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Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 238-268).

CHAPITRE V

I

Un silence de mort remplissait le long escalier du Vatican, pendant que Monsignor se rendait en hâte au cabinet du cardinal secrétaire, moins d’une demi-heure après son arrivée à la station aérienne, en dehors des remparts de Rome. Une voiture l’avait attendu là, qui d’abord l’avait conduit au vieux palais, où, neuf mois auparavant, avait demeuré en compagnie du P. Jervis ; mais il y avait appris que le cardinal Bellairs venait d’être appelé au Vatican, et avait laissé pour lui l’instruction de l’y rejoindre tout de suite.

Il savait maintenant ce qui avait motivé son rappel en Europe. Des messages télégraphiques avaient rayonné, d’heure en heure, pendant son vol au-dessus de l’Océan. À Naples, ensuite, où le navire aérien avait touché terre pour la première fois, les journaux donnaient déjà un compte rendu détaillé des événements, ainsi que les plus récentes nouvelles ; et, avant même d’arriver à Rome, monsignor s’était trouvé aussi pleinement informé de toutes choses que s’il n’avait point quitté l’Europe.

Le garde-suisse lui présenta son étrange hallebarde, lorsque, sa montée finie, il franchit le seuil de l’appartement du cardinal secrétaire. Un homme en livrée écarlate lui prit son chapeau et son manteau ; un autre le précéda à travers la première antichambre, où un ecclésiastique paraissait l’attendre ; et ce fut avec ce nouveau compagnon qu’il traversa ensuite une seconde et une troisième pièces, jusqu’à la porte du cabinet du secrétaire. Puis, le prêtre se contenta d’ouvrir cette porte, qui se referma doucement derrière lui, et de le laisser entrer seul dans le cabinet. Celui-ci était bien tel qu’il se le rappelait, tout tendu d’or et de damas rouge, éclairé par une verrière formant plafond, avec, au milieu, un grand bureau revêtu de cuivres, et un large divan contre le mur de droite : mais il semblait à monsignor, dans l’état d’appréhension où il était, que l’atmosphère de la grande chambre avait quelque chose de plus solennel,avec un silence encore plus profond.

Deux figures étaient assises là, l’une près de l’autre, sur le divan, toutes deux revêtues de la cape écarlate de cérémonie. L’une d’elles était le vieux cardinal Bellairs, qui, en apercevant le nouveau venu, lui fit un signe de tête amical et y ajouta même un léger sourire. Sou interlocuteur,lui, se releva et s’inclina faiblement, avant de lui tendre sa main à baiser. Cet interlocuteur du cardinal Bellairs était un des personnages les plus remarquables de l’Église entière, Italien de naissance, mais possédant une familiarité extraordinaire de toutes les langues européennes. Il était grand et robuste, avec une abondante chevelure d’un blanc de neige. Lui aussi, comme l’archevêque de Paris, il avait failli devenir pape, lors de la dernière élection ; et l’on ne doutait point qu’il le devînt quelque jour, encore bien que ce ne fût point l’usage d’élire pape un secrétaire d’État. Il avait un large visage bien découpé, d’un teint foncé, avec des yeux noirs très brillants, mais à demi voilés.

Monsignor baisa l’anneau sans se mettre à genoux, et s’assit sur la chaise qui lui fut désignée.

Personne ne dit rien pendant un moment.

— Eh ! bien, monsignor, savez-vous de quoi il s’agit ? demanda soudain le cardinal Bellairs.

— Je sais que les socialistes allemands ont fini par renverser le gouvernement impérial, malgré toutes les concessions de plus eu plus humiliantes de celui-ci, qu’ils ont pris comme otages les membres de la cour et tout ce qui restait des anciens partis conservateurs, après quoi ils ont proclamé le triomphe solennel de leur parti, et annoncé aux autres puissances leur intention de tuer tous leurs otages et de se livrer contre l’Europe entière terribles assauts si, pendant ces quatre jours, chacune des nations chrétiennes n’avait pas retiré jusqu’à ses moindres mesures répressives contre le socialisme.

— Connaissez-vous la mort du prince Otteone ?

— Non, Éminence !

— Le prince Otteone a été exécuté la nuit passée, reprit simplement le cardinal. Lui-même avait sollicité la faveur d’aller à Berlin, comme représentant du Saint-Père, pour essayer de sauver tout au moins la vie des otages. Les gens de Berlin lui ont répondu qu’ils n’étaient point là pour traiter, mais bien pour imposer leurs propres conditions. Et ils ont tué le prince Otteone, et ont dit qu’ils feraient de même pour tout envoyé qui ne leur apporterait pas un message d’entière soumission. La chose sera universellement connue vers midi.

De nouveau, il y eut un silence. Le cardinal secrétaire promenait son regard d’un visage à l’autre, avec un air d’hésitation. Monsignor se taisait respectueusement, sachant bien qu’il n’avait pas à prendre la parole.

— Pouvez-vous deviner pourquoi je vous ai fait venir, monsignor ? demanda brusquement le cardinal Bellairs.

— Non, Éminence !

— Eh ! bien, c’est moi qui vais me rendre, dès ce soir, à Berlin. Le Saint-Père a eu la bonté de m’y autoriser. Et j’ai voulu vous laisser quelques instructions touchant nos affaires anglaises, avant mon départ.

