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La nouvelle Justine/Chapitre XI (suite)


Suite de l’Histoire de Jérôme.



La première fois qu’on se trouve seul après avoir été deux très-long-tems, il semble qu’il manque quelque chose à l’existence. Les sots prennent cela pour les effets de l’amour, ils se trompent ; la douleur, éprouvée par ce vide, n’est que l’effet de l’habitude, qu’une habitude contraire dissipe plus promptement qu’on ne se l’imagine. Le second jour de ma route, je ne pensais déjà plus à Joséphine, ou si son image se représentait à mes yeux, c’était avec des symptômes d’une sorte déplaisir cruel, bien plus voluptueux que ceux de l’amour ou de la délicatesse. Elle est morte, me disais-je, morte dans d’affreux tourmens et c’est moi qui l’ai livrée. Cette délicieuse pensée excitait alors de tels mouvemens de plaisir en moi, que j’étais souvent obligé de faire arrêter pour enculer mon postillon.

J’étais dans les environs de Trente, absolument seul dans ma voiture, et dirigeant mes pas vers l’Italie, lorsqu’une de ces crises de tempérament me prit… au même instant où j’entendis des cris plaintifs dans la forêt que nous traversions : arrête, dis-je au postillon je veux connaître la cause de ce bruit, ne t’écartes pas, et soignes ma voiture ; je m’enfonce, le pistolet à la main, et je découvre enfin dans un taillis une fille de quinze ou seize ans, qui me parut d’une rare beauté. Quel malheur vous afflige, ma belle demoiselle, dis-je en l’abordant ? est-il possible d’y porter remède ? Oh ! non, non, monsieur, me répondit-on, il n’en fut jamais aux flétrissures de l’honneur ; je suis une fille perdue, je n’attends que la mort, et je vous la demande. — Mais, mademoiselle, si vous daigniez me raconter. — Le fait est aussi simple que cruel, monsieur. Un jeune homme devient amoureux de moi ; cette liaison déplaît à mon frère ; le barbare abuse de l’autorité que la mort de nos parens lui donne ; il m’enlève, et après m’avoir horriblement maltraitée, il me perd dans cette forêt, en me défendant, sous peine de la vie, de jamais reparaître à la maison : ce monstre est capable de tout ; il me tuera si j’y rentre. Oh ! monsieur, je ne sais que devenir. Cependant, vous m’offrez vos services… eh bien, je les accepte ; daignez m’aller chercher mon amant, faites cela, monsieur, je vous en conjure ; je ne sais quel est votre état, ni votre fortune, mais mon amant est riche, et si des sommes vous étaient nécessaires, je suis bien sûre qu’il les donnerait pour me r’avoir. — Où est-il, cet amant, mademoiselle, dis-je avec chaleur ? — À Trente, et vous n’en êtes pas à deux lieues. — Se doute-t-il de votre aventure ? — Je ne crois pas qu’il la sache encore. — Et ici je vis bien que cette belle fille, actuellement sans aucune défense, serait à moi quand je le voudrais ; mais, aussi envieux d’argent que de femmes, je me mis à combiner sur-le-champ comment je m’y prendrais pour avoir à-la-fois l’un et l’autre. Croyez-vous, dis-je d’abord à cette infortunée, qu’il y ait quelques maisons dans les environs de la partie du bois où nous sommes ? — Non, monsieur, je ne le crois pas. — Eh bien, enfoncez-vous encore plus dans le taillis, n’y faites pas le moindre mouvement, transcrivez sur ces tablettes avec mon crayon les trois lignes que je vais vous dicter, et dans peu d’heures je vous amène votre amant.

Voici les mots que la belle aventurière écrivit sous ma dictée : « Un brave inconnu va vous mettre à même de vous convaincre de mes malheurs ; ils sont affreux ; suivez-le, il vous mènera où je vous attends ; mais venez seul, absolument seul, cette recommandation est essentielle ; vous saurez bientôt ce qui la motive ; si deux mille sequins ne vous paraissent pas une trop faible récompense pour l’homme qui nous réunit, apportez-les pour les lui remettre devant moi ; vous en apporterez davantage, si vous trouvez la récompense trop médiocre ».

La belle opprimée, qui se nommait Héloïse, signa le billet, et moi, regagnant promptement ma voiture, j’engage le postillon à faire diligence, et le fais arrêter à la porte même du jeune Alberoni, amant d’Héloïse. Je lui présente le billet. Deux mille sequins ! s’écrie-t-il en m’embrassant, deux mille sequins pour savoir des nouvelles de tout ce j’ai de plus cher au monde ! oh ! non, non, monsieur, ce n’est point assez, voilà le double ; partons, je vous en conjure ; je venais d’apprendre le départ de celle que j’aime, la colère de son frère, et ne savais où porter mes pas pour les rejoindre ; vous m’instruisez, que ne vous dois-je pas ? Partons, monsieur, et partons seuls, puisqu’elle l’exige. Ici j’arrêtai quelques momens la précipitation de ce jeune homme, pour lui faire observer qu’a près l’acharnement du frère d’Héloïse ce ne devait pas être à Trente qu’il devait ramener cette belle fille ; prenez avec vous le plus d’argent que vous pourrez, lui dis-je ; sortez du territoire de cette ville, et liez-vous pour jamais à celle que vous aimez ; réfléchissez-y bien, monsieur ; mais une conduite contraire vous la fait perdre pour toujours. Alberoni, pénétré de mes raisonnemens, me remercie, et ouvrant son cabinet avec précipitation, il prend sur lui tout ce qu’il a d’or et de bijoux ; partons maintenant, me dit-il, j’ai de quoi la faire vivre un an avec éclat, dans telle ville d’Allemagne ou d’Italie que ce puisse être, et pendant l’intervalle d’un an on peut arranger bien des affaires. Content de cette sage résolution, je l’approuve, je fais mettre ma voiture à l’auberge, malgré les instances d’Alberoni qui voulait absolument qu’elle restât chez lui. Nous volons.

Héloïse n’avait pas bougé ; homme imprudent, dis-je à Alberoni, en lui appliquant le bout d’un pistolet sur la tempe, et sans lui donner le tems de prononcer un mot, comment as-tu pu faire la bêtise de confier à-la-fois aux mains d’un homme que tu ne connais pas, et ta maîtresse et ton argent ? Déposes promptement celui dont tu es chargé, et vas porter au sein des enfers l’éternel remords de ton imprudence, Alberoni veut faire un mouvement, je l’étends à mes pieds ; Héloïse tombe évanouie.

Oh ! sacre-Dieu, me dis-je alors, me voilà donc, par le plus délicieux des crimes, maître d’une fille charmante et d’une bonne somme ; amusons-nous maintenant ; d’autres que moi, eussent peut-être profité de l’évanouissement de leur victime pour en jouir avec plus de calme ; je pensais bien différemment : j’eusse été désolé crue cette malheureuse n’eut pas eu la possession de tous ses sens, afin de mieux goûter son infortune. Ma perfide imagination lui préparait d’ailleurs quelques épisodes, dont je voulais lui faire avaler le calice jusqu’à la lie. Quand on fait tant que de commettre le mal, il faut que ce soit avec toute l’extension… tout le raffinement dont il est susceptible.

Je fis respirer des sels à mon Héloïse, je la souffletai, je la pinçai ; rien ne parvenant à la réveiller, je la troussai, je lui chatouillai le clitoris, et ce fut à cette sensation voluptueuse que je dus son retour à la lumière. Allons, belle enfant, lui dis-je alors, en lui appliquant un baiser de feu sur la bouche, un peu de courage, il en faut pour soutenir la fin de vos malheurs, vous n’êtes pas au bout. Oh ! scélérat, me dit cette intéressante fille en pleurant, que prétends-tu donc encore, et quels nouveaux supplices me sont préparés ? n’est-ce point assez d’avoir abusé de ma confiance pour me priver de tout ce que j’aime ; ah ! si ce n’est que de la mort dont tu me menaces, presses-toi de me la donner ; hâtes-toi de me réunir à l’objet adoré de mon cœur, je te pardonne ton crime à ce prix.

La mort que tu desires, mon ange, dis-je, en commençant à palper ma belle, aura lieu très-certainement ; mais il faut qu’elle soit précédée de quelques humiliations, de quelques cruautés, sans lesquelles j’aurais bien moins de plaisir à te la donner ; et comme, en disant cela, mes mains qui fourrageaient toujours, offraient à mes regards avides, des cuisses d’une rondeur… d’une blancheur éblouissante, je fis trêve aux discours pour ne plus m’occuper que des actions. La certitude ou j’étais des prémices d’une aussi belle fille, me fit penser à un genre d’attaque qui, peut-être sans cela, ne me serait jamais venu dans l’esprit. Dieu ! que d’étroit, de difficultés, de chaleur, et que de plaisir me donna cette victoire ; la manière dont je l’arrachais, y prêtait encore plus de sel. Une gorge d’albâtre se présente à moi, et plus décidé aux insultes qu’aux caresses, dans l’état où je suis, je la mords, je la pressure, au lieu de la baiser. O merveilleux effet de la nature ! Héloïse, singulièrement servie par elle, cède malgré sa douleur aux impressions du plaisir que je la contrains d’éprouver ; elle décharge. Il n’est rien au monde qui allume plus fortement en moi le sentiment de la colère lubrique, comme de sentir une femme partager mes plaisirs. Infâme putain, m’écriai-je, tu vas être punie de ton audace ; et la retournant avec précipitation, je me rends maître du plus charmant derrière qu’il fût possible de voir. Une main écarte les fesses, l’autre conduit mon vit, et je sodomise à l’instant. Dieux ! quel plaisir elle me donna ! je lui faisais mal ; elle voulut crier, je lui mis un mouchoir sur la

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bouche ; cette précaution dérangea l’entreprise, mon engin glissa ; je conçus qu’il fallait relever ma victime, et l’appuyer sur quelque chose ; je la couche sur le cadavre de son amant, et les réunis si bien par l’attitude que je leur fais prendre, que leurs bouches se trouvent, pour ainsi dire, colées l’une sur l’autre ; on ne se peint point l’effroi, l’horreur, le désespoir où ce nouvel épisode plonge ma victime ; peu touché des différens mouvemens qui la déchirent, je fais une corde de mes jarretières et de mon mouchoir ; je la fixe dans cette position, et me remets tranquillement à l’ouvrage. Dieux ! quelles fesses ! quel embonpoint ! que de blancheur ! mille et mille baisers se colent sur elles ; il semble que je veuille dévorer ce beau cul avant que de le foutre ; je le perfore enfin, mais avec une telle rapidité, si peu de précaution, que le sang coule sur les cuisses ; rien ne m’arrête, je suis au fond, je voudrais qu’elle fût plus étroite, et moi bien plus gros pour la tourmenter davantage. Eh bien ! petite garce, dis-je en la limant de toutes mes forces, cette seconde jouissance te fera-t-elle décharger comme l’autre ! et je claquais vigoureusement ses fesses, en disant cela ; je les égratignais ; mes mains repassaient par devant, et lui arrachaient barbarement le poil follet dont l’avait orné la nature. Mille cruelles idées viennent ici troubler mon imagination ; je me détermine à retarder ma décharge, afin que rien ne puisse rallentir le feu qui les inspire ; je me rappelle l’affreux projet formé sur le cadavre de madame de Moldane… Je me ressouviens de tout ce qui m’a été dit sur les de d ces de la jouissance d’un cadavre fraîchement assassiné et du désespoir où m’a mis l’impétuosité de mes desirs, en m’empêchant jadis de consommer ce crime ; je décule, je jette des yeux hagards sur le corps sanglant d’Alberoni je le déculotte, il était encore chaud ; j’apperçois de superbes fesses, je les baise ; c’est avec ma langue que je prépares les voies ; je m’introduis, et me trouve si bien de l’expérience, que c’est dans le cul de l’amant assassiné par moi, qu’en baisant celui de la maîtresse que j’assassinerai bientôt de même, que c’est-là, dis-je, qu’avec d’indiscibles frémissemens de plaisir, mon foutre s’élance à grands flots.

