Et cela serait ?…

Le prêtre se raidit, et étreignit le pied de la table pour se donner contenance.

— Eh ! bien, je balaierais delà surface du globe jusqu’au dernier complice de ces lâches assassinats ! Et certes, à aucun prix, je ne voudrais plus entretenir de rapports avec une bande de sauvages !

Il y eut un mouvement et un murmure soudains parmi les membres du Comité, qui tous devaient comprendre plus ou moins l’anglais, à en juger par l’attention avec laquelle ils avaient écouté l’interrogatoire. Deux ou trois de ces hommes se redressèrent furieux. Mais un geste et quelques brèves paroles du président su (firent à calmer la tempête.

— Vous nous montrez là une violence bien fâcheuse, monsieur ! dit l’avocat anglais. Mais, en vérité, un tel sentiment est digue d’un chrétien.

— Oui, c’est ce que je commence à penser moi-même, répondit le prêtre, presque malgré soi.

— Allons, allons, reprit Hardy en frappant sur la table, j’ai encore d’autres questions à vous poser !

Il se préparait à poursuivre, lorsque, tout d’un coup, une porte s’ouvrit, communiquant avec le corridor d’entrée. Le prêtre, lui aussi, tourna ses regards de ce côté et aperçut un fonctionnaire qui semblait dans un état d’agitation extrême. En quatre ou cinq pas, le nouveau venu se trouva sur l’estrade, où il déposa un papier entre les mains du président. Celui-ci parut, à son tour, vivement ému du message ainsi apporté. Après quelques mots échangés à voix basse avec le fonctionnaire, il se leva, et, tout en écrasant le papier entre ses doigts nerveux, il dit en allemand des paroles qui semblèrent communiquer son émotion à toute l’assistance.