Pendant un bon moment, l’esprit du prêtre se sentit incapable de saisir pleinement ia signification des paroles du vieux cardinal. Le fait est que celui-ci avait annoncé son voyage à Berlin du ton d’une personne qui exprime l’intention d’aller pour quelques jours à la campagne. Il n’y avait pas, dans sa voix ni dans ses manières, le moindre signe d’inquiétude, ou même d’agitation nerveuse. Et aussi monsignor cherchait-il encore une réponse lorsque déjà le cardinal Bellairs avait repris, s’adressant maintenant au secrétaire d’État :

— Votre Éminence sait en quelle estime je tiens monsignor Masterman. Monsignor a vraiment dans ses mains toutes les affaires de notre Église d’outre-Manche. Je voudrais seulement, si la chose est possible, qu’il fût nommé vicaire capitulaire, au cas d’un accident qui m’arriverait.

Le secrétaire d’État s’inclina.

— Vous pouvez être sûr…, commença-t-il.

— Éminence, — s’écria soudain le prêtre, interrompant le cardinal secrétaire, — Éminence, c’est impossible… c’est impossible !

Le cardinal anglais lui jeta un regard rapide.

— Pardon, dit-il, c’est expressément ce que je désire !

Monsignor se recueillit avec un violent effort. Jamais il ne lui a été donné, même plus tard, de reconstituer les transitions qui l’avaient conduit à se décider aussi brusquement. Il a toujours supposé que cette décision lui avait été inspirée, en partie, par l’élément tragique de la situation, l’impression que chacun était tenu de se hausser à un niveau d’âme exceptionnel ; à quoi s’ajoutait, pour une autre part, l’excitation nerveuse, et puis aussi un certain dégoût de la vie, qui grandissait en lui. Mais, par-dessous tout cela, il sentait bien que son nouveau désir résultait d’une affection humblement passionnée pour son vénérable chef, affection dont il n’avait jamais eu conscience jusqu’à cette minute. D’un seul coup, aussi nettement que dans une vision, il avait aperçu que c’était chose impossible de laisser aller seul à la mort cet admirable vieillard, et que personne n’avait autant le devoir de l’accompagner que lui-même, — lui qui toujours s’était révolté contre la brutalité du monde.

— Éminence, reprit il, ce que vous désirez est impossible, parce qu’il faut absolument que j’aille avec vous à Berlin !

Le cardinal sourit, et fit un geste de la main, comme pour calmer un enfant trop impétueux.

— Mon cher fils…

Monsignor se retourna vers l’autre cardinal. Il se sentait plein de sang-froid, aussi calme que si un souffle de vent avait balayé son agitation de tout à l’heure.

— Vous me comprenez bien, vous, Éminence, n’est-ce pas ? Vous comprenez qu’il est impossible que le cardinal parte seul ? Or, c’est moi qui suis son secrétaire. Je puis tout arranger, auparavant, avec… avec le recteur du collège anglais de Rome, par exemple. N’est-ce pas, Éminence, qu’il faut que ce soit ainsi ?

Le cardinal italien hésitait.

— Le prince Otteone est parti seul… commença-t-il.

— Oui, et sa mort n’a pas eu de témoin ! C’est précisément ce qui ne doit plus arriver.

La réponse à ces paroles était trop évidente : mais personne n’osa l’exprimer. Le vieux cardinal Bellairs se releva, à l’aide de sa canne.

— Ce que vous me proposez est bien bon à vous, mon enfant, dit-il doucement, et je comprends les motifs qui vous portent à me faire cette offre. Mais je vous assure que cela n’est point possible. Et maintenant, voudriez-vous rester un moment ici, avec Son Éminence le cardinal secrétaire, pendant que j’irai prendre congé du Saint-Père ? Le prêtre se releva, lui aussi.

— Il faut que je vous accompagne auprès de Sa Sainteté ! dit-il d’une voix résolue. C’est Elle qui décidera de ce que je doit faire.

Le cardinal Bellairs secoua la tête, avec un sourire indulgent. Mais monsignor se retourna vivement vers l’autre cardinal.

— Éminence, dit-il, je vous en supplie, accordez-moi cette faveur ! Il faut que je voie le Saint-Père, ne serait-ce qu’afin de recevoir ses ordres pour le cas où je ne pourrais pas accompagner le cardinal Bellairs.

Le secrétaire d’État parut hésiter un moment. Puis, en se levant à son tour et s’avançant vers la porte :

— Soit, mon enfant ! dit-il à monsignor. Venez, nous allons nous rendre tous les trois auprès de Sa Sainteté !

II

Le contraste entre les deux cardinaux et leur chef suprême frappa très vivement monsignor, malgré l’état d’agitation où il se trouvait, lorsque, ayant suivi le cardinal Bellairs dans la chambre particulière du pape, il revit la simple et quelque peu insignifiante figure, toute vêtue de blanc, qu’il se souvenait d’avoir entrevue déjà, notamment, un certain jour de fête, à genoux dans un sombre petit oratoire du Vatican.