Les attraits d’Héloïse, son désespoir, ses larmes, l’état d’anxiété où je plongeais son ame, par les menaces dont je l’accablais, la réunion de tant d’effets si puissans sur mon cœur de fer, me firent bientôt rebander ; mais, plein de rage, écumant de cette colère lubrique qui plonge nos sens dans une si violente agitation, ce n’est plus maintenant que par des insultes que je peux m’exciter au plaisir. Je cueille des branches dans le taillis qui nous environne, j’en forme des verges, je déshabille totalement cette jeune personne, et l’étrille sur tout le corps, sans excepter la gorge, d’une si cruelle manière, que son sang se mêle bientôt à celui des plaies de son amant. Rassasié de cette barbarie, j’en invente de nouvelles : je la force à sucer les plaies d’Alberoni. La voyant m’obéir avec une sorte de délicatesse, j’arrache des épines, et l’en frotte sur les parties les plus délicates ; j’en introduis dans son vagin, je lui en déchire les tetons ; j’incise enfin le cadavre du jeune homme ; j’en extirpe le cœur, pour en barbouiller le visage de ma victime ; je la contrains à en mordre quelques parcelles. Je n’en pouvais plus ; et le fier Jérôme, qui venait de faire la loi à deux individus, la recevait en ce moment de son vit : on ne banda jamais de cette violence-là. Pressé du besoin de perdre mon foutre, j’oblige ma victime à prendre dans la bouche le vit de son amant ; et je l’en cule en cet état. J’avais un poignard à la main ; je lui réservais la mort à l’instant de ma décharge… elle approche ; je fais devancer mes coups ; ce n’est qu’avec lenteur que je veux lui faire recevoir le dernier. Je caresse, en attendant, avec délices, la voluptueuse idée de mêler aux divins élans de ma décharge les derniers soupirs de celle que je fouts. Elle va sentir, pensé-je en la limant à tour-de-reins, elle va éprouver les plus cruels momens de l’homme, lorsque j’en goûterai les plus doux. Le délire s’empare de mes sens ; je la saisis par les cheveux, d’une main, et de l’autre, je lui plonge, à quinze reprises différentes, un poignard dans le sein, dans le bas-ventre et dans le cœur ; elle expire, et mon foutre n’est pas encore répandu. Ce fut alors, mes amis, que j’éprouvai bien de quel merveilleux effet est d’égorger l’objet qu’on fout. L’anus de ma victime se resserrait, se comprimait, en raison de la violence des coups que je lui appuyais ; et, lorsque je perçais le cœur, la compression fut si vive, que mon vit en fut déchiré. O délicieuse jouissance ! vous étiez la première que je goûtais en ce genre ; mais que je vous ai d’obligation de la leçon que vous me donnâtes, et combien j’en ai profité depuis ! Un moment de repos succède à de si vives agitations ; mais dans une ame aussi scélérate que la mienne, le spectacle du crime doit bientôt en rallumer le desir. J’ai foutu le cadavre de l’amant, me dis-je, pourquoi ne fouterais-je pas celui de la maîtresse ! Héloïse était encore belle ; la pâleur de son teint, le désordre de ses beaux cheveux, l’intérêt puissant qui régnait sur les traits renversés de sa physionomie enchanteresse, tout me fait rebander ; j’encule, et décharge une dernière fois, en dévorant sa chair.

L’illusion dissipée, je ramasse les bijoux, l’argent, et m’éloigne, non pas en détestant mon crime : ah ! si je m’en fusse repenti, m’eut-il fait bander tant de fois depuis ?… Non, je ne le détestais pas ce crime délicieux ; mais je regrettais bien de ne pas lui avoir donné une plus violente extension.

Je rejoignis ma voiture, et partis sur-le-champ pour Venise. Le climat du pays de Trente et le caractère de ses habitans ne m’ayant point plu, je me déterminai pour la Sicile. Là, dis-je, est le berceau de la tyrannie et de la cruauté : ce que les poëtes et les écrivains racontent de la férocité des anciens indigènes de cette isle, me fait croire que je retrouverai quelques traces de leurs vices dans les descendans des Lestrigons, des Cyclopes et des Lotophages,[1]. Vous allez voir si je me trompais, et si les prêtres, les nobles et les riches négocians de cette isle délicieuse n’ont pas tout ce qu’il faut pour nous donner une suffisante idée de la dépravation et de la férocité de leurs ancêtres. Plein de ce projet, je traversai toute l’Italie ; et, à cela près de quelques scènes luxurieuses, de quelques crimes sourds et secrets auxquels je me livrai pour me tenir en haleine, il ne m’arriva rien qui, comparable à ce qui me reste à vous dire, mérite de suspendre ici votre attention.

Je m’embarquai à Naples, au milieu du mois de septembre, sur un joli petit bâtiment marchand qui faisait voile vers Messine, et dans lequel le hasard me fit rencontrer l’occasion d’un crime gratuit, aussi singulier que piquant. Nous avions avec nous une négociante de Naples, que ses affaires conduisaient en Sicile, et qui menait avec elle deux petites filles charmantes, dont elle était mère, qu’elle avait nourries, et qu’elle aimait au point de ne pouvoir jamais s’en séparer ; l’aînée pouvait avoir quatorze ans, une figure romantique, les plus beaux cheveux blonds, et la taille la plus agréable. Les charmes de sa sœur, moins âgée de dix-huit mois, étaient dans un genre tout-à-fait différent ; des traits plus piquans que l’autre, moins d’intérêt, si l’on veut, mais infiniment plus de stimulant ; tout ce qu’il fallait, en un mot, non pour séduire doucement comme sa sœur, mais pour emporter d’assaut le cœur le plus récalcitrant en amour. À peine eus-je apperçu ces deux filles, que je résolus de les sacrifier ; en jouir était difficile ; idoles de leur mère, et perpétuellement sous ses yeux, le moment de l’attaque ne fût pas devenu facile à prendre. Il me restait le moyen de les victimer ; et le plaisir d’arrêter le cours de l’existence de deux aussi jolies petites créatures valait encore mieux que celui de la leur rendre agréable par la connaissance des plaisirs. Ma poche, toujours remplie de cinq ou six sortes de poisons, m’offrait différentes manières de leur ravir le jour ; mais le coup, selon moi, n’eut pas été aussi sensible pour une mère tendre et idolâtre de ses filles : je voulais une mort plus frappante, infiniment plus prompte ; le sein des vagues sur lequel nous flottions me présentait pour elles un sépulchre où j’aimais mieux les engloutir. Ces deux jeunes personnes avaient l’imprudence (et j’étais bien étonné qu’on ne les en eût pas encore empêché) d’aller s’asseoir sur le bord du tillac, pendant que l’équipage faisait la méridienne. Le troisième jour de notre traversée, je saisis l’instant ; je les approche ; et, les enlevant toutes deux à brasse-corps, en empêchant leurs mains de s’attacher à moi, je les culbute d’un bras vigoureux dans l’élément salé qui doit les ensevelir à jamais. La sensation fut si vive, que j’en déchargeai dans mes culottes. On se réveille au bruit ; j’ai l’air de me frotter les yeux et d’appercevoir le premier quelles sont les victimes de cet accident ; je me précipite vers la mère. Oh ! madame, lui dis-je, vos filles sont perdues. — Que dites-vous ? — Une imprudence… elles étaient sur le tillac… un coup de vent… elles sont perdues, madame ! elles sont perdues ! On ne se peint point la douleur qu’éprouva cette malheureuse ; jamais, je crois, la nature ne fut plus éloquente ni plus pathétique ; et, reversiblement, jamais plus voluptueuses impressions n’ébranlèrent mes organes. Revenue à elle, cette femme me donna toute sa confiance ; on la débarqua dans un état affreux ; je me logeai dans la même auberge : sentant sa fin approcher, elle me remit son porte-feuille, en me priant de le faire repasser à sa famille ; je promis tout, et ne tins rien. Six cent mille francs que contenait ce porte-feuille étaient un objet assez considérable pour, qu’avec mes principes, je ne les laissasse pas échapper ; et la malheureuse Napolitaine, qui mourut le surlendemain de notre arrivée à Messine, m’en laissa bientôt jouir tranquillement. Je n’eus qu’un regret, je l’avoue ; ce fut de ne l’avoir pas foutue avant sa mort ; belle encore, et très-malheureuse, elle m’en avait inspiré le plus violent desir ; mais j’eus peur de perdre sa confiance ; et, dans cette occasion, je l’avoue, où il ne s’agissait que d’une femme, l’avarice l’emporta sur la luxure.

Je n’avais d’autres recommandations, à Messine, que les lettres-de-change dont je m’étais munies à Venise, où j’avais pris la sage précaution, à cause de la différence des monnaies, d’échanger mon numéraire contre du papier sur la Sicile. Le banquier qui m’escompta me fit plus de politesses que n’en reçoivent les Siciliens, quand ils se présentent pour le même objet, chez des banquiers de Paris ; et c’est une justice que je dois rendre à la parfaite urbanité de tous les négocians étrangers à qui j’ai eu affaire : une lettre-de-change sur eux devient une lettre de recommandation ; et les offres les plus sincères… les plus multipliées accompagnent toujours au moral les obligations que leurs correspondans prennent au matériel avec eux.

Je témoignai à mon banquier le desir que j’avais d’acheter une terre seigneuriale avec les fonds considérables dont je me trouvais possesseur. Le régime féodal est ici dans toute sa vigueur, dis-je à ce brave homme ; cela seul me détermine à m’y établir ; je veux à-la-fois commander aux hommes et cultiver la terre, dominer également sur mon champ et sur mes vassaux. En ce cas, vous ne pouvez être mieux qu’en Sicile, me dit mon correspondant ; il est telle terre ici où le seigneur a droit de vie et de mort sur ses habitans. Voilà celle qu’il me faut, répondis-je ; et pour ne plus m’appesantir sur ces détails, vous saurez, mes amis, qu’au bout d’un mois, je me trouvai seigneur de dix paroisses, en possession de la plus belle terre et du plus beau château, dans la vallée des ruines de Syracuse, tout près du golfe de Catane, c’est-à-dire, dans le plus beau pays de la Sicile.

Je ne tardai pas à me former un domestique nombreux et composé d’après mes goûts. Mes valets, mes femmes, tous avaient le service immédiat de mes lubricités pour clause spéciale de leurs devoirs. Ma gouvernante, nommée Dona Clementia, femme d’environ trente-six ans, et l’une des plus belles créatures de l’ile, avait, indépendamment de ses soins libidineux près de moi, la charge de me découvrir des sujets de l’un et de l’autre sexe ; et, tout le tems qu’elle l’exerça près de ma personne, je vous réponds qu’elle ne m’en laissa point manquer. Avant que de m’établir, je parcourus les villes célèbres de cette intéressante contrée ; et, comme vous l’imaginez bien, Messine eut droit à mes premières recherches. Les descriptions de Théocrite sur les plaisirs de la Sicile n’avaient pas peu contribué à faire naître en moi le desir d’habiter un si beau pays. Je trouvai vrai tout ce qu’il dit sur la douceur du climat, sur la beauté de ses habitans, et particulièrement sur leur libertinage. C’est-là, sans doute, c’est sous ce climat délicieux que la bienfaisante nature inspire à l’homme tous les goûts, toutes les passions qui peuvent contribuer à lui rendre son existence agréable ; et c’est-là ou l’on doit en jouir, si l’on veut connaître la vraie dose du bonheur que cette tendre mère réserve à ses enfans. Après avoir visité de même Catane et Palerme, je revins prendre possession de mon château. Assis sur une montagne élevée J’y jouissais à-la-fois de l’air le plus pur et de la vue la plus agréable. Cette apparence de forteresse flattait d’ailleurs infiniment la sévérité de mes goûts. Les objets que je leur immolerai, me disais-je, seront là comme dans une prison : à-la-fois leur maître, leur juge et leur bourreau, où trouveront-ils des défenseurs ? Oh ! que les jouissances sont divines, quand le despotisme et la tyrannie les aiguillonnent ainsi !

