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Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 223-237).

CHAPITRE IV


I

— Oui, monsignor, dit le cardinal, il faut absolument que je vous demande de faire ce voyage ! Il me paraît indispensable que les autorités catholiques d’Angleterre soient représentées dans la circonstance. El je crois même que vous ferez bien de partir par le premier convoi, qui doit quitter Queenstown au début d’avril.

— Fort bien ! Et quand serai-je de retour, Éminence ?

— De cela vous jugerez par vous-même. En tout cas, vous n’aurez pas à rester là-bas plus de six semaines ; et peut-être même pourrez-vous revenir beaucoup plus tôt. Cela dépendra du caractère des nouveaux colons. Les autorités civiles américaines se chargent, en vérité, de l’installation matérielle de la colonie, mais il me paraît nécessaire que les émigrants aient quelqu’un pour représenter leur pays d’origine ; et comme, naturellement, c’est à l’Église que l’on attribuera toute la responsabilité de la chose, il sera bon qu’un membre de l’Église témoigne ouvertement de notre sympathie à nos frères proscrits. Protégez-les et servez leurs intérêts autant que possible, car je crains que les autorités civiles ne les traitent durement !

— Fort bien, Éminence !

Le nouveau projet dont il s’agissait n’était que la conséquence immédiate du vote décrétant l’expulsion des socialistes. Aussitôt après ce vote, les éléments modérés et pacifiques du parti, au lieu d’émigrer en Allemagne, comme l’avaient fait les socialistes d’extrême gauche, s’étaient empressés de représenter à leurs gouvernements respectifs que, maintenant que leur ancienne résidence leur était fermée, quelque chose devait être fait pour les mettre à même de jouir ailleurs de leur liberté civile et sociale. Aussi bien l’idée était-elle dans l’air depuis le premier jour. De tous les côtés, on s’était plaint de l’excessive rigueur du projet voté à l’égard de cette minorité plus ou moins inoffensive du parti socialiste, en ajoutant qu’il fallait à tout prix s’aviser d’un moyen d’assurer à celle-ci une existence régulière. Mais la question n’avait été définitivement tranchée que lorsque l’Amérique était venue offrir aux socialistes du monde entier l’un de ses États, le Massachusetts, où, du reste, la plupart de la population actuelle partageait déjà leurs idées. On pourrait installer dans cet État une colonie ; j que l’on tolérerait indéfiniment, à la condition qu’elle restât isolée. Que si les puissances consentaient au projet, on avertirait la chrétienté d’avoir désormais à considérer le Massachusetts comme réservé aux non-catholiques. Et, naturellement, cette offre de l’Amérique avait été acceptée, si bien que, dès la fin de février, des troupes d’émigrants s’apprêtaient à quitter les divers pays européens.

L’idée avait même très vivement séduit l’imagination populaire. On se réjouissait de penser que, d’une part, les générations futures seraient délivrées du grave danger que constituait pour elles le contact des socialistes, et que ceux-ci, d’autre part, allaient avoir une occasion exceptionnelle de mettre en pratique non pas les nouveaux principes révolutionnaires de plus en plus ouvertement adoptés par l’Allemagne, mais bien ces vieilles doctrines dont ils s’obstinaient à conserver le culte. Tout le monde savait, en vérité, de quelle manière une première expérience du régime socialiste avait été faite un peu partout, cinquante ans auparavant, et l’affreuse tyrannie qui en était résultée. Mais l’on se demandait ce qui pourrait arriver dans une communauté où le socialisme n’aurait à tyranniser que ses propres adeptes. Ou bien le régime nouveau prospérerait, et tous les démocrates du monde auraient dorénavant un refuge certain ; ou bien, plus probablement encore, l’expérience achèverait de démontrer l’absurdité pratique de la théorie, et ainsi le poison se trouverait à jamais éliminé de la vie sociale.

Monsignor Masterman lui-même, cependant, continuait à demeurer personnellement dans un état douloureux d’indécision ; mais lui aussi avait accueilli avec plaisir cette perspective qui allait pouvoir éclaircir quelques-uns de ses doutes secrets ; et il n’avait rien négligé pour contribuer, dans la mesure de ses forces, au succès du projet de colonisation socialiste.