Le pape Grégoire XIX était, comme le savait bien monsignor, d’origine française, mais d’un type français tout à fait moyen. Rien d’original, ni même d’imposant, dans sa courte figure, à l’exception de sa robe blanche et de ses insignes, sans compter que robe et insignes eux-mêmes, sur lui, prenaient une apparence étrangement « bourgeoise ». Sa voix, lorsque bientôt monsignor l’entendit parler, était pareillement d’un niveau banal, avec une tendance à la volubilité ; ses yeux gris, son nez charnu, sa bouche, tout cela achevait de le rendre aussi différent que possible du pape idéal de la fiction et de l’imagination. Nul moyen de reconnaître en lui, à première vue, le Pontife souverain. Bien plutôt on l’aurait pris pour un honnête commerçant d’habileté ordinaire, à qui serait venue la fantaisie de s’habiller d’une soutane blanche et de s’asseoir dans une énorme salle tapissée de damas rouge et d’or, avec des flambeaux d’argent sur un grand bureau plus somptueux que commode. Même en cet instant dramatique de sa propre vie, monsignor ne put s’empêcher de se demander avec étonnement de quelle façon un tel homme, — l’humble fils d’un maître de poste tourangeau, — avait pu s’élever à la plus haute dignité terrestre.

Le pape murmura quelques rapides paroles d’accueil, après quoi ses visiteurs, ayant baisé son anneau, s’assirent sur des chaises, auprès de lui.

— Et ainsi vous êtes venu me faire vos adieux, Éminence ? reprit-il en s’adressant au cardinal Bellairs. Nous vous sommes bien reconnaissant de votre généreux projet. Dieu vous en récompensera.

— Il fallait bien que, cette fois, ce fût un cardinal qui se rendit là-bas, Saint-Père ! répondit le vieillard anglais avec son doux sourire. Et puis, un homme de ma race est un peu parent des Allemands, sans être cependant l’un d’entre eux, comme je le disais déjà hier soir à Votre Sainteté. Et puis enfin, n’est-ce pas, me voici devenu un très vieil homme !

Nulle trace d’affectation dans la voix ni dans les gestes du cardinal, comme aussi dans l’allure des deux autres acteurs de la scène. Monsignor sentait que, pour des motifs inexplicable, chacune de ces trois personnes se trouvait vis-à-vis de la mort dans une attitude qui dépassait entièrement sa compréhension. Chacune d’elles en parlait vraiment avec une légèreté et un naturel à peine croyables.

— Allons, reprit le pape, voilà qui est décidé ! Vous comptez partir ce soir ?

— Oui, Saint-Père, je partirai aussitôt que j’aurai arrangé certaines affaires de mon pays. J’ai déjà retenu un aérien privé, qu’un de mes serviteurs s’est engagé à conduire. Mais il y a encore quelque chose dont je dois entretenir Votre Sainteté, avant de lui demander Ses instructions. Le prêtre que voici, mon secrétaire, monsignor Masterman, désire extrêmement m’accompagner à Berlin. Je voudrais que Votre Sainteté le lui défendît. J’ai besoin de lui pour être le vicaire capitulaire de mon diocèse, au cas possible de ma mort.

Le pape releva les yeux et les tourna vers le prêtre.

— Et pourquoi donc désirez-vous aller à Berlin, mon enfant ? Vous rendez-vous bien compte du caractère d’un tel voyage ?

— Saint-Père, je me rends compte de tout ! Je désire accompagner le cardinal à Berlin parce qu’il n’est pas bon que Son Éminence y aille toute seule. Il faut que la réception de votre envoyé, cette fois, s’accomplisse en présence d’un témoin. Le recteur du collège anglais de Rome peut fort bien recevoir toutes les instructions nécessaires, à la fois de la part de Son Éminence et de la mienne propre.

— Et vous, Éminence, quelles sont vos raisons ?

— Je ne veux pas que monsignor Masterman m’accompagne à Berlin, parce qu’il n’y a aucun besoin de deux hommes pour cette mission ! Un seul peut porter votre message aussi bien que deux.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel le pape se mit à jouer avec un porte-plume qui traînait sous sa main. Puis monsignor éclata de nouveau :

— Par pitié, Saint-Père, je vous supplie de me laisser aller à Berlin ! J’ai peur de la mort, et c’est là une des raisons pour lesquelles il faut que j’accompagne Son Éminence. En outre, je suis atteint d’une maladie mentale ; ma mémoire m’a abandonné il y a quelques mois ; elle peut m’abandonner de nouveau, et cette fois sans espoir de retour. Aussi convient-il que je tâche à être de quelque service pendant que la chose m’est possible ; et je répète à Votre Sainteté qu’il se peut qu’à Berlin je le sois, en etffet. Deux messagers y vaudront mieux qu’un seul !

De nouveau, pendant un moment, le pape resta sans parler. Il avait lancé sur le prêtre un regard intrigué, lorsqu’il l’avait entendu dire qu’il « avait peur de la mort ». Puis il avait baissé les yeux, et ses lèvres avaient commencé à frémir d’un petit tremblement continu.

— Eh ! bien, soit, mon fils, dit-il enfin à monsignor, vous pouvez accompagner Son Éminence à Berlin, si vous le désirez !

III

Un très petit groupe de personnes vint assister au départ de la seconde ambassade pour Berlin. L’heure et le lieu de ce départ avaient été tenus secrets, par crainte d’un encombrement de foule ; et il n’y avait là que trois ou quatre membres du Collège anglais, une demi-douzaine d’amis privés du cardinal, quelques serviteurs, et un petit groupe de passants qu’avait retenus le spectacle inaccoutumé d’un aérien attaché à un quai dorénavant hors d’usage. Personne autre, parmi les milliers de gens qui remplissaient les rues et les places de Rome, ne se doutait même de l’envoi à Berlin d’un nouveau délégué.