Clementia avait eu soin de remplir mon sérail pendant mon absence ; et, à mon retour, je le trouvai garni, par ses soins, de douze jeunes garçons de dix à dix-huit ans, de la plus jolie figure du monde, et d’un nombre égal de filles, à-peu-près du même âge : on me les renouvelait tous les mois ; et je vous laisse à penser, mes amis, dans quels débordemens luxurieux je me plongeai. On ne se figure pas les recherches que je mis en usage… les férocités dont je les assaisonnais : mon aventure de Trente m’avait si fort apprivoisé avec les voluptés sanguinaires, que je ne pouvais plus m’en passer. Cruel par goût, par tempérament, par besoin, je ne pouvais me livrer à aucune volupté qui ne portât l’empreinte de la brutale passion qui me dévorait. Je ne faisais d’abord tomber mes atrocités que sur les femmes ; la faiblesse de ce sexe, sa douceur, son aménité, sa délicatesse me paraissaient autant de titres certains aux élans de ma barbarie ; je m’apperçus bientôt de mon erreur ; je sentis qu’il était infiniment plus voluptueux de moissonner les épis qui résistent, que l’herbe tendre se courbant sous la faulx, et que si cette réflexion ne m’était pas venue jusqu’alors, c’était plutôt par une fausse retenue, que par raffinement. J’essayai. Le premier bardache que j’assassinai, âgé de quinze ans, et beau comme l’amour, me procura de si violens plaisirs, que mes coups se dirigèrent à l’avenir bien plutôt dans cette classe-là que dans l’autre : il semblait que je méprisasse trop les femmes pour m’en composer des victimes, et qu’ainsi, que les jeunes garçons devaient, par leurs appas, me procurer des voluptés plus sensuelles, ils devaient être de même plus délicieux à supplicier. D’après cette hypothèse, confirmée par des faits, il n’y avait pas de semaine où je n’en immolasse trois ou quatre, et toujours par de nouveaux tourmens. Quelquefois j’en lâchais un couple dans un grand parc, environné de hauts murs, et duquel il était impossible de s’échapper ; là, je les traquais comme des lièvres ; je les cherchais, parcourant mon parc à cheval, et quand je les avais pris, je les suspendais à des arbres par des coliers de fer ; on établissait au-dessous un grand feu qui les consumait en détail ; d’autres fois je les faisais courrir devant mon cheval, et les piquais à grands coups de fouet dans les reins ; s’ils tombaient, je leur faisais passer mon coursier sur le ventre, ou je leur brûlais la cervelle à coups de pistolet. Souvent j’employais des supplices plus raffinés encore, et dont l’exécution n’était bonne que dans l’ombre et le silence du cabinet ; et toujours, pendant ces expéditions, la fidèle Clementia m’excitait, ou dirigeait des scènes de lubricité, dont ses plus jolies filles devenaient les premières actrices. J’avais heureusement trouvé, dans cette Clementia, toutes les qualités nécessaires au genre de vie féroce et crapuleux que j’adoptais. La coquine était méchante, luxurieuse, intempérante, athée ; elle avait, en un mot, tous mes vices, et nulle autre vertu que celle de m’être incroyablement attachée, et de me servir à merveille. Je menais donc dans ce château, par les soins de cette charmante fille, la vie du monde la plus délicieuse et la plus analogue à mes goûts, lorsque l’inconstance, à-la-fois le fléau et l’ame de tous les plaisirs, vint m’arracher à ce séjour paisible, pour me replacer sur le grand théâtre des aventures de ce monde.

On se blase quand les difficultés n’irritent plus les jouissances ; on veut les augmenter par des peines ; ce n’est vraiment que par elles que l’on parvient aux grands plaisirs. Je laissai Clementia dans mon château, et revins m’établir à Messine. Le bruit qu’un riche garçon venait habiter cette capitale se répandit bientôt, et m’ouvrit les portes de tous les palais où il y avait des filles à marier : je découvris promptement l’intention, et résolus de m’en amuser.

De toutes ces maisons, dans lesquelles on affectait de me recevoir avec bienveillance, celle du cavalier Rocupero me fixa plus particulièrement. Ce vieux noble et sa femme pouvaient à-peu-près former un siècle à eux deux ; la médiocrité de leur fortune leur faisait élever et nourrir avec une beaucoup trop grande économie, les trois plus belles filles qu’eût jamais créé la nature. La première se nommait Camille ; elle avait vingt ans, brune, la peau d’un blanc à éblouir, les yeux les plus expressifs, la bouche la plus agréable, et la taille d’Hébé même, La seconde, plus intéressante, mais moins belle, n’avait que dix-huit ans ; ses cheveux étaient châtains ; ses grands yeux bleux, pleins de langueur, respiraient à-la-fois l’amour et la volupté ; sa taille, ronde et bien remplie, promettait la meilleure jouissance ; on la nommait Véronique ; et, certes, je l’eus préféré, non pas uniquement à Camille, mais à toute la terre, sans les attraits célestes de Laurence, qui, quoi qu’à peine âgée de quinze ans, surpassait en beautés, et ses sœurs, et les plus belles personnes de toute la Sicile.

À peine fus-je introduit chez ce bon gentilhomme, je résolus d’y porter à-la-fois le trouble, la désolation, l’impudicité, le déshonneur, et tous les fléaux du crime et du désespoir. La probité régnait dans cette maison ; la beauté, la vertu semblait de même y avoir établi leur empire ; en fallait-il plus pour échauffer en moi le desir de la souiller par tous les forfaits imaginables. Je commençai par des largesses, que l’on n’accepta qu’avec peine ; mais les vues d’alliance que je manifestai bientôt ne permirent plus aucun refus. On me pria d’expliquer ces vues. Comment voulez-vous, répondis-je, que je prononce entre les trois Grâces ? donnez-moi donc le tems de mieux connaître vos charmantes filles, et je pourrai vous dire alors laquelle doit fixer mon cœur. Les choses en cette position, vous imaginez facilement que je profitai des délais pour les suborner toutes trois. Comme je leur avais recommandé le plus profond mystère, elles n’eurent garde de s’avouer réciproquement ce que je leur communiquais, de manière qu’aucune d’elles ne savait à quel point j’en étais avec sa compagne. De ce moment, voilà comme je me conduisis.

Camille fut celle que je séduisis la première ; et l’ayant trompée sous les plus belles espérances de mariage, au bout d’un mois j’en tirai tout ce que je voulus. Quelle était belle ! et quels charmes n’éprouvé-je pas à sa jouissance ! À peine fut-elle foutue de toutes les manières, que j’attaquai Véronique ; et, réveillant la jalousie de Camille, je l’armai si bien contre sa sœur, qu’elle résolut de la poignarder. L’ardeur du tempérament des Siciliennes admet tous les moyens sanglans ; là, l’on ne connaît que deux passions, la vengeance et l’amour. Dès que je crus être bien certain des intentions criminelles de Camille, j’en fis prévenir Véronique ; je parvins à la faire éclairer, au point de ne pas même lui laisser la consolante idée du doute. Cette belle fille, au désespoir, mais plus craintive qu’entreprenante, me supplie de l’enlever, si je l’aime, afin de la soustraire à la rage effrénée d’une sœur qu’elle connaît capable de tout entreprendre. Mon ange, dis-je alors, ne vaudrait-il pas mieux remonter à la source de tout ceci, en reconnaître les auteurs, et nous venger directement. Il n’y a point d’autre cause, me répondit Véronique, que l’extrême amour que Camille a pour toi ; elle s’apperçoit des préférences que tu me donnes, et l’infernale créature complotte contre mes jours ! Je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire-la, répondis-je : ne doutez pas, ma chère ame, que vos parens ne donnent à Camille toute préférence sur vous. Je ne sais si cette fille m’aime ; ce qu’il y a de bien sûr, c’est que je ne lui ai jamais donné nul espoir. Mais vos parens se sont ouverts plus directement à moi : ne doutez point que Camille ne soit l’objet de leur unique attachement : je manifesterais près d’eux mon goût pour vous, qu’à coup sûr j’en serais refusé. Vous me proposez la fuite ; ce moyen serait dangereux ; nous nous donnerions avec vos parens des torts, dont eux ou la justice prendraient connaissance, et dont la punition serait bientôt la perte ou de nos fortunes ou de nos vies. Il est, ce me semble, un parti plus avantageux et plus simple : vengeons-nous à-la-fois et de Camille qui complotte contre vos jours, et de vos parens qui l’y excitent. — Et quel est ce moyen ? — Celui que la nature offre à tous les pas dans l’heureux pays où nous sommes. — Du poison ? — Sans doute. — Empoisonner mon père, ma mère et ma sœur ? — Ne conjurent-ils pas contre vous ? — Je n’en ai que le soupçon. — La preuve sera votre mort. Puis Véronique reprenant avec un peu de réflexion : — Je sais que d’autres femmes ont agi de même : Dona Capraria vient d’empoisonner son époux. — Qui vous arrête donc, ma chère ? — La crainte de votre mépris ; vous serez plus de sang-froid après la vengeance ; vous me mésestimerez. — Ne le craignez point ; je reconnaîtrai dans vous alors une fille ardente, courageuse, aimante, passionnée, une fille à caractère, en un mot, et que, par cela seul, j’adorerai mille fois plus ardemment. Ne balances plus, Véronique, ou tu perds à jamais mon cœur. — O mon ami ! mais le ciel ! — Frivoles craintes ; le ciel ne se mêla jamais des affaires du monde ; et ce ressort n’est plus dans les mains de l’homme, que l’arme émoussée du mensonge et de la superstition. Il n’y a point de Dieu ; et les peines ou les récompenses, basées sur cet odieux fantôme, sont aussi méprisables que lui. Ah ! s’il était un Dieu que le crime offensât, donnerait-il à l’homme tous les moyens de le commettre ? Que dis-je ! si le crime offensait cet auteur prétendu de la nature, le crime serait-il essentiel aux loix de la nature ? Songes donc que cette nature dépravée ne s’alimente, ne se soutient que par des crimes ; et que, si les crimes sont nécessaires, ils ne peuvent outrager ni la nature, ni l’être imaginaire que tu en supposes le moteur. Ce que l’homme a osé nommer crime, n’est que l’action qui trouble les loix de la société ; mais qu’importe à la nature les loix de la société ; est-ce elle qui les a dictées ? et ces loix ne varient-elles pas de climats en climats ? Telle affreuse que vous puissiez supposer une action, le crime dont vous la croyez revêtue ne peut donc être que local ; de ce moment il ne saurait outrager la nature, dont les loix sont universelles. Le parricide, regardé comme un crime en Europe, est en honneur dans plusieurs contrées de l’Asie : il en est de même de toutes les autres actions humaines ; je défie qu’on m’en cite une seule universellement vicieuse. Réfléchissez au reste qu’il ne s’agit ici que de vous défendre, et qu’alors tous les moyens que vous allez mettre en usage pour y parvenir, non-seulement ne sauraient être criminels, mais deviennent même vertueux, puisque la première loi que nous inspira la nature, fut de nous conserver à tel prix et à tels dépens que ce puisse être : agissez, Véronique, agissez, ou vous êtes perdue vous-même.