Le malheur était que décidément, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à s’affranchir du sentiment de gêne qui s’était emparé de lui depuis son retour à la conscience. Toujours encore il y avait, au fond de son esprit, comme une crainte que le christianisme qu’il voyait autour de soi ne fût pas la véritable religion de son Fondateur. Un instinct, qu’il tachait en vain à déraciner, lui répétait obstinément que l’essence de l’attitude chrétienne ne consistait pas à dominer, mais bien à souffrir ; et la vue d’une Église triomphante lui produisait irrésistiblement l’impression d’un étrange et hardi paradoxe…

Dans le cas présent, du moins, l’entreprise nouvelle était sûrement à la fois un acte de justice et de charité : de telle sorte que ce fut le plus volontiers du monde qu’il consentit à accompagner en Amérique les premiers émigrants anglais.

II

Il se trouvait à son poste, dans le grand port des aériens de Queenstown, un certain jour du début d’avril, en compagnie d’un aimable chanoine irlandais qui était venu l’aider à s’embarquer. Les deux hommes considéraient la foule des émigrants, entassés dans l’entrepont de l’immense navire ; et jamais encore ils n’avaient aussi pleinement compris l’importante signification historique de l’événement auquel ils assistaient. Ce jour-là marquait pour l’Angleterre la reconnaissance pratique des deux principes opposés, dont la lutte avait été, jusque-là, l’origine de presque toutes les guerres, les révolutions, les incessantes querelles humaines. Ces deux principes étaient la liberté de l’individu et les exigences de la société. D’une part, chaque homme avait un certain droit naturel à la liberté ; et, de l’autre part, ta liberté des uns risquait d’amener la servitude des autres. Et monsignor songeait que la solution du conflit était enfin apparue depuis le jour où l’on avait constaté l’obligation de choisir entre les deux seules conditions logiques de gouvernement : l’une admettant que le pouvoir devait venir d’en bas, et l’autre, que le pouvoir ne pouvait venir que d’en haut. Le socialisme, le matérialisme, la démocratie étaient partisans du premier des deux principes ; le catholicisme, la monarchie adhéraient au second. Et chacun de ces principes s’appuyait, à son tour, sur l’un des grands dogmes de toute philosophie : celui d’après lequel l’être entier formait un ensemble unique, se développant peu à peu par une évolution infinie, et celui qui considérait le monde comme la création d’un Dieu transcendant, qui, ensuite, avait délégué au monde, de degré en degré, la représentation de son autorité souveraine.

Déjà deux des navires étaient partis, presque simultanément, s’échappant tout d’un coup de leur point d’attache. Monsignor les voyait maintenant flotter au-dessus de lui, pareils à de gigantesques papillons. Brusquement, il entendit une sonnerie de cloche quelque part, sous ses pieds.

— Allons, monsignor, il faut que je vous dise adieu ! murmura bien vite le chanoine. Votre bateau va se mettre en route dans cinq minutes.

III

L’arrivée à Boston fut, pour l’homme qui avait perdu sa mémoire, une expérience d’autant plus singulière que, tout en sachant bien qu’il pénétrait parmi une civilisation inconnue, il éprouvait pourtant, au fond de soi, l’impression de se retrouver dans un milieu familier.

En chemin, l’immense navire avait eu à se défendre contre des bourrasques terribles qui avaient retardé sa marche, sans lui imprimer d’ailleurs la moindre secousse, — tant était parfait le nouveau système d’équilibre ! — et c’était seulement un peu avant l’aube du troisième jour que l’un avait aperçu la côte américaine.

Monsignor s’était éveillé très tôt, ce jour-là ; après avoir écouté pendant quelques instant mille petits bruits singuliers qui remplissaient l’air autour de lui, il s’était levé, habillé, et s’était rendu dans l’oratoire du navire, où il avait déjà dit sa messe le matin précédent. Ses prières finies, il était remonté sur le pont et était allé s’accouder à l’extrême avant, d’où il pouvait considérer librement l’horizon. Toutes les lumières du navire étaient encore allumées, et le pont supérieur aurait été entièrement vide sans la présence d’un officier de garde, se promenant de long en large.