Dix minutes avant le départ, monsignor se trouva seul debout sur le quai, tandis que le cardinal continuait de causer avec ses amis, au pied de l’escalier.

Et pendant que le prêtre se tenait là, tantôt considérant la ville, où déjà, sous un ciel encore clair, des lumières commençaient à s’allumer, et tantôt examinant les flancs allongés du rapide navire qui vibrait, léger comme une fleur, impatient de s’élancer dans l’espace immense, pendant qu’il voyait toutes ces choses avec la partie extérieure de son âme, au-dedans de celle-ci il tâchait à comprendre les impulsions et pensées nouvelles dont il se sentait pénétré. En vérité, il lui aurait été presque impossible d’expliquer les motifs qui l’avaient amené là, sur ce quai de départ ; ses espérances, ses craintes, tout cela restait en lui étrangement vague. Il était comme quelqu’un qui défiler sur un écran un tourbillon d’ombres confuses, et qui parfois découvre la trace d’un corps ou d’un visage, parfois un mouvement fragmentaire, mais sans pouvoir rien saisir de l’intention ni du plan de l’ensemble. Ou bien, plutôt encore, il avait l’impression d’être lui-même emporté dans un tourbillon, sans aucun état d’âme défini, mais avec une curiosité de la manière dont l’aventure s’achèverait, et puis aussi des raisons qui avaient produit cette aventure singulière. Simplement, il savait que la chose était ainsi. Il savait que c’était chose absolument indispensable qu’il se trouvât sur ce quai, en partance vers une mort presque certaine : cela était pour lui aussi évident que l’existence même de son corps et de son âme.

J’ajouterai que rien de tout cela n’avait encore réussi à lui expliquer l’espèce d’énigme qui s’imposait à lui depuis son récent retour à la conscience de soi. Tout au plus sentait-il qu’il devait tenir en main, désormais, tous les éléments du problème ; mais sans qu’il lui fût possible, jusqu’à présent, de les coordonner eu un tout homogène. Il n’y avait, en somme, qu’une seule chose qu’il perçût maintenant avec une netteté parfaite : c’était que la tranquillité prodigieuse de ces catholiques en présence de la mort constituait l’un des éléments principaux de la solution du problème, — comme aussi qu’un autre élément de cette solution lui avait été donné par la vue de la platitude misérable de l’être et de la vie des colons socialistes. Telles étaient les réflexions et songeries du voyageur, au moment où il vint prendre sa place dans l’étroite cabine où l’avait précédé le vieux cardinal après que l’on avait échangé les derniers adieux. La cabine était un petit espace dont la cloison se trouvait bordée d’une sorte de banquette continue, avec des coussins servant de matelas ; au centre s’allongeait une étroite table, et des fenêtres grillées s’ouvraient sur les deux côtés de la pièce. Une plate-forme vitrée, entourant la cabine, permettait aux voyageurs de faire quelques pas, en manière d’exercice ; mais tout l’avant du bateau était entièrement rempli par les appareils mécaniques du conducteur. C’était un type d’aérien relativement nouveau, et qui ne servait que pour les voyages lointains ; monsignor avait entendu dire que sa rapidité était suffisante pour amener les délégués à Berlin dès le matin suivant.

Quelqu’un du dehors ferma, brusquement, la porte vitrée. De l’intérieur de la cabine, par la fenêtre, le cardinal envoya à ses amis un sourire et an geste d’adieu. Puis une cloche sonna, un frémissement parcourut le bateau, et puis, soudain, le quai garni de visages parut tomber dans le vide.

Le cardinal s’assit, posa sa main sur le genou du prêtre.

— Et maintenant, dit-il, il faut que nous causions un peu !

IV

Déjà la brume des Alpes commençait à voiler d’un nuage les fenêtres de la cabine, et toujours encore les deux voyageurs continuaient de causer. L’homme qui avait perdu sa mémoire avait vu soudain ses énergies faiblir, sous le coup violent d’une émotion dont il avait à peine conscience, — de l’émotion produite chez lui par l’idée que chaque lieue de son vol présent le rapprochait d’une mort quasi certaine. Si bien qu’il avait tout avoué à ce calme vieillard paternel, ses craintes, sa résistance intérieure contre la nouvelle atmosphère de pensée au milieu de laquelle il s’était réveillé, semblait-il quelques mois auparavant, son impression d’un christianisme qui aurait perdu le véritable esprit chrétien, et surtout l’étrange absence de tout sentiment religieux défini dans son propre cœur. Tout cela lui avait paru très malaisé à traduire en paroles ; et il n’avait pas fallu moins que l’indulgente attention du vieux cardinal pour lui donner la force de parvenir jusqu’au bout de sa confidence.

Après l’avoir longuement écouté, le cardinal lui avait posé une question :

— Et maintenant, mon enfant, maintenant que vous affrontez la mort, le faites-vous en croyant que la religion est vraie ?

— Oui, mon père, ou du moins je le suppose !

— Fort bien. L’essentiel est que vous ayez la foi. N’ajoutez plus rien ! Vous vous êtes confessé ?