Le feu que je vis briller dans les yeux de cette charmante fille m’apprit bientôt le succès de mes discours. Eh bien, me dit-elle au bout de quelques minutes d’une violente agitation, eh bien, Jérôme, je ferai ce que tu dis ; je connais les drogues nécessaires. Toutes ces plantes nous sont familières ici ; je te jure qu’il n’existera pas dans trois jours un seul des individus qui machinent notre perte : éloignes-toi pendant ce tems ; je ne veux pas que l’on te soupçonne. J’y consentis d’autant plus volontiers, que j’avais besoin de ce délai pour séduire la troisième sœur. Cette opération fut l’ouvrage de Clementia ; je la fis venir à Messine ; je lui fis connaître Laurence ; et, dès le lendemain, elle fut conduite à mon château. Il n’y avait pas deux heures qu’elle était partie, quand les foudres préparées par Véronique éclatèrent. Elle avait employé le suc de Thora, espèce d’Aconit fort dangereux, qui se trouve en abondance dans les montagnes de Sicile, et les trois victimes étaient mortes dans d’épouventables convulsions. Le coup fait, elle s’empara de tout ce qu’elle put ; bijoux, porte-feuille, cassette, tout fut enlevé, et elle vint me trouver, avec ces médiocres richesses, dans une maison de campagne, près de la ville, où je lui avais donné rendez-vous : ce fut elle qui m’apprit la disparution de sa sœur, dont elle ne pouvait comprendre le motif. Tu la reverras bientôt, lui dis-je ; j’ai cru qu’il était prudent de la mettre à couvert ; partons, elle nous attend à ma campagne. Cette précaution parut d’abord inquiéter Véronique ; je la calmai. Mais je vous laisse à penser ce qu’elle devint, lorsqu’elle apprit, en arrivant, par la bouche même de Laurence, la manière dont elle avait été enlevée, et tous les propos que lui tenait Clementia depuis qu’elle était dans mon château. O scélérat ! tu m’as trompée, me dit-elle. Non, en vérité, lui dis-je, je ne t’ai jamais rien promis ; ta sœur m’a inspire le même desir que toi, et je veux vous foutre toutes les deux, ou plutôt toutes les trois, mon ange ; car il est maintenant inutile de te laisser ignorer que Camille fut aussi ma proie. — Et tu as pu m’ordonner de la sacrifier… ô monstre ! — On pleure, on se désespère ; mais bravant toutes ces larmes, je ne m’occupe plus qu’à jouir. Ces deux charmantes filles satisfirent à-la-fois toutes mes luxures, toutes deux assouvirent mes passions, sans aucune réserve ; cul, con, bouche, tetons, aisselles, tout fut foutu, tout fut fourragé ; et je ne découvris pas moins de charmes dans ces deux-ci, que je n’en avais trouvé dans leur sœur ; les fesses de Véronique principalement surpassaient tout ce que j’avais vu de plus sublime dans ce genre ; on n’eut jamais un plus beau cul, jamais un plus beau sein ! Malheureusement tout cela ne m’occupa que trois jours : à peine me fus-je rassasié de ces deux charmantes filles, que je ne pensai plus qu’à les perdre. Mais il fallait que la façon fût cruelle ; plus elles m’avaient donné de plaisir, plus je desirais accumuler sur leurs corps la somme des douleurs physiques, et plus je voulais que le genre en devînt exécrable. Qu’imaginer ? J’avais tout fait, tout exécuté, et j’en étais au point de défier les plus célèbres bourreaux de l’univers de me conseiller une torture dont je n’eus pas déjà fait usage. À force de rêver, voici ce que me fournit enfin ma scélérate imagination. J’employai les cinquante mille francs, dérobés par Véronique à ses malheureux parens, pour faire exécuter la machine que je vais vous détailler.

Les deux sœurs, toutes nues, étaient enveloppées dans une espèce de cotte de mailles à ressorts, qui les captivait entièrement chacune sur un petit tabouret de bois garni de pointes, qui, ainsi que celles dont je vais parler, n’agissaient qu’au besoin. Elles étaient à huit pieds de distance l’une de l’autre ; entre elles était une table garnie des mets les plus succulens et les plus délicats : aucune autre espèce de nourriture ne leur était présentée. Or, pour y toucher, il fallait étendre le bras : en l’allongeant, d’abord le premier supplice qu’elles éprouvaient par cette action était l’impossibilité d’y atteindre. Un bien plus violent ne tardait pas à se faire ressentir : par ce mouvement de tension du bras, celle qui le faisait, armait aussi-tôt contre elle et contre sa voisine plus de quatre mille pointes ou ciseaux d’acier, qui, dans l’instant, déchiraient, piquaient, ensanglantaient et l’une et l’autre victimes ; de sorte que ces infortunées ne pouvaient penser à soulager le besoin qui les consumait, qu’en s’assassinant mutuellement toutes deux. Elles vécurent une semaine dans cet odieux supplice, pendant laquelle je passais huit heures par jour à les contempler, soit en me faisant foutre, soit en sodomisant, également sous leurs yeux, les plus jolis objets de mon sérail. Je n’ai de ma vie goûté de plaisir plus violent : il est impossible de rendre tout ce que ce spectacle me fit éprouver de sensuel ; j’y perdis régulièrement mon foutre quatre ou cinq fois par séance.

Parbleu, je le crois, dit Severino en interrompant ici la narration par les cris d’une décharge élancée dans le cul d’une des plus jolies filles du souper, oui, foutre, je le crois, car voilà bien le détail d’une des scènes les plus singulières qu’il soit possible d’entendre, et le plaisir reçu par notre confrère Jérôme en l’exécutant, doit avoir été diablement vif, j’en juge par celui que j’éprouve en la lui entendant raconter. Il nous faut une machine comme celle-là, dit Ambroise, qui se faisait branler par Justine, et je vous réponds que si nous la possédons jamais, voilà bien sûrement la première que j’y placerai. Poursuis, poursuis, Jérôme, dit Sylvestre en montrant son vit dur comme une barre de fer, car tu nous ferais tous décharger les uns sur les autres, si tu nous arrêtais long-tems à cette délicieuse idée.

J’avais eu occasion, reprit Jérôme, dans les différens voyages que j’avais fait à Messine, de, connaître nos aimables confrères les bénédictins de la fameuse abbaye de Saint-Nicolas-d’Assena ; ils avaient eu la complaisance de me faire visiter leur maison, leur jardin, de m’admettre à leur table, et j’avais distingué plus particulièrement parmi eux le père Bonifacio de Boulogne, l’un des plus charmans libertins que j’eusse connu de ma vie. La conformité de mon caractère avec celui de ce moine m’avait assez intimement lié avec lui pour nous confier un million de choses. Croyez-vous donc, Jérôme, me dit-il un jour, que nous chaumions ici de tous les plaisirs dont les gens du monde se rassasient ? oh ! mon ami, ne l’imaginez pas ; il faudrait que vous fussiez dans notre ordre pour que je vous révélasse ces secrets ; et, riche comme vous l’êtes, rien ! de plus facile que d’y entrer. Mais, dis-je, et la qualité de seigneur-terrier que j’ai acquise en achetant du bien dans votre île ?… Ne serait qu’un motif de plus d’adoption, me dit Bonifacio, vous conserverez votre bien, vous serez reçu à bras ouverts, et initié dès le moment même dans tous les mystères de l’ordre. On ne se figure pas combien cette idée m’embrâsa ; la certitude de couvrir et d’augmenter mes vices sous le masque imposant de la religion, l’espoir dont me flattait également Bonifacio de me trouver très-promptement érigé en médiateur céleste entre l’homme et son prétendu Dieu, celui bien plus doux encore d’abuser, de l’infâme confession pour voler impunément à mon aise l’argent des vieilles et le pucelage des jeunes ; tout cela m’électrisait à un point indicible, et huit ours après cette pressante invitation de Bonifacio, j’eus l’honneur d’endosser le harnois monacal et de me trouver sur-le-champ associé à tous les ; projets d’iniquité de ces scélérats. Le croirez-vous, mes amis ? il est vrai que le respect et la soumission du peuple envers le sacerdoce sont bien autres dans ce pays-là qu’en France ; mais il n’était pas une seule famille dans Messine dont ces coquins-là n’eussent le secret et la confiance ; et je vous laisse à deviner comme ils profitaient de l’un et de l’autre. À l’égard de leurs précautions intérieures, certes, si les vôtres sont bien prises, celles des bénédictins de Saint-Nicolas-d’Assena le sont pour le moins aussi-bien.

Là, dans de vastes souterrains, connus seulement des gros bonnets de l’ordre, existe avec profusion tout ce que l’Italie, la Grèce et la Sicile peuvent produire de plus délicieux, soit en jeunes garçons, soit en filles ; là, l’inceste triomphe comme ici, et j’en ai vu qui foutaient leur cinquième génération, après avoir foutu les quatre autres : la seule différence qu’il y ait entre ces cénobites et vous, c’est que ceux-ci ne se donnent pas la peine de cacher leurs débordemens au sein de ce vaste tombeau : jamais ils n’y descendent ; les portraits de ce que leurs richesses y rassemblent à grands frais sont placés en miniature dans un cabinet secret de leur appartement, et ils font venir à l’instant chez eux l’objet convoité par leur vit ; de manière qu’il n’est guères de moment dans la journée où vous ne les trouviez se livrant tour-à-tour, soit à la plus excellente chair, soit aux divins objets qui meublent avec profusion leur sérail. À l’égard de leurs caprices obscènes, vous imaginez facilement qu’ils sont aussi dépravés que les vôtres, et les individus passés de cette maison-là dans celle-ci vous ont suffisamment persuadé que par-tout où la religion étaie le libertinage, ses effets sont toujours bien vifs.

La plus extraordinaire de toutes les passions que j’observai parmi ces aimables célibataires, fut celle de dom Chrisostôme, supérieur de la maison ; il ne jouissait jamais que d’une fille empoisonnée ; il l’enculait dans les convulsions de la douleur, pendant que deux hommes le sodomisaient et le fouettaient alternativement ; si la fille n’expirait pas pendant l’opération, il la poignardait dès qu’il avait fini ; si elle tournait à la mort, il attendait l’instant des derniers soupirs pour lui remplir le cul de foutre.

J’achevai de me corrompre et de me blaser avec ces bons pères, et j’en étais au point que rien au monde ne parvenait plus à me faire bander.

Mon ami, dis-je un jour à Bonifacio, après deux ans de cette vie épicurienne, tout ce que nous faisons est délicieux, mais c’est la force qui nous soumet les objets dont nous jouissons, et j’avoue que sous ce rapport ils me font moins bander que ceux qu’offrirait à mes désirs l’artifice ou la ruse. Revêtu de l’habit que tu m’as fait prendre, je n’ai plus pour travailler, d’après mes plans, que le saint et sacré tribunal de la confession. Je te conjure de me mettre à même d’y siéger bientôt, ainsi que tu m’en as flatté. Il est inoui combien cette idée m’excite, incroyable à quel degré je compte profiter de tout ce que ce nouvel emploi va m’offrir, pour amuser à-la-fois mon avarice et ma luxure. Eh bien ! dit Bonifacio, rien de plus simple, et me remettant, huit jours après, la clef du confessionnal de la chapelle de la Vierge, allez, me dit-il, heureux mortel, allez, voilà le voluptueux boudoir que vous avez desiré, usez-en avec profusion, grugez-y autant de jolis objets que j’en dévorai dans le même en huit ans, et je ne me repentirai pas de vous l’avoir fait obtenir.

L’enthousiasme dans lequel me mettait ce nouveau grade, fut tel, que je n’en dormis pas de la nuit. Le lendemain, dès la pointe du jour, j’étais à mon poste, et comme nous étions dans la quinzaine de Pâques, ma matinée ne fut pas mauvaise ; je ne vous ennuyerai pas de toutes les balivernes dont il me fallut essuyer le déluge ; je ne fixerai votre attention que sur une jeune fille de quatorze ans, nommée Frosine, noble, et d’une si délicieuse figure, qu’elle ne pouvait se montrer que voilée, pour éviter la foule dont elle était pressée chaque fois qu’elle s’offrait à découvert. Frosine se livra à moi avec toute la candeur et l’aménité de son âge ; son cœur n’avait encore rien dit, quoi qu’aucune fille à Messine ne fût environnée de tant d’adorateurs ; mais son tempérament commençait à se faire entendre : très-jeune et très-neuve encore, je fis si bien par mes questions, que je lui appris tout ce qu’elle ignorait. Vous souffrez, ma belle enfant, lui dis-je avec componction, je le vois ; mais c’est votre faute, la pudeur n’est pas si exigeante qu’il faille lui sacrifier la nature ; vos parens vous trompent sur la pratique de cette vertu sévère. Le tableau qu’ils vous en font, est aussi cruel qu’injuste ; créée par la nature, n’ayant reçu que d’elle les impressions de volupté qu’elle vous inspire, comment en y cédant, voudriez-vous donc l’outrager ? Tout dépend du choix que l’on fait, qu’il soit bon, et vous n’aurez jamais à vous en repentir ; je vous offre à-la-fois mes conseils et mes soins ; mais il faut du mystère ; je n’accorde pas cette faveur à toutes mes pénitentes ; et la jalousie que leur inspirerait cette préférence, vous perdrait infailliblement ; venez demain à midi précis me demander dans cette chapelle, je vous introduirai dans ma chambre, et je vous réponds que le calme, le bonheur et la tranquillité deviendront bientôt le fruit de mes démarches ; débarrassez-vous sur-tout de cette duegne incommode qui suit par-tout vos pas ; soyez absolument seule ; dites que je vous attends pour une conférence pieuse, et que l’on revienne vous prendre à deux heures. Frosine accepta tout ce que je lui proposais, et m’en jura l’exécution ; elle tint parole ; et voici, moi, de mon côté, les moyens que j’avais pris, et pour m’assurer la conquête de cette jeune personne, et pour l’empêcher de retourner jamais dans sa famille.