Devant soi, le voyageur ne voyait qu’un immense abime de ténèbres, parmi lequel se distinguait à peine la surface ridée de l’Océan, d’une couleur de plomb où venaient par instants se piquer des taches blanches. Mais bientôt, à mesure que l’aube s’élevait derrière le navire, les ténèbres avaient commencé à se teinter d’une légère nuance rose, permettant à monsignor de distinguer plus nettement le ciel delà mer ; et, presque tout de suite après, la mer elle-même avait revêtu une teinte pâle, contrastant avec le rose plus accentué de l’air. Le voyageur s’occupait à contempler cette lutte émouvante du jour et de la nuit, lorsque, soudain, il lui avait semblé que le rebord de l’Océan contre le ciel devenait inégal et accidenté. Ça et là, de petits grumeaux apparaissaient qui, d’instant en instant, prenaient plus de relief.

Il se retourna vers un officier, dont il entendait le pas tout près de lui.

— Ces taches grises, là-bas, demanda-t-il, je suppose que c’est la terre ?

— Oui, mon père ! Nous aborderons vers cinq heures et demie… Mais dites-moi, mon père, est-ce que vous comptez rester longtemps avec ces gens-là ?


Monsignor secoua la tête.

— Cela dépendra de bien des choses ! dit-il.

— Une idée étrange, cette colonie ! Mais peut-être n’y avait-il pas d’autre moyen de nous délivrer ? Monsignor sourit sans répondre.

Le fait est que sa dépression n’avait pas cessé de s’accroître, pendant la traversée. Il s’était mêlé constamment avec les émigrants et avait fait de son mieux pour se lier avec eux ; mais il y avait dans leur attitude à son endroit, — très suffisamment respectueuse, mais impénétrable à toutes ses avances, — il y avait dans toute l’atmosphère qui les entourait quelque chose d’hostile et comme de fermé qui le changeait étrangement de cette atmosphère de confiance tranquille à laquelle il s’était accoutumé parmi les prêtres et le peuple de sa société quotidienne. La seule chose qui semblât intéresser les émigrants était de discuter les diverses méthodes de gouvernement et toute la politique intérieure de leur existence future dans le Massachusetts. Quelques-uns avaient même questionné monsignor au sujet des récoltes américaines ; et, une fois, il avait entendu dans un groupe une conversation des plus animées touchant les problèmes scolaires : mais cette conversation était tombée dès qu’il avait essayé de s’y joindre.

Et pourtant, malgré cette hostilité dont il se sentait environné, le milieu où il se trouvait introduit lui produisait une singulière impression de familiarité. Tout cela, sans qu’il sût comment, lui semblait déjà connu, et il avait même quelque part, au fond de soi, un élément de sympathie pour ces représentants d’un monde étranger. C’était comme si ce monde lui fît l’effet d’avoir été, autrefois, le sien propre. Il se sentait un peu pareil à un homme qui, ayant réussi à sortir d’un puits profond où il était tombé, regarderait avec pitié d’autres hommes restés au fond du puits et satisfaits d’y rester, se refusant à toute tentative pour remonter au grand air du dehors.

Car, sans aucun doute possible, le monde où le prêtre avait conscience de vivre depuis un an, ce monde comportait de larges horizons, avec tout ce qu’il y constatait encore de trop dur, à son gré, et comme d’inexorable. De tous côtés, son regard y découvrait des espaces infinis. Les hommes qui y vivaient, — et si étrangers que fussent pour lui leurs sentiments, — parlaient, en tout cas, comme si la mort n’était qu’un simple incident d’une vie éternelle. Et monsignor avait beau se défier, en secret, de la justesse d’une conception comme celle-là : du moins, cette conception remplissait les âmes, les animait d’une sécurité et d’un contentement merveilleux. Tandis qu’il en allait tout autrement des émigrants du navire. Ceux-là limitaient franchement tous leurs projets au monde terrestre. Un bon gouvernement, une bonne santé corporelle, un partage égal des biens et des chances : à cela se bornait toute leur idée du bonheur présent, tout de même que leur unique notion du progrès consistait à rêver un gouvernement encore meilleur, une santé plus parfaite, une égalité plus strictement répartie.