— Oui, cet après-midi même.

Le vieillard était resté un moment silencieux.

— Quant à votre impression d’irréalité, avait-il repris, comme aussi quant à votre notion d’une église qui n’aurait pas de cœur, il n’y a rien là que de naturel. Votre maladie a causé chez vous un choc mental très violent, d’où résulte que votre sensibilité se trouve aiguisée à un degré plus ou moins morbide. Or, voyez-vous, le cœur de l’église est très profond, et, faute d’avoir pu encore le pénétrer, vous vous êtes irrité de ne pas l’apercevoir là où vous le cherchiez. Croyez-moi, cela n’a pas une grande importance ! Il faut seulement que vous mainteniez votre volonté dans la direction de Dieu : ni Dieu ni la religion ne vous en demandent davantage. Aussi bien suis-je prêt à reconnaître que l’Église porte vraiment en soi une certaine dureté, encore que le mot de force surnaturelle me paraisse plus juste. Ce n’est, en somme qu’une question de mots. Celte force, l’Église l’a toujours possédée. Autrefois, elle lui a dû de pouvoir souffrir ; maintenant, elle lui doit le moyen de régner. Mais j’ai l’idée que, en y réfléchissant, vous n’auriez pas de peine à découvrir que celte même force continue à armer l’Église jusque dans la souffrance.

— Oui, mon père, s’écria tristement le prêtre, oui, en effet, je commence à m’apercevoir de cela ! Vous-même, le prince Otteone… Le vieux cardinal hocha la tête.

— De moi-même, n’en parlons pas ! Je suis un très vieil homme, et je ne m’attends nullement à souffrir. Pour le prince Otteone, c’était différent. Le prince Otteone était un jeune homme plein de vie ; et, dès le début, il a su parfaitement vers quel sort il allait. Eh ! bien, est-ce que son aventure ne vous frappe pas ? Il est parti gaiement, sans l’ombre d’un regret. Vous a-t-on dit cela ? Ce fut au tour du prêtre de rester silencieux.

— A quoi pensez-vous, mon enfant ? Mais monsignor hésitait à répondre.

— Allons, mon fils, ne craignez pas de parler ! reprit le cardinal.

— Je pense à Sa Sainteté ! éclata soudain monsignor. Je l’ai trouvée si indifférente, si froide, avec si peu de souci pour La vie ou la mort de ses messagers !…

Il releva sur le vieux cardinal un regard angoissé.

— Oh ! murmura le vieillard, que cela ne vous inquiète pas ! Ainsi, vous avez pensé que le pape était indifférent ? Ma foi, ne devrait-il pas l’être ? N’est-ce point ce que nous devrions attendre du Vicaire du Christ ?

— Mais le Christ lui-même a pleuré !

— Oui, oui, et son vicaire aussi a pleuré. Croyez-moi, je l’ai vu de mes propres yeux ! Mais c’est sans larmes que le Christ est allé à la mort.

— Certes, mais Sa Sainteté ne va pas à la mort ! s’écria le prêtre. Elle y envoie les autres…

Il s’arrêta brusquement, ayant perçu non pas une parole, de la part de son compagnon, mais simplement une espèce de vibration mentale qui tendait à l’empêcher d’en dire davantage. Là-haut, si haut par-dessus le monde, et puis aussi sous la pression de telles pensées, chacun de ses nerfs semblait tendu à un degré surprenant d’impressionnabililé. Mais le vieux cardinal ne répondit rien. Une fois, en vérité, ses lèvres s’ouvrirent, mais pour se refermer aussitôt.

— Personne, à coup sûr, ne saurait attendre que le Saint-Père se rendît lui-même à Berlin dans les circonstances présentes ! dit enfin le cardinal, d’une voix douce et affectueuse. Mais ne vous vient-il pas à l’esprit que, peut-être, Sa Sainteté trouve plus pénible encore de devoir rester au repos dans Rome ?

Monsignor sentit une vague de désappointement. Il avait espéré quelque mot révélateur, au lieu de cette réponse banale, et qui n’expliquait rien.

Le vieillard se pencha vers lui, en souriant de nouveau.

— Mon fils, lui dit-il, ne vous montrez pas impatient et prompt à la critique ! Qu’il vous suffise de songer que, vous et moi, nous allons là-bas ! Oui c’est assez de quoi nous occuper tous les deux. Venez, aidez-moi à relire encore toute cette masse de papiers !

Une heure plus tard, l’aérien était sensiblement descendu, et passait au-dessus d’une région de plaines. Monsignor commençait à avoir conscience d’une lassitude irrésistible. Il ne put s’empêcher de bâiller à deux ou trois reprises, et son vieux compagnon eut pitié de lui.

— Étendez-vous un peu, monsignor ! lui dit-il. Vous avez eu une journée terrible ! Moi aussi, d’ailleurs, je vais essayer de dormir. Sans compter qu’il faut que nous soyons aussi frais que possible, pour notre entrevue de tout à l’heure !

Monsignor ne répondit pas. Il s’avança jusqu’à l’autre côté de la banquette, ôta sa ceinture, et s’étendit de son long. Il avait à peine fini de s’émerveiller de la prodigieuse sûreté du vol de l’aérien, semblable à une flèche lancée dans les airs, que lui-même se trouvait plongé dans un état complet d’inconscience.