Aussi-tôt après cette conversation j’avais quitté Messine, j’étais venu dans mon château, en annonçant au couvent, que d’indispensables affaires m’empêcheraient de revenir de quelques jours ; Clementia me remplaçait, c’était elle qui devait répondre, lorsque Frosine me demanderait ; elle devait, en continuant toujours de séduire notre jeune innocente, l’amener insensiblement à consentir de me venir trouver à la campagne ; cela fait, par les soins de Bonifacio que je servais également dans ses aventures, afin d’obtenir son secours dans les miennes, par les soins de cet ami, dis-je, le bruit de l’enlèvement de Frosine allait se répandre dans toute la ville ; une lettre de l’écriture contrefaite de cette jeune fille devait être remise à ses parens ; elle leur mandait par cette missive, qu’un très-grand seigneur de Florence, qui la guettait depuis long-tems, venait de la faire monter malgré elle dans une felouque génoise qui s’éloignait avec rapidité ; que ce seigneur faisait sa fortune en l’épousant, et que puisqu’il n’y avait rien dans ce projet qui blessât son honneur, elle l’acceptait, en priant ses parens de n’y porter aucun obstacle ; que d’ailleurs, ils fussent extrêmement tranquilles, et qu’elle leur écrirait aussi-tôt qu’elle serait arrivée.

Il est un Dieu pour les ruses lubriques ; la nature les aime, elle les protège ; aussi en voit-on rarement échouer ; mais de toutes celles qui avaient été imaginées depuis bien long-tems, aucune, j’ose le dire, n’avait aussi complètement réussi. Frosine arriva dans ma terre le lendemain du jour où je lui avais donné rendez-vous dans la chapelle indiquée, et dès le même soir elle fut soumise à mon libertinage. Mais, quel fut mon étonnement ! lorsque j’apperçus qu’avec la plus jolie figure qu’il fût possible d’avoir, Frosine était douée des plus minces attraits ; je ne vis de mes jours un cul plus sec, une peau plus brune, pas un soupçon de gorge, et le con le plus baveux et le plus mal placé ; séduit par de jolis traits, je foutis néanmoins toujours, mais en la traitant mal ; on n’aime pas à être dupe ; Frosine reconnut sa faute, et la pleura bien amèrement, lorsqu’obligée de partir pour parer à tout par ma présence, elle se vit jetée par Clémentia dans un obscur cachot, autant pour la dérober à toutes perquisitions, que parce qu’en ayant beaucoup trop joui, je n’étais pas fâché, d’après mon usage, de la rendre un peu malheureuse.

Je trouvai Bonifacio très-content du succès de nos ruses, mais fort empressé de jouir à son tour du bonheur de leur entreprise ; j’eus beau lui dire que le sujet n’en valait guères la peine, séduit par la naissance et la figure de Frosine, il voulut absolument vérifier ; et Vous imaginez bien que je n’y mis aucune opposition. Ce serait, me dit Bonifacio, l’occasion de faire une politesse à Chrisostôme, notre supérieur ; plein d’amitié et de confiance en lui, je lui ai fait part de ta bonne fortune ; je suis certain du plaisir qu’il aurait à la partager. Volontiers, répondis-je ; les mœurs, l’esprit, les goûts et le caractère de Chrisostôme me conviennent, et je saisirai chaudement toutes les occasions qui me rapprocheront de lui. Nous partîmes ; mon sérail, toujours en activité, me fournit amplement de quoi satisfaire à l’avide luxure de mes compagnons, et nous exécutâmes des atrocités.

Vous savez la passion de Chrisostôme ; celle de Bonifacio portait également un grand caractère de singularité : il aimait à arracher des dents ; quelquefois il enculait la victime pendant que nous opérions ; d’autres fois Bonifacio arrachait, et nous sodomisions. Tous deux assouvirent amplement leur luxure avec Frosine, et quand nous l’eûmes dépouillée des trente-deux belles dents que lui avait donnée la nature, le supérieur voulut l’immoler à sa manière, vous vous rappelez sa passion. On fit avaler à cette malheureuse deux gros de sublimé corrosif dans de l’eau-forte ; et ses douleurs, ses crispations furent si violentes, qu’il devenait impossible de la fixer pour en jouir. Chrisostôme en vint cependant à bout, et ses jouissances furent marquées au coin de l’ivresse la plus extraordinaire, et du délire le plus inconcevable : nous voulûmes l’imiter, et nous éprouvâmes bientôt qu’il n’existait rien en luxure d’aussi piquant que cette manière de jouir dont Chrisostôme faisait ses délices. Cela est facile à concevoir, sans doute ; tout se rétrécit alors dans une femme ; ses sensations, d’ailleurs, sont dans un degré d’irritation si violent, qu’il est impossible de n’être pas électrisé soi-même. O Justine ! dit Clément en interrompant ici son confrère, vous le voyez, Chrisostôme raisonnait comme moi ; « On n’irrite jamais

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mieux ses sens, que lorsqu’on a produit dans l’objet qui nous sert la plus grande impression possible, n’importe par quelle voie[2] » Et qui doute de cette vérité, dit Severino ? était-ce la peine d’interrompre Jérôme pour y rappeler ? Ce qu’il y a de bien sûr, poursuivit le narrateur, c’est que personne au monde n’en était convaincu comme Chrisostôme, et qui que ce soit ne la mettait aussi souvent et aussi délicieusement en pratique. Frosine expira dans une de ces angoisses, ayant Bonifacio au cul, Chrisostôme au con, et moi sous ses aisselles. Ce ne fut pas la seule victime que nous immolâmes en ce genre. Nous en vînmes au point d’en sacrifier six à-la-fois de cette manière ; trois palpitaient sous nos yeux ? pendant que nous en foutions chacun une en con, en cul et en bouche. Après les filles, nous essayâmes des garçons, et nos lubricités redoublèrent.

Nos orgies s’entremêlaient de discussions philosophiques : nous n’avions pas plutôt commise une horreur, que nous cherchions à la légitimer ; personne n’y réussissait comme Chrisostôme.

« Il est : bien étonnant, nous disait-il un jour, que les hommes soient assez fous pour attacher quelque prix à la morale ; j’avoue que je n’ai jamais conçu de quelle nécessité elle pouvait leur être ; la corruption n’est dangereuse que parce qu’elle n’est pas universelle. On n’aime point le voisinage d’un malade qui a la fièvre maligne, parce qu’on redoute la contagion ; mais si l’on en est attaqué soi-même, on ne craint plus rien ; il ne saurait exister aucun inconvénient parmi les membres d’une société totalement vicieuse : que toutes acquièrent le même degré de corruption, et toutes se fréquenteront sans péril. Il n’y aura plus alors que la vertu qui sera dangereuse ; n’étant plus le mode habituel de l’homme, il deviendra nuisible de l’adopter. Le changement seul d’un état à l’autre peut avoir des inconvéniens ; tout le monde se ressemble-t-il ? tous les individus restent-ils à la même place ? Il ne peut plus y avoir de dangers : il est absolument égal d’être bon ou méchant, dès que tout le monde est l’un ou l’autre ; mais si le ton de la société est vertueux, il devient dangereux d’être méchant ; tout comme il le deviendroit d’être bon, si tous les hommes étaient pervertis. Si donc l’état dans lequel on se trouve est nul, ou indifférent par lui-même, pourquoi craindre d’adopter plutôt l’un que l’autre ? et pourquoi s’étonner, s’affliger, je le suppose, du parti que l’on prend d’être méchant, quand tout nous y porte, et quand cela se trouve foncièrement égal ? Quel est l’être qui pourra me prouver qu’il est mieux de rendre les autres heureux que de les tourmenter ! Mettons, pour un moment, à part le plaisir que je puis prendre à me conduire de l’une ou de l’autre manière ; est-il essentiellement utile que les autres soient heureux ? et si cela ne l’est pas, pourquoi me gênerai-je, en les accablant d’infortunes ? Il me semble qu’il ne s’agit dans tout cela que de ce que je dois éprouver à l’une ou à l’autre action ; car, étant, par la nature, spécialement chargé de mon bonheur, et nullement de celui des autres, je n’aurai tort vis-à-vis d’elle que dans le cas où j’aurais négligé de me délecter d’après ses vues et d’après ses plans. Ce même être, que mes goûts ou mes violences rendent malheureux, parce qu’il est le plus faible avec moi, jouira de sa force avec un autre, et tout deviendra égal. Le chat détruit la souris, et est lui-même dévoré par d’autres animaux. Ce n’est absolument que pour cette destruction relative et générale que nous a créé la nature. Gardons-nous donc bien de jamais résister à la sorte de corruption… au genre d’immoralité où nous entraînent ; nos penchans ; il n’y a pas le plus petit mal à s’y livrer. Il résulte donc des principes que j’établis, que l’état le plus heureux sera toujours celui où la dépravation des mœurs sera la plus universelle, parce que le bonheur étant bien visiblement dans le mal, celui qui s’y livrera le plus ardemment sera nécessairement le plus heureux. On s’est bien lourdement trompé, quand on a dit qu’il y avait une sorte de justice naturelle toujours gravée dans le cœur de l’homme, et que le résultat de cette loi se trouvait être le précepte absurde de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fut fait. Cette loi ridicule, fruit de la faiblesse de l’être inerte, ne put jamais éclore dans Le cœur de l’individu doué de quelqu’énergie ; et, si j’avais quelques principes moraux à établir, ce ne serait pas dans l’ame de l’être faible que j’irais chercher des préceptes. Celui qui craint de recevoir du mal, dira toujours qu’il n’en faut point faire ; tandis que celui qui se moque des Dieux, des hommes et des loix, ne cessera jamais d’en commettre. Ce qu’il faut, c’est de savoir lequel des deux fait bien ou mal ; or, il me semble qu’une telle chose ne saurait se mettre en question. Je défie que l’homme vertueux puisse me soutenir de bonne foi qu’il a ressenti, en se livrant à une bonne action, seulement le quart du plaisir éprouvé par celui qui vient d’en commettre une mauvaise. D’où vient donc, libre de choisir, irai-je préférer le mode qui ne remue point à celui d’où naît perpétuellement l’agitation la plus tumultueuse et la plus agréable que puisse jamais éprouver l’homme ? Étendons nos idées, jugeons la société entière, et nous nous convaincrons aisément que la plus heureuse de toutes sera nécessairement celle qui sera la plus gangrenée, et cela, généralement dans tous les points. Je suis loin de me borner à quelques dépravations partielles ; je ne veux pas que l’on soit simplement libertin, ivrogne, voleur, impie, etc., j’exige qu’on essaie de tout, qu’on se livre à tout, et toujours préférablement aux écarts qui paraissent les plus monstrueux, parce que ce n’est qu’en étendant la sphère de ses désordres que l’on doit nécessairement parvenir plutôt à la dose de félicité promise dans le désordre. Les fausses idées que nous avons des créatures qui nous environnent, sont encore la source d’une infinité de jugemens erronés en morale ; nous nous forgeons des devoirs chimériques envers ces créatures, et cela, parce qu’elles s’en croyent vis-à-vis de nous. Ayons la force de renoncer à ce que nous attendons des autres, et nos devoirs vis-à-vis d’eux s’anéantiront aussi-tôt. Que sont, je vous le demande, toutes les créatures de la terre vis-à-vis d’un seul de nos desirs ? Et par quelle raison me priverai-je du plus léger de ces desirs pour plaire à une créature qui ne m’est rien, et qui ne m’intéresse en rien ? Si j’en redoute quelque chose, assurément je dois la ménager, non pour elle, mais pour moi, parce qu’en général ce ne doit jamais être que pour moi que je dois agir dans le monde ; mais si je n’ai rien à en appréhender, je dois bien certainement en tirer tout ce que je puis pour améliorer mes plaisirs, et ne les considérer toutes que comme des êtres purement créés pour les servir[3]. La morale, je le répète, est donc inutile au bonheur ; je dis plus, elle y nuit ; et ce ne sera jamais qu’au sein de la corruption la plus étendue et la plus générale, que les individus, comme les sociétés, trouveront la plus forte dose possible de félicité sur la terre ».