Ainsi le prêtre avait songé pendant sa traversée, revenant sans arrêt sur les mêmes questions, et s’ingéniant à comprendre le motif qui l’empêchait de s’accorder pleinement avec l’une ni l’autre des conceptions contraires. Car là-bas en Angleterre, avec ses amis, il se sentait incapable de partager leurs certitudes et leurs aspirations ; et avec ces socialistes, tels que pour la première fois il les approchait, il avait l’impression que la vie humaine se dégradait misérablement, perdait tout son sens et toute sa beauté.

Il avait observé machinalement de quelle manière la voûte du ciel s’étendait et s’illuminait au soleil levant, tandis que l’immense espace, au-dessous, commençait de plus en plus à se découper en arêtes dentelées. Et c’était avec un sentiment croissant de mélancolie qu’il avait vu bientôt se dresser devant lui les toits, les dômes, et les cheminées de Boston, le Canaan socialiste.

IV

Il lui fallut trois ou quatre jours avant de pouvoir se faire une image définie de ce que signifierait, une fois installée, l’existence nouvelle des émigrants internationaux.

Il demeurait au Palais du Gouvernement, vaste édifice qui naguère avait servi de temple à la secte des Scientistes Chrétiens. Là, chaque jour, dans le grand hall circulaire, il siégeait en compagnie d’Américains aux visages nettement découpés et des autres délégués européens qui accompagnaient l’afflux continuel des émigrants.

Il s’était plongé de toutes ses forces dans son travail d’organisation, désireux de répondre à la confiance de ses compatriotes en témoignant aux socialistes d’origine anglaise toute la sympathie de l’Église de leur pays.

La ville de Boston offrait, pour le moment, un spectacle de confusion et de désordre incroyables. Sans cesse un corps de police très fourni se voyait forcé d’intervenir pour empêcher de graves querelles entre les catholiques attardés, pour lesquels Boston allait dorénavant devenir inhabitable, et les nouveaux habitants, qui déjà se regardaient comme les maîtres absolus de la ville. Tous les arrangements légaux avaient été conclus, naturellement, avant l’arrivée des navires internationaux : mais le nouveau partage de Boston et de l’État entier, la distribution des fermes, le règlement d’interminables disputes entre émigrants de nationalités diverses, tout cela procurait assez de travail au Comité central pour en occuper les membres du matin au soir.

Ce fut vers la fin de la quatrième journée que monsignor se fit conduire en voiture à travers la ville, un peu pour respirer plus à l’aise, et un peu pour se rendre compte par soi-même de la manière dont les choses s’arrangeaient.

Assurément, ainsi qu’il devait se le répéter plus tard, ce n’était point là pour lui une occasion équitable de juger de la vie d’un État, socialiste, telle qu’elle pouvait être lorsque déjà tous les rouages se trouvaient en bon ordre. Et cependant il avait l’impression que, tout en faisant la part de ce qu’il y avait de provisoire dans la confusion et le bruit et l’encombrement qu’il découvrait autour de soi, le nouveau monde où il se trouvait plongé s’imprégnait profondément d’un esprit tout différent de celui de la société chrétienne. Il n’y avait pas jusqu’aux visages qui ne lui apparussent revêtus d’une empreinte particulière.

Aussi bien finit-il par arriver dans un quartier où, depuis longtemps déjà, une population socialiste s’était installée à demeure. Les maisons étaient propres et coquettes, la plupart nouvellement peintes ; et les gens allaient à leurs affaires avec une régularité, un calme parfaits. Dans l’un des coins du square s’élevaient les vastes Magasins généraux, où chacun s’approvisionnait de toutes les choses nécessaires à la vie, moyennant la présentation de coupons remplaçant l’ancienne monnaie abolie.

Accoudé sur le rebord de sa voiture, monsignor considérait attentivement cette scène nouvelle.