V

Il se réveilla en sursaut, avec un mélange singulier de netteté des sens et d’engourdissement intellectuel. Écartant ses pieds de la banquette, il s’assit, se mit à regarder autour de soi.

La première chose qu’il aperçut fut que la cabine était remplie d’une pâle lumière matinale, froide et triste, bien que les lumières voilées des lampes continuassent à briller au plafond. Puis il vit que le cardinal était assis à l’autre extrémité de la cabine, le regard fixé au dehors. L’une des fenêtres de verre était baissée, et une coulée d’air brumeux agitait les cheveux blancs sur la tête du vieillard. Puis il vit, à l’avant du vaisseau, la figure tassée du conducteur.

Rien d’autre qu’il pût discerner, à travers le vitrage ; de tous côtés, un épais brouillard inondait l’atmosphère. L’aérien semblait arrêté, mais sans doute quelque part au-dessus de terre, comme un ballon captif immobile à l’extrémité de sa corde. Monsignor eut un mouvement, qui fit retourner vers lui le cardinal Bellairs. Le vieillard paraissait étrangement usé et fatigué, parmi cette lumière triste. Mais ce fut de sa voix ordinaire, sans la moindre trace d’émotion, qu’il demanda :

— Étes-vous bien réveillé, monsignor ? J’ai voulu vous laisser dormir à votre aise.

— Qu’y a-t-il, Éminence ? Où sommes-nous ?

— Nous sommes arrivés au-dessus de Berlin, depuis déjà une demi-heure. On nous a ordonné, par signaux, de rester où nous étions, jusqu’à ce que l’on vînt nous faire descendre.

— Nous sommes arrivés ?

— Mais oui. Nous avons dépassé la première ligne de signaux de Berlin, il y a environ trois quarts d’heure. Après quoi, naturellement, nous avons ralenti notre course.

Soudain, monsignor eut vaguement l’impression d’entendre comme un bourdonnement, au-dessous de soi. Le cardinal se pencha en avant, et regarda par la fenêtre ouverte.

— Je crois que les voici enfin qui montent vers nous ! — dit-il, en se retournant de nouveau vers son compagnon. — Écoutez, monsignor ! Le prêtre écouta de toutes ses forces. Par instants, seulement, il recommençait à entendre trois ou quatre bruits métalliques, faibles et menus, comme jaillissant des profondeurs d’un immense puits ; mais, brusquement, il perçut trois sonneries de cloche.

Le cardinal, lui aussi, avait entendu.

— Oui, dit-il, les voici qui partent enfin d’en bas ! Us nous ont fait attendre assez longtemps !

Il prit sur le banc sa ceinture écarlate, ainsi que sa calotte, et commença à se préparer pour le débarquement.

Monsignor avait sauté sur ses pieds et couru vers le grand manteau du vieillard, pendu à la patère.

— Vous feriez mieux de vous apprêter vous-même ! lui dit doucement le cardinal. Ces gens vont être là dans un instant.

Et, en effet, tandis que le prêtre s’occupait à peigner rapidement ses cheveux, il entendit un bruit de voix qui parlaient quelque part, toujours au-dessous de lui, parmi la brume. Et puis, dès la minute suivante, au delà de la fenêtre devant laquelle se tenait le vieux cardinal, vêtu de son grand manteau et le chapeau sur la tête, voici qu’apparut d’abord un toit brillant, puis une rangée de petits ventilateurs, et puis encore une rangée de fenêtres contre lesquelles se pressaient une douzaine de visages. Les nouveaux venus commencèrent à remuer, aussitôt qu’ils découvrirent le costume rouge du cardinal.

— Nous pouvons nous rasseoir ! dit en souriant le vieillard. Le reste ne concerne plus que les mécaniciens.

Monsignor s’est souvent étonné, plus tard, à se rappeler combien peu de crainte réelle et active il avait éprouvé durant ces heures de crise. Il avait pleine conscience d’une certaine sensation morbide, comme d’un goût aigre sur ses lèvres, qu’il léchait par instants ; mais presque rien d’autre que cela, si ce n’est, peut-être, un court frisson spasmodique dont il fut secoué une ou deux fois en recevant au visage une brise imprégnée de brouillard. Et, donc, il restait assis, à peu près impassible, observant, par les fenêtres le peu qu’il pouvait voir de la manière dont l’aérien descendait lentement, attaché à l’espèce de long radeau flottant qui était venu le rejoindre d’en bas. Le conducteur de l’aérien restait toujours encore à son poste, d’où monsignor l’entendait répondre, une ou deux fois, à des questions posées par des personnes invisibles. Le cardinal, lui aussi, demeurait immobile et silencieux, sur la banquette opposée.

Mais soudain monsignor se sentit saisi d’épouvante, au moment où déjà il avait conscience d’approcher de terre. La première indication précise de cette approche fut une nouvelle sonnerie, dont le prêtre se mit machinalement à compter les coups. Puis, pendant que ses yeux s’efforçaient de discernera l’horizon des bâtiments ou des tours, le mouvement de descente s’arrêta. Il y eut une petite sensation de secousse, puis un bruit de pas rapides, puis encore un grand choc. Évidemment, on était arrivé à un quai de débarquement dressé au-dessus de la ville. Monsignor se rappela soudain que c’était ainsi que s’achevaient les voyages aériens. Déjà le cardinal était debout devant lui.