Mettant bientôt ces systêmes en pratique, nous nous livrions, mes amis et moi, à tout ce que la débauche et la dépravation, à tout ce que le despotisme et la cruauté peuvent avoir de plus piquant et de plus raffiné.

Telle était la situation de nos esprits, lorsqu’on vint amener à mon tribunal de justice, un jeune garçon de seize ans, joli comme l’Amour, accusé d’avoir voulu empoisonner sa mère. Rien n’était plus réel ; toutes les preuves étaient contre lui : il périssait infailliblement, lorsque mes amis et moi nous consultant sur les moyens de tirer d’affaire un jeune homme dont nous brûlions tous trois de jouir, ma perfide imagination m’en suggéra un qui, non-seulement sauvait le coupable, mais qui même faisait périr l’innocent. Où est maintenant, dis-je à l’accusé, le poison dont on t’accuse d’avoir voulu te servir ? — Il est entre les mains de ma mère. — Eh bien ! affirmes dans le dernier interrogatoire que tu vas subir, que c’est elle qui voulait au contraire attenter à tes jours : tu veux qu’elle périsse ; elle périra, es-tu content ? — Enchanté ! monseigneur, enchanté ! je déteste cette femme, et mourrais plutôt que de ne la pas perdre. — Donnes pour preuve le poison qu’elle a dans ses mains. — Oui ; mais on sait que je me le suis procuré chez l’apothicaire de ce bourg ; on sait la difficulté qu’il me fit, et la manière dont je la levai, en lui disant que je n’achetais cette drogue que par ordre de ma mère, et pour détruire les rats de sa maison. — N’y a-t-il que cela contre toi ? — Non. — Eh bien ! je te réponds à-la-fois et de ta vie et de la mort de ta mère. J’envoye chercher le pharmacien. Gardez-vous lui dis-je, de vouloir charger cet enfant ; c’est bien effectivement par ordre de sa mère qu’il acheta chez vous, l’autre jour, l’arsenic qui fait la matière de son procès ; et c’est bien entre les mains de sa mère que se trouve aujourd’hui, ce poison ; elle voulait le faire périr, nous en sommes sûrs ; une déposition contraire vous perdrait. — Mais, dit le droguiste, n’aurai-je pas tort dans tous les cas ? — Non ; rien de plus simple que d’avoir rempli les intentions d’une mère de famille, propriétaire d’une maison ; vous ne pouviez prévoir ses vues ; mais vous vous perdiez, si vous n’eussiez rempli que celles de l’enfant. Le botaniste, pénétré de ces raisons, parla comme je l’avais instruit ; le jeune homme soutint ce que je lui avais suggéré ; et sa malheureuse mère, abattue de ces calomnies, ne trouvant rien pour y répondre, périt sur l’échafaud, pendant que mes amis et moi, en face de son supplice, nous nous livrions avec son fils aux plus voluptueuses recherches de la sodomie. Je n’oublierai jamais qu’enculé par Bonifacio, je déchargeais dans le cul du jeune homme, au moment où sa mère expirait. La manière dont ce charmant jeune homme se prêta à nos plaisirs, la joie qui parut sur son front, en voyant les apprêts de la mort de celle qui lui avait donné la vie, tout nous donna de si hautes idées de ses dispositions, que nous cotisâmes pour lui faire un sort et pour l’envoyer à Naples, où l’âge, en mûrissant… en perfectionnant ses principes, en aura fait sans doute un des plus hardis scélérats de l’Europe.

Quel crime ! nous eut ici crié la sottise ; vous avez rendu à la société un monstre, dont les forfaits perfectionnés conteront peut-être des milliers de victimes ! Quelle excellente action ! répondrons-nous à la bêtise environnée des préjugés gothiques de la morale et de la vertu ; nous avons servi la nature, en lui aiguisant un des ressorts par lesquels elle opère le mal nécessaire dont elle est toujours affamée.

Nous passâmes encore trois mois à ma terre, noyés dans la luxure et dans la débauche, lorsque des raisons de prudence nous contraignirent enfin de reparaître où nous plaçait notre devoir, La première aventure que me valut mon poste de confesseur, en revenant de-là, fut celle d’une dévote de trente ans, encore assez jolie ; elle était au lit de la mort lorsqu’elle m’envoya chercher. Mon père, me dit-elle, il est tems que je répare la plus odieuse des injustices. Regardez le million en or que voilà déposé sur cette table, et fixez cette jeune fille, poursuivit-elle en me montrant une enfant de douze ans, d’une assez jolie figure ; rien de tout cela ne m’appartient, et j’avais la mauvaise foi de tout garder… hélas ! qui sait ! j’aurais peut-être fait pis. Une de mes amies me remit en mourant à Naples, il y a deux ans, et cette fille et cet argent, en me faisant jurer de remettre l’un et l’autre au duc de Spinosa, à Milan, séduit par l’or, j’ai tout gardé ; mais le voile se déchire à l’instant où je touche, et le cri de ma conscience me trouble tellement, que je ne puis tenir à l’aveu de mes fautes et à vous en prescrire la plus prompte réparation. Quelque confiance que j’aye en vous, mon père, je me crois obligée de laisser un écrit, à mes héritiers, qui les instruise de cette démarche. — Cette précaution, interrompis-je aussi-tôt, en divulgant inutilement vos torts, madame, prouverait en même-tems votre défiance envers moi, et de ce moment je ne dois plus me mêler en rien de cette affaire. Oh ! monsieur, monsieur, ne parlons plus de cet écrit, puisqu’il vous formalise ; vous seul satisferez à mon devoir ; vous seul appaiserez le cri de ma conscience, sans que personne en soit instruit, — Ce que vous faisiez, madame, répondis-je alors plus tranquillement, était affreux, sans doute ; et je ne sais si la simple restitution que vous vous proposez suffira pour appaiser le ciel. Puis reprenant avec sévérité : À quel point vous vous étiez permis de tromper à-la-fois l’amitié, la religion, l’honneur et la nature ! oh ! non, ne l’imaginez point, jamais cette simple restitution ne suffira. Vous êtes riche, madame ; vous connaissez les besoins du pauvre ; joignez indispensablement à la somme restituée, celle de la moitié de votre bien, pour vous réconcilier avec la justice céleste… Vous le savez, madame, vos fautes sont bien grandes, et ce sont les pauvres qui sont nos meilleurs avocats près de Dieu ; ne marchandez point avec votre conscience ; une fois devenue la proie des démons qui vous attendent, vous ne serez plus à même d’implorer l’Être-Suprême, et d’obtenir pour vos crimes la miséricorde dont elles ont un si grand besoin. — Vous m’effrayez, mon père ! Je le dois, madame ; en ma qualité de médiateur entre le ciel et vous, je dois vous montrer les fléaux suspendus sur votre tête ; et quand vous en préviens-je ? au moment où vous pouvez encore les détourner : vous êtes perdue, si vous balancez. Étourdie du ton dont je prononçais ces dernières paroles, ma dévote se fit apporter sur-le-champ une cassette, dont les richesses qu’elle en sortit, s’élevant à 800 mille livres, équivalaient de reste à la valeur que j’exigeais, en lui demandant la moitié de son bien. — Tenez, me dit-elle en répandant des flots de larmes ; tenez, mon père, voilà ma dette acquittée ; priez pour ma pauvre ame, et rassurez-moi, je vous prie. — Je le voudrais, madame, répondis-je en faisant enlever l’or et la petite fille par Clémentia, vêtue en duegne, et que j’avais amenée comme ma sœur ; oui, je desirerais de tout mon cœur pouvoir entièrement dissiper vos craintes ; mais le puis-je, sans vous tromper ! Vous devez, je le sens, compter sur la miséricorde de Dieu ; mais votre réparation peut-elle égaler l’offense ? cette réparation, qui ne porte que sur le tort que vous avez fait aux hommes, appaisera-t-elle un Dieu irrité ? Quand on réfléchit à la grandeur, à l’immensité de cet Être-Suprême, peut-on se flatter de l’adoucir, une fois qu’on a eu le malheur de l’offenser ? Connaissez le caractère de ce Dieu terrible dans l’histoire de son peuple ; voyez-le par-tout, jaloux, vindicatif, implacable ; et ces différens modes, qui seraient des vices dans l’homme, ne devenir que des vertus dans lui. Et en effet, perpétuellement outragé par ses créatures, sans cesse envié par le démon, comment, sans une étonnante sévérité, parviendrait-il à manifester son pouvoir ! La marque distinctive de l’autorité est nécessairement la rigueur ; la tolérance est la vertu du faible. Toujours le despotisme indiqua la puissance : on a beau m’assurer que Dieu est bon, moi je dis qu’il est juste ; et la vraie justice ne s’accorda jamais avec la bonté, qui, prise dans sa véritable acception, n’est qu’un des effets de la faiblesse et de la bêtise. Vous avez cruellement outragé votre Créateur, madame ; la réparation est au-dessous de vos fautes ; et je ne saurais vous dissimuler qu’il n’est pas en mon pouvoir de vous garantir des équitables châtimens que vous méritez ; je ne puis qu’implorer l’Éternel pour le repos de votre ame. Je le ferai sans doute ; mais, faible et chétive créature comme vous, puis-je me flatter de réussir ? Les peines que vous avez à craindre sont épouvantables : éternellement brûlée dans les foyers de l’enfer est, je le sens, une peine horrible, que l’imagination n’entrevoit qu’en frémissant ; tel est pourtant votre sort, et je ne vois aucun moyen de vous en préserver. Ici, je l’avoue, le désordre de mes sens, proportionné à celui que j’occasionnais dans ma bigotte, se trouvait au-dessus de toute expression ; je bandais à rompre ma culotte ; il y eut un moment même où je ne pus m’empêcher de me branler. — Oh ! mon père, dit alors la bénigne créature, sans s’appercevoir de mes mouvemens, me donnerez-vous au moins l’absolution. — Dieu m’en garde ! répondis-je d’un ton ferme et sévère ; je ne compromettrai point jusques-là la médiation que j’ai reçue du ciel ; je n’assimilerai point, par cette sainte bénédiction, le coupable à l’homme de bien ; l’exiger… oser me le demander même est un nouveau crime, dont le ciel doit inévitablement vous punir. Adieu, madame ; vos forces faiblissent, je le vois ; rappelez toutes celles qui vous restent pour soutenir le moment cruel de votre apparition devant Dieu ; moment bien terrible sans doute, quand on n’y arrive que pour écouter la sentence céleste qui doit vous plonger aux enfers !

Ici la malheureuse s’évanouit ; et moi, ivre de luxure, de crime et de méchanceté, je donnai l’essor à mon vit furieux, et l’enfonçai dans le cul de ma dévote, qui, ne mourant que d’une maladie de langueur, avait su conserver assez de charmes pour inspirer encore des desirs. Il y avait long-tems, je l’avoue, que je n’avais fait une meilleure décharge. Mon opération faite, je disparus en emportant tous les bijoux que je pus trouver dans la chambre ; et j’appris, dès le même soir, que ma pauvre pénitente avait rendu son ame timorée au travers des flots de foutre dont j’avais inondé le passage. Je fis présent de la petite fille au couvent, et ne réservai pour moi que les richesses, que je commençais à préférer à tout.

Cependant, au faîte du bonheur et du calme paisible dont ma philosophie me faisait jouir, j’éprouvais cette sorte d’inconstance, fléau de l’ame et trop funeste apanage de notre triste humanité ; blasé sur tout, il n’était plus aucune jouissance qui parvînt à me réveiller. J’inventais des horreurs, et je les exécutais de sang-froid ; en état de ne me rien refuser, quelque dispendieux que pussent être mes projets de débauche, je les entreprenais à l’instant. J’envoyais chercher des victimes de ma luxure jusques dans les îles de l’Archipel, et mes émissaires se trouvant un jour en concurrence avec ceux du grand-seigneur, j’eus la gloire et la satisfaction d’apprendre qu’ils l’avaient emporté sur ceux du sultan.

Mais ce n’était plus tout cela qu’il me fallait ; une jouissance simple ne me faisait plus éprouver la moindre sensation ; j’avais besoin de crimes, et je n’en pouvais trouver d’assez forts.