La première chose qui le frappait était une impression négative, la sensation de quelque chose d’extérieur qui faisait défaut. Et bientôt, en effet, il se rendit compte de ce qui manquait. Dans les villes européennes, l’un des détails auxquels il s’était maintenant le plus accoutumé était la présence, à chaque instant, de quelque emblème, ou statue, ou peinture d’ordre religieux. Ici, rien de pareil. Un trottoir bien uni courait autour du square ; au fond s’élevaient des maisons toutes semblables, avec les mêmes portes et les mêmes fenêtres. Tout était admirablement propre, commode, hygiénique. Par les fenêtres d’une maison, en face de soi, monsignor apercevait, à l’intérieur, une propreté et une décence non moins irréprochables. Mais il n’y avait, dans tout cela, absolument rien pour rappeler la moindre idée de quelque chose qui ne fût pas le bien-être corporel. À Londres, à Paris, dans toutes les villes d’Europe, un quartier socialiste même aurait conservé des traces d’allusions à d’autres possibilités moins matérielles : ici, rien absolument pour suggérer que la solide santé animale ne fût point le seul idéal concevable.

Le visiteur essaya d’interroger les visages des passants. Des femmes s’avançaient, vigoureuses et affairées ; des hommes allaient et venaient, échangeant quelques paroles. Sur le seuil des maisons, un groupe d’enfants se tenaient assis gravement. Et monsignor ne cessait pas de se dire que, sans doute, c’était son imagination qui lui faisait apparaître aussi tristement vides les visages de ces socialistes qui, cependant, avaient assez prouvé leur qualité d’enthousiastes en préférant l’exil à la domination du système chrétien. Bon nombre de ces visages exprimaient une intelligence très alerte ; et tous apparaissaient pleins de santé et de vie. Mais à les regarder en masse, et en comparaison des visages qu’il avait coutume de voir dans les rues de Londres, le prélat constatait une différence infinie. Il pouvait se représenter ces hommes prononçant des discours, organisant des votes, discutant gravement des matières d’intérêt public ; il pouvait se les représenter distribuant des secours après une soigneuse enquête scientifique, ou bien s’occupant d’administrer une stricte justice ; il pouvait même, avec un effort, se les figurer enflammés de passions politiques. Mais il lui était impossible, quoi qu’il fît, de les croire capables d’aucune action extrême, bonne ou mauvaise. Ils pouvaient calculer, faire des plans, comme aussi aimer et haïr à leur façon. Mais nul moyen de concevoir que jamais la passion les transportât hors d’eux-mêmes, dans un sens ou dans l’autre. En un mot, il n’y avait pas de lumière derrière ces visages ; on n’y voyait pas l’indication d’une mystérieuse qui les dépassât, aucune trace d’un idéal supérieur à celui qu’engendrait le sens commun de la foule.

Monsignor fit signe au chauffeur de se remettre en route ; et lui-même s’adossa dans sa voiture, les yeux fermés. Il se sentait terriblement seul, dans un monde terrible. Était-ce donc que la race humaine tout entière fût dépourvue de cœur ? La civilisation était-elle devenue si parfaite, de part et d’autre, dans le monde chrétien et dans ce monde socialiste, qu’il n’y eût plus de place pour un homme de sa sorte, à lui, avec les sentiments de l’individualité qui lui était propre ? Mais, avec tout cela, le prélat ne pouvait plus se dissimuler que, du moins, l’autre monde, le monde chrétien, valait mieux que celui-ci, que mieux valait se trouver apaisé et comme insensibilisé par une contemplation trop intense des réalités éternelles que par une prise trop forte sur les faits de la terre.

Au moment où il descendait de sa voilure, devant la porte du Palais du Gouvernement, l’un des portiers accourut vers lui, tenant en main une feuille verte.

— Monsignor, dit-il, voici un message pour vous ! Le prélat se hâta d’ouvrir la feuille, qui contenait une demi-douzaine de mots chiffrés. Étrangement agité, il remonta dans sa chambre et se mit en devoir de déchiffrer le message. C’était un ordre du vieux cardinal, lui enjoignant de tout quitter pour venir le retrouver, sur-le-champ, à Rome.