— Venez, monsignor ! lui dit-il eu lui tendant la main.

Au même instant la porte s’ouvrit, et deux hommes en uniforme pénétrèrent brusquement dans la cabine.

— Qui êtes-vous, messieurs, et pourquoi venez-vous ? demanda l’un des hommes, en excellent anglais.

— Je viens de la part du Saint-Père ! répondit nettement le cardinal. Je suis le cardinal Bellairs ; et voici mon secrétaire, monsignor Masterman ! Je dois ajouter que monsignor ne remplit ici aucune mission officielle.

— Fort bien, dit l’homme. Tout est en ordre : déjà votre arrivée nous a été signalée, tout le long du trajet. Voudriez-vous venir par ici ?

Une passerelle avait été jetée de l’aérien au radeau, qui, à son tour, se trouvait maintenant attaché à un large quai tout enveloppé de brouillard. Cependant, monsignor pouvait apercevoir que tout ce quai était encombré d’hommes, les uns vêtus d’uniformes, d’autres en blouses d’ouvriers. Mais on avait réservé un chemin pour les arrivants, et la foule les laissa passer sans aucune démonstration d’hostilité ouverte. Le seul détail qui frappa monsignor fut l’absence de tout signe de salutation ; et bientôt également, lorsque le cardinal et lui eurent pénétré, en compagnie des deux officiers, dans l’ascenseur qui devait les conduire à terre, le prêtre entendit derrière soi un échange de voix gutturales, au milieu desquelles vibra soudain un gros rire. Puis les portes de l’ascenseur se refermèrent, et l’appareil descendit.

La descente était si rapide que les voyageurs, même sans le brouillard d’alentour, auraient été hors d’état de rien observer de la ville. Et bientôt, en même temps que la vitesse se ralentissait, monsignor observa que l’appareil longeait le mur d’un grand bâtiment de briques sombres. Puis ce fut l’arrêt, et les portes ouvertes.

Un groupe d’hommes se tenaient là, avec une lueur d’attente cruelle sur leurs durs visages. Tous ces hommes portaient des uniformes, mais d’espèces diverses. L’un d’eux s’était placé un peu en avant des autres, et tenait un papier à la main.

— Le cardinal Bellairs ? demanda-t-il. Et monsignor Masterman ?

Le cardinal s’inclina.

— Nous avons appris votre départ de Rome, hier soir. On m’a dit aussi que vous étiez chargés d’un message de la part des puissances ?

— De la part du Saint-Père, que les puissances européennes ont désigné pour les représenter !

— Cela revient au même ! dit brusquement l’homme. Le Conseil vous attend. Ayez la bonté de me suivre !

À ce moment, l’un des officiers qui avaient accompagné les voyageurs s’avança vers eux.

— Le vieil homme, dit-il en désignant le cardinal, m’a déclaré tout à l’heure que cet autre individu n’était pas un envoyé officiel !

— Est-ce vrai ? demanda le fonctionnaire qui avait accueilli les voyageurs au bas de leur descente.

— Parfaitement !

— En ce cas, je n’ai ordre que de faire entrer l’envoyé des puissances. M. Masterman aura l’obligeance de suivre mon collègue. Et maintenant, monsieur le cardinal, voulez vous venir avec moi par ici ?

VI

Lorsque, plus tard, monsignor revoyait d’ensemble cette tragique aventure, aucun de ses aspects peut-être ne le frappait autant que l’abominable rapidité avec laquelle s’étaient déroulées toutes ses péripéties. Mais peut-être, par ailleurs, valait-il mieux qu’il en fût ainsi. Car même les quelques minutes d’attente incertaine écoulées après le départ du cardinal lui avaient semblé d’une longueur interminable.

Il allait çà et là, dans la petite pièce où on l’avait enfermé, — une manière de salon, sans doute, faisant partie d’un bâtiment impérial dont les révolutionnaires s’étaient emparés. Il entendait par instants, dans le corridor, les voix des quelques hommes chargés de le garder, et tout son cœur frémissait d’une angoisse sourde, bien plus torturante que l’aurait pu être une peur positive, et avec un objet défini.

Il tâchait à se réconforter en se redisant l’histoire des journées précédentes. Il se rappelait de quelle façon, après le premier éclat de la révolution allemande, lorsque tous les agents de l’ancienne police impériale avaient été tués au moyen d’engins nouvellement inventés, et lorsque le palais avait été envahi, et la ville entière réduite à un état de terreur impuissante, un second massacre s’était produit, celui-là non plus commandé, mais toléré par les chefs du mouvement socialiste.

Monsignor avait, du reste, conscience de ne savoir encore qu’une faible partie du drame. Tout au plus en connaissait-il les contours principaux. D’abord, c’était chose évidente que la révolution avait été conçue et préparée dans tous ses détails depuis de longs mois. Il y avait eu à Berlin, durant ces mois passés, une affluence énorme de socialistes des divers pays d’Europe, mais surtout d’Amérique, accourus là sans que l’autorité impériale pût encore se résoudre à agir contre eux. Par degrés, de vagues protestations avaient surgi, s’étaient répandues dans les masses : mais tout cela trop imprécis pour faire soupçonner un prochain recours à la violence. Et puis enfin, au moment où déjà, dans tous les autres pays, le transport officiel des socialistes en Amérique commençait à s’organiser, et où les politiciens les plus pessimistes tendaient à considérer tout danger comme écarté, voilà que, sans le moindre avertissement, le grand coup avait été frappé, — sous la direction manifeste d’un Comité international, dont personne, jusque-là, n’avait même soupçonné l’existence !