Un jour, examinant l’Etna, dont le sein vomissait des flammes, je desirais être ce célèbre volcan : bouche des enfers, m’écriai-je en le considérant, si comme toi je pouvais engloutir toutes les villes qui m’environnent, que de larmes je ferais couler ! À peine mon invocation est-elle prononcée, que j’entends du bruit près de moi : un homme m’écoutait. Vous venez, me dit ce personnage, de former un étrange desîr. Dans l’état où je suis, répondis-je avec humeur, on en forme de plus extraordinaire encore. Soit, me répond mon homme ; mais tenons-nous-en à celui que vous venez de prononcer ? et apprenez de moi qu’il est possible. Je suis chymiste, j’ai passé ma vie à étudier la nature, à lui dérober ses secrets, et l’immoralité nourrissant mes études, ce n’est, depuis vingt ans, qu’au malheur des hommes que je consacre mes découvertes ; vous voyez comme je vous parle ; votre singulier desir m’a convaincu de la confiance que je pouvais avoir en vous ; apprenez donc qu’on peut contrefaire les terribles irruptions de cette montagne ; si vous voulez nous l’essaierons ensemble. Monsieur, dis-je à cet homme en l’invitant de s’asseoir avec moi près d’un arbre, causons, je vous supplie. Est-il bien vrai que vous puissiez imiter un volcan ? — Rien de plus aisé, — Et nous produirons par l’effervescence de ce volcan factice les mêmes effets qu’un tremblement de terre ? — Absolument. — Nous détruirons des villes ? — Nous les abîmerons, nous bouleverserons l’île entière. — Agissons, monsieur, agissons ; je vous couvre d’or si vous réussissez. — Je ne vous demande rien, me répondit mon homme, le mal m’amuse, et lorsque je m’y livre, jamais je ne m’en fais payer ; je ne vends que les recettes qui sont utiles aux hommes ; je distribue pour rien toutes celles qui leur nuisent. Je ne pouvais me lasser de considérer ce personnage. Qu’on est heureux, monsieur, lui dis-je avec enthousiasme, lorsqu’on rencontre des gens qui pensent comme nous ! Et dites-moi, homme céleste, quel est le motif qui vous fait faire le mal, et qu’éprouvez-vous en le faisant ?

« Écoutez-moi, me dit Almani, c’était le nom de ce chymiste, je vais répondre à vos deux questions. Le motif qui m’engage à me livrer au mal est né chez moi de la profonde étude que j’ai fait de la nature ; plus j’ai cherché à surprendre ses secrets, plus je l’ai vue uniquement occupée de nuire aux hommes ; suivez-là dans toutes ses opérations, vous ne la trouverez jamais que vorace, destructive et méchante, jamais qu’inconséquente , contrariante et dévastatrice ; jetez un instant les yeux sur l’immensité de maux que sa main infernale répand sur nous en ce monde. À quoi servait-il de nous créer pour nous rendre aussi malheureux ? pourquoi notre triste individu, ainsi que tous ceux qu’elle produit, sortent-ils de son laboratoire aussi remplis d’imperfections ? ne dirait-on pas que son art meurtrier n’ait voulu former que des victimes ?… que le mal soit son unique élément, et que ce ne soit que pour couvrir la terre de sang, de larmes et de deuil qu’elle soit douée de la faculté créatrice !… que ce ne soit que pour déployer ses fléaux qu’elle use de son énergie ? Un de vos philosophes modernes se disait l’amant de la nature : eh bien, moi, mon ami, je m’en déclare le bourreau. Étudiez-là, suivez-là, cette nature atroce, vous ne la verrez jamais créer que pour détruire, n’arriver à ses fins que par des meurtres, et ne s’engraisser, comme le minautore, que du malheur et de la destruction des hommes. Quelle estime, quel amour pourriez-vous donc avoir pour une force semblable, dont les effets sont toujours dirigés contre vous ? lui voyez-vous jamais dispenser un don sans qu’une peine grave l’accompagne ? si elle vous éclaire douze heures, c’est pour vous plonger douze autres dans les ténèbres ; vous laisse-t-elle jouir des douceurs de l’été, ce n’est qu’en les accompagnant des horreurs de la foudre ; près de l’herbe la plus salutaire, sa main traîtresse fait germer les poisons ; elle hérisse le plus beau pays du monde de volcans qui le mettent en cendres ; se pare-t-elle un instant à vos yeux, c’est pour se couvrir de frimats l’autre partie de l’année ; nous donne-t-elle quelque vigueur pendant les premiers tems de notre vie, c’est pour nous accabler pendant la vieillesse et de tourmens et de douleurs ; vous laisse-t-elle un moment jouir du bizarre tableau de ce monde, c’est pour qu’en parcourant la funeste carrière qui le présente à vos yeux, vous soyez à chaque pas effrayé des affreux malheurs qui la couvrent. Voyez avec quel art méchant elle entremêle vos jours d’un peu de plaisir et de beaucoup de peines ; examinez de sang-froid, s’il vous est possible, les maladies dont elle vous accable, les divisions qu’elle fait naître parmi vous, les suites effroyables dont elle veut que vos plus douces passions soient entremêlées ; près de l’amour est la fureur ; près du courage, la férocité ; près de l’ambition, le meurtre ; près de la sensibilité, les larmes ; près de la sagesse, toutes les maladies de la continence ; dans quelle situation affreuse vous met-elle, en un mot, puisque le dégoût de la vie devient tel en votre ame, qu’il n’est pas un seul homme qui voulût recommencer à vivre, si on le lui offrait le jour de sa mort ? Oui, mon ami, oui, j’abhorre la nature, et c’est parce que je la connais bien que je la déteste ; instruit de ces affreux secrets, je me suis replié sur moi-même, et j’ai senti (Voilà ma réponse à votre seconde question.), j’ai éprouvé une sorte de plaisir indicible à copier ses noirceurs : eh bien, ai-je continué de me dire, est-ce un être assez méprisable, assez odieux que celui qui ne me donna le jour que pour me faire trouver du plaisir à tout ce qui nuit à mes semblables ? Eh quoi ! (J’avais seize ans alors.) à peine suis-je sorti du berceau de ce monstre, qu’elle m’entraîne aux mêmes horreurs que celles qui la délectent elle-même ! Ce n’est plus corruption ici : à peine suis-je né ; c’est inclination, c’est penchant ; sa main barbare ne sait donc paitrir que le mal, le mal la divertit donc ; et j’aimerais une mère semblable ! Non ; je l’imiterai, mais en la détestant ; je la copierai, elle le veut, mais ce ne sera qu’en la maudissant ; et, furieux de voir que mes passions la servent, je vais si bien démêler ses secrets, que je puisse, si cela m’est possible, devenir encore plus méchant pour la mieux heurter toute ma vie. Ses filets meurtriers sont tendus sur nous seuls ; essayons de l’y envelopper elle-même en la masturbant si je peux, barrons-là dans ses œuvres pour l’insulter plus vivement, et troublons-là, s’il est possible, pour l’outrager plus sûrement. Mais la putain s’est moqué de moi, ses ressources l’emportaient sur les miennes ; nous luttions trop inégalement ; en ne m’offrant que ses effets, elle me voilait toutes ses causes ; je me suis donc restreint à l’imitation des premiers ; ne pouvant deviner le motif qui plaçait le poignard en ses mains, j’ai su lui ravir l’arme, et m’en suis servi tout comme elle ».

Oh ! mon ami, m’écriai-je dans l’enthousiasme, je ne vis jamais une imagination plus ardente que la vôtre… Quelle énergie !… quelle vigueur ! et que de mal vous avez dû faire dans le monde avec une tête aussi vive ! Je n’existe que par le mal et pour le mal, me répondit Almani, le mal seul m’émeut ; je ne respire qu’en le commettant ; mon organisation n’est délectée que par lui seul. Almani, interrompis-je avec chaleur, vous bandez, sans doute, en vous y livrant ? Jugez-en, me dit le chymiste et me mettant à la main un vit gros comme le bras, et dont les veines violettes et gonflées semblaient prêtes à s’ouvrir sous la violence du sang qui circulait dans elles. — Et vos goûts, mon cher, quels sont-ils ? — J’aime à voir périr une créature dans quelques-unes de mes expériences ; je fouts une chèvre pendant ce tems-là, et je décharge quand la créature expire. — Et des hommes, vous n’en foutez point ? — Jamais ; je suis bestialitaire et meurtrier, je ne sors pas de là.

Almani finissait à peine de me répondre, qu’une lave s’ouvrit à nos pieds ; je me lève effrayé, et lui, sans s’émouvoir, balottant toujours son vit à pleines mains, me demande flegmatiquement où je vais : ne bougez donc pas, me dit-il ; vous voulez connaître mes passions, venez-en voir une, venez, poursuivit-il en se branlant, venez voir jaillir les flots de mon foutre dans ceux de bitume et de souffre dont l’aimable nature entoure ici nos pas ; il me semble que je suis aux enfers, que je décharge dans ses feux ; cette idée m’amuse ; je n’étais ici que pour y satisfaire ; il jure, il blasphème, il tempête, et son sperme élancé, vole éteindre la lave.

Almani, suivez-moi, lui dis-je, je desire infiniment de vous connaître plus à fond ; j’ai des victimes à vous offrir ; je veux d’ailleurs apprendre vos secrets. Nous retournâmes chez moi ; le chymiste admira mon habitation, loua mes goûts, s’amusa de mon sérail ; je lui donnai des chèvres, et je les lui vis foutre avec plaisir, pendant qu’avec un fil il attirait la foudre sur la tête d’une jolie Napolitaine de seize ans, qui mourut dans l’opération ; il en frappa une autre par l’électricité, qui expira dans d’horribles douleurs ; il accumula tellement le poids de l’air sur les poulmons d’une troisième, qu’elle fut étouffée dans une demi-seconde ; il examinait toute nue la victime de ses opérations, lui maniait et baisait fort long-tems les fesses, gamahuchait le trou du cul, et trouvait, disait-il, dans ce seul épisode, toute la dose d’irritation nécessaire à condamner le sujet à la mort. Ses expériences se portèrent aussi sur de jeunes garçons qu’il traita de même ; il m’apprit ensuite plusieurs de ses secrets, et nous procédâmes à la grande expérience qui avait fait l’objet du voyage. Le procédé était simple ; il ne s’agissait que de former des pains de dix à douze livres, paitris avec de l’eau, de la limaille et du souffre ; on plaçait ces pains à trois on quatre pieds en terre, dans une distance de plusieurs lieues, à vingt pouces environ l’un de l’autre ; dès que ces masses étaient échauffées, l’irruption se faisait d’elle-même ; nous multipliâmes tellement ces dépôts, que l’île entière éprouva l’un des plus furieux bouleversemens qui l’eut encore agitée depuis plusieurs siècles ; dix mille maisons furent renversées dans Messine, cinq édifices publics écrasés, et vingt-cinq mille ames devinrent la proie de notre insigne méchanceté. Mon cher, dis-je au chymiste dès que notre opération fut terminée, quand on a fait tant de mal ensemble, le plus sûr est de se séparer : prends ces 50 mille francs, et ne parlons jamais l’un de l’autre… Le silence, oui, je le promets, répondit Almani ; l’argent, je le refuse : ne vous souvient-il plus que je vous ai dit que je ne me faisais jamais payer du mal que j’opérais ; si j’avais fait du bien chez vous, j’accepterais une récompense, mais je n’y ai fait que du mal… du mal qui m’a fait plaisir ; nous sommes quittes. Adieu.

Mon dégoût pour la Sicile redoubla quand j’y eus produit ce terrible évènement, et sentant qu’il n’était plus rien au monde qui pût m’y fixer à l’avenir, je mis mon bien en vente après avoir égorgé tous les sujets de mon sérail, et Clémentia elle-même, malgré son extrême attachement pour moi ; frappée de ma barbarie et de mon ingratitude, surprise de me voir lui reserver avec recherche un plus affreux supplice qu’aux autres, elle osa m’adresser des reproches. O Clémentia, lui dis-je, que tu connais mal le cœur d’un libertin tel que moi, dès que tu ne t’es pas déliée du sort que je te préparais ! ne sais-tu donc pas que la reconnaissance dont tu crois surcharger mon ame, ne devient sur ses ressorts usés, qu’un véhicule de plus pour les diriger vers le crime ; et que, si j’éprouve, en t’immolant, quelque chagrin ou quelque remords, c’est de ne t’en pouvoir faire assez, elle mourut sous mes yeux et je déchargeai violemment.