Quant aux détails de la crise elle-même, le prêtre se rappelait seulement que les révolutionnaires, à nombreuses trahisons des familiers de la cour impériale, avaient mis la main palais qui formaient cette cour. En quelques heures, l’immense exécution s’était achevée. Impossible pour les autres puissances d’intervenir avant la catastrophe ; impossible d’intervenir utilement maintenant encore, en raison d’une foule « d’otages » que les rebelles menaçaient de tuer dès la première apparition d’aériens armés.

Et puis il y avait les conditions exigées par ces rebelles, — des conditions que les gouvernements étaient unanimes à rejeter, car elles comprenaient, en plus du rappel immédiat de tous les socialistes, une suppression absolue du pouvoir religieux dans toute l’Europe, une liberté absolue de la presse, et maintes garanties non moins inacceptables. Faute pour les puissances d’admettre ces conditions, c’était la guerre déclarée par l’Allemagne à toute l’Europe, une guerre qui, naturellement, ne pouvait finir que par le triomphe des puissances chrétiennes, mais qui, en attendant cette issue heureuse, ne pouvait manquer de signifier, étant données les nouvelles conditions de toute guerre, une destruction incalculable de vies humaines et de propriétés, — d’autant plus que l’on savait les Allemands résolus à répudier toutes les lois internationales qui restreignaient cette destruction. Certes, le défi porté au monde par Berlin était une démarche désespérée et vouée à l’échec ; mais c’était le défi d’un animal féroce qui, tenant à sa portée toutes les ressources de la science moderne et connaissant la manière d’en user, ne se ferait aucun scrupule d’en tirer le parti le plus effroyable. Sans compter, disait-on, les possibilités d’un soulèvement des socialistes d’Amérique et d’émissaires secrètement disséminés à travers tout le monde civilisé, au cas où la répression des puissances aurait réussi.

Voilà, en résumé, ce que monsignor Masterman se rappelait avoir lu ou entendu raconter ! C’était là ce que le monde entier savait ; et, certes, les choses n’avaient rien de rassurant.

En premier lieu, à coup sûr, le prêtre craignait la mort pour sa propre personne ; et cependant, tandis qu’il allait de long en large dans le petit salon, honnêtement et sincèrement il croyait pouvoir s’affirmer que cette crainte n’occupait qu’un plan accessoire dans son esprit. Bien plutôt ce qu’il éprouvait était une sensation de surprise, mêlée d’horreur, à la pensée que de tels événements eussent pu éclater dans ce monde ordonné, discipliné, avec lequel il commençait à se familiariser. C’était cette surprise et cette horreur qui l’accablaient, d’un poids qu’aggravaient encore sa tension nerveuse, la brutalité grossière des hommes qui l’avaient accueilli, et le souvenir de la mort toute récente, dans cette même ville, d’un autre messager de paix pareillement envoyé de Home. Et puis aussi la surprise et l’horreur se concentraient pour lui maintenant, comme un symbole, dans l’image du vieux cardinal que, depuis longtemps déjà, il avait appris à aimer.

Comme le font toujours les esprits exaltés, il se représentait une demi-douzaine d’issues possibles, et dont chacune lui apparaissait en plein relief, avec une clarté singulière. Il imaginait le retour du cardinal avec la nouvelle d’un compromis, ou du moins avec la nouvelle d’un délai. Ou bien il revoyait le vieillard venant à lui, tout anxieux et troublé, sans que l’on eût encore rien décidé. Ou bien c’était lui-même que, tout d’un coup, l’on accourait chercher. Et il y avait d’autres images, plus terribles que celles-là, et contre lesquelles il raidissait toute sa volonté, en se disant qu’il était inconcevable que de telles choses eussent lieu. Oui, et pourtant pas une de ces conjectures n’était aussi terrible que devait l’être, tout à l’heure, la réalité elle-même…

Celle-là arriva rapide et brusque, sans le moindre incident prémonitoire.

Le prêtre se retournait, étant parvenu à l’extrémité de la pièce, lorsque tout d’un coup une figure apparut devant lui, sans même qu’il eût entendu d’avance un bruit de pas. Derrière cette figure, il en entrevit deux autres, attendant.

C’était le vieux cardinal Bellairs, qui se tenait là, droit et plein de sérénité comme toujours, avec, dans ses yeux, un regard qui fit taire toute pensée et toute émotion dans l’âme du prêtre. Le vieillard leva sa main, sur laquelle brillait la bague violette ; et aussitôt, sans même savoir ce qu’il faisait, le prêtre tomba sur ses genoux.

Benedictio Dei omnipotentis, Patris et Filii et Spiritns Sancti, descendat super te, fili mi, et maneat semper !

Ce fut tout. Pas un mot de plus.

Et puis, pendant que le prêtre se relevait avec un cri étranglé, la frêle figure disparut, et la porte de la pièce fut refermée d’un triple tour de clef.