Je m’embarquai pour l’Afrique avec le projet de m’associer aux barbares de ces affreux cantons, pour devenir, si je le pouvais, mille fois encore plus féroces qu’eux.

Mais, c’est ici où l’inconstance du sort voulut me convaincre, en me faisant éprouver ses revers, que si sa main favorise presque toujours les forfaits, ceux qui ont été bourreaux, doivent néanmoins devenir victimes à leur tour, quand de nouveaux persécuteurs se présentent… Vérité qui pourtant ne prouve rien pour la vertu, puisqu’on la voit dans les récits que je vous fais, presqu’à tout moment tourmentée, mais qui doit seulement nous apprendre que l’homme, jouet par sa faiblesse de tous les caprices de la fortune, ne doit leur opposer, s’il est raisonnable, que la patience et le courage.

Je m’étais embarqué à Palerme sur un petit bâtiment léger que j’avais frété pour moi seul. À peine fûmes-nous à la hauteur des roches de Quels, que nous apperçûmes les côtes de l’Afrique. Parvenus là, un corsaire barbaresque nous attaque, et nous prend sans aucune résistance ; en un moment, mes amis, je me vois privé de ma fortune et de ma liberté, je perds en une minute tout ce que les hommes ont de plus cher. Hélas ! me dis-je, dès que je fus enchaîné, si cet argent mal acquis tombait en des meilleures mains, peut-être croirais-je en l’équité de la fortune ; mais sera-t-il mieux placé dans la bourse de ces scélérats qui ne croisent ces parages, que pour peupler le sérail du bey de Tunis ! sera-t-il mieux là, dis-je, que chez moi qui formais aussi des sérails ? Où donc est-elle cette sublime justice du sort ? Patience, ce n’est ici qu’un de ses caprices : celui-ci me ruine aujourd’hui, un second me relèvera.

En peu d’heures nous arrivâmes à Tunis ; mon patron me présenta au bey qui donna ordre à son bostangi de m’employer sur-le-champ aux jardins, et mes richesses furent confisquées. Je voulus faire quelques représentations ; on m’objecta que j’étais prêtre d’une religion en horreur à Mahomet, et que jamais on ne rendait ces biens-là. Il fallut se taire et travailler. Ayant à peine trente-deux ans, j’étais au moins dans l’âge de la force, et quoi qu’énervé par mes débauches, je me sentais encore toute l’énergie nécessaire à souffrir patiemment mon sort ; mal nourri, mal couché, travaillant beaucoup, si mon physique éprouvait quelque altération, mon moral, j’ose l’affirmer, n’en ressentait aucune, et je me sentais toujours dans l’esprit la même luxure et la même méchanceté[4] ; quelquefois j’envisageais les murs du sérail, aux pieds desquels je travaillais, et je me dirais. — O Jérôme ! et toi aussi tu as eu un sérail, et de délicieuses victimes qui le peuplaient ; et te voilà, par ta faute, réduit à servir ceux que tu rivalisais.

Un soir que je me livrais à ces tristes réflexions, je vois un billet tomber à mes pieds, je me hâte de le ramasser : Dieu ! quelle est ma surprise, en y reconnaissant l’écriture et le nom de Joséphine… de cette infortunée que j’avais vendue à Berlin, avec la certitude qu’elle ne m’était achetée que pour devenir la victime d’un meurtre de débauche.

« Il est délicieux de rendre le bien pour le mal (me disait Joséphine dans ce billet) : vous m’avez crue victime de la rage d’un scélérat, et vous m’avez livrée, pour que je la devinsse ; mon étoile m’a préservé du sort affreux que vous me destiniez ; mais si vraiment je la crois heureuse, c’est au moment où elle me met à même de briser vos fers ; demain à la même heure vous recevrez, pour gage de mes sentimens éternels, une bourse de trois cents sequins de Venise, et le portrait de celle que vous aimâtes autrefois… une lettre y sera jointe, elle vous apprendra les moyens de nous sauver tous deux. Adieu, monstre… que j’aime toujours malgré moi ; si tu ne me payes pas de retour, respectes au moins celle… qui ne se venge de toi que par des bienfaits ».

Joséphine.

Inconcevables effets du plus affreux de tous les caractères ! mon premier mouvement fut d’être désolé de voir échapper au supplice une victime que j’y avais envoyée ; mon second fut de me trouver piqué de devoir un service, à celle… que je n’avais jamais voulu que maîtriser ; n’importe, me dis-je, acceptons, l’important est de se tirer d’ici ; elle éprouvera, quand je me serai servi d’elle, quels sont, dans un cœur comme le mien, les résultats de la reconnaissance. Le second billet, l’argent, le portrait, tout arriva à l’heure indiquée ; je baisai l’argent, crachai sur le portrait, et lus le billet avec avidité : on m’y apprenait qu’on était devenue maîtresse d’une fortune considérable que je serais le maître de partager, si je le voulais, et sur-tout si je le méritais ; que j’eusse à aller parler sur-le-champ dans l’endroit qui m’était indiqué, au maître d’un navire qui m’attendait, et que je convinsse avec lui, et du prix qu’il nous demandait pour nous conduire à Marseille, et des moyens à prendre pour nous esquiver l’un et l’autre.

Je vole chez l’homme dont on me parle, et j’en reçois toute sorte de satisfaction ; Delmas était un vieux renégat repentant, qui brûlait de revoir sa patrie, et d’arracher aux Turcs le plus de victimes qu’il lui serait possible ; tenez, me dit-il, voici d’abord une échelle de soie que vous ferez passer à votre protectrice ; joignez-y cette eau dont elle coupera ses grilles, rien qu’en les frottant avec ; une fois dans les jardins, où comme vous croyez bien, elle ne doit arriver que de nuit, elle se transportera chez moi par le même chemin que vous venez de prendre, je la cacherai dans mon bâtiment, où vous viendrez vous jetter dès que le bagne sera ouvert.

Tout joyeux de ces bonnes nouvelles, je retourne aux pieds du sérail ; je fais le signal convenu, on y répond ; une ficelle m’arrive, j’y attache l’échelle, la liqueur, et un mot de réponse où je fais éclater des sentimens de tendresse et de reconnaissance… exprimés du mieux qu’il m’était possible ; la jalousie se referme et le lendemain un dernier billet m’annonce que l’exécution du projet sera pour la nuit suivante ; on m’invite à ne pas l’oublier, afin d’être sûr de trouver Joséphine, son cœur et ses trésors, le lendemain de bonne heure, à fond de cale du bâtiment de Delmas.

Je fus exact ; je ne vous parlerai point de la Scène de reconnaissance ; elle fut tendre du côté de Joséphine, arrosée même de ses larmes. Du mien, sévère et toujours accompagnée de ce sentiment intérieur de méchanceté qui ne me permettait pas qu’un individu tombât dans mes mains, sans que j’éprouvasse à l’instant le plus vif desir d’exercer sur lui mon empire. Joséphine avait atteint l’âge où les traits, en se développant, changent en beauté leur finesse ; c’était véritablement une très-belle femme. En attendant que le patron mît à la voile, nous bûmes une bouteille de vin de Syracuse, et la chère fille me raconta ses aventures.

L’homme qui l’achetait à moi, était Frédéric, roi de Prusse, qui, sur le récit de son frère, avait vivement desiré l’immolation de cette créature. Assez heureuse pour échapper au supplice effrayant qui lui était destiné, par l’entremise de ce valet-de-chambre qui l’avait engrossée, elle s’était évadée de Berlin dès la même nuit, et avait passé comme moi à Venise ; différentes aventures galantes l’avaient soutenue dans cette ville, jusqu’à ce qu’un pirate tunisien l’eût enlevée, et vendue au bey dont elle était devenue la favorite. Ce qu’elle m’apportait, quoique très-considérable, n’était pourtant que le tiers au plus des richesses dont ce souverain l’avait comblée ; mais elle n’avait pu emporter que cela : il y en avait à-peu-près pour cinq cent mille francs. Allons, ma chère, dis-je à Joséphine, voilà de quoi nous établir à Marseille ; nous sommes l’un et l’autre assez jeunes pour nous flatter de faire fructifier cet argent, et pour espérer d’être riches un jour. Ma main, continué-je faussement, deviendra, dès en arrivant, la récompense de tes soins, s’il est vrai que tu puisses réellement me pardonner le crime affreux dont je suis coupable envers toi. Mille tendres baisers de Joséphine furent sa réponse ; nous étions cachés à tous les yeux, le calme régnait encore dans le bâtiment, les douceurs de la liberté ; les fumées de Bacchus, tout nous enflamma, au point que les sacs sur lesquels nous étions, servîrent de trône à la volupté ; il y avait long-tems que je n’avais déchargé ; je retrouvais une femme sur laquelle ma perfide imagination me faisait concevoir déjà d’affreux projets de méchanceté ; Joséphine fut troussée par derrière, la supériorité de ses fesses me tenta, elles étaient étonnamment bien conservées, je l’enculai ; ranimes-moi, lui dis-je, dès que j’eus fini, détailles à ma lubricité les tableaux de celle du bey ; comment se conduit-il avec une femme ? Ses goûts sont singuliers, me répondit Joséphine ; il faut, avant que de l’aborder, qu’une femme soit toute nue prosternée à plat-ventre, trois grandes heures sur un tapis, deux icoglans[5] le branlent pendant ce tems-là ; quand leur maître bande, ils vont relever la femme, et la lui conduisent ; elle s’incline ; alors les icoglans lui attachent les pieds et les mains ; de ce moment il faut qu’elle tourne avec une rapidité prodigieuse jusqu’à ce qu’elle tombe ; si-tôt qu’elle est à bas, il se jette sur elle, et l’encule, c’est la seule manière dont il jouisse des femmes, et son amour pour elles se règle sur le plus ou le moins de vitesse avec laquelle elles tournent. Je ne lui avais plu que par mon talent en ce genre, et tous les présens que j’en ai reçus, n’en sont que la récompense. Échauffé de ce récit, je sodomisai Joséphine une seconde fois, et j’éprouvai, je l’avoue, une sorte de volupté à me sentir dans le même cul qui faisait décharger un empereur turc, lorsque Delmas, entrant tout-à-coup, pensa nous prendre sur le fait ; il venait nous avertir qu’il allait mettre à la voile, et que libres dans une heure ou deux, nous pourrions aller le trouver dans la chambre du capitaine ; nous y fûmes. Joséphine ayant confié au renégat le projet qu’elle avait de s’établir avec moi dans une maison de commerce à Marseille, je démêlai promptement, par les réponses du patron, qu’il avait assez d’argent pour se mettre entiers avec nous ; de ce moment je conçus le dessein de voler, d’égorger même mes deux bienfaiteurs ; et m’emparant de leurs richesses et de leur vaisseau, de cingler vers Livourne, au lieu de Marseille, afin de me dérober aux poursuites. Dans cette intention j’échauffai la tête de Delmas pour Joséphine, et j’engageai en même-tems celle-ci à ne pas se montrer trop récalcitrante aux intentions du renégat sur elle, afin de tirer de lui une infinité d’éclaircissemens et de facilités à la conclusion d’un projet que je ne pouvais conduire seul, vu mon peu d’aptitude en cette partie.

Ces premières tentatives eurent tout le succès que je pouvais en attendre, et dès la seconde nuit Delmas coucha avec Joséphine, c’était tout ce que je desirais. À peine les crois-je ensemble, que je force la sentinelle, le poignard à la main, en réunissant autour de moi, le plus que je peux, des gens de l’équipage ; mes amis, leur dis-je, voyez à quel point ce scélérat me trahit ; je lui confie ma femme, voilà l’usage qu’il en fait ; et tombant sur le couple endormi, je veux le percer de mille coups. Mais, Delmas éveillé, avait l’air de s’attendre à tout ; il tire sur moi, me manque. Je me précipite sur lui, je le poignarde avec l’indigne objet de sa couche, et les laisse baignés dans leur sang. Remontant alors sur le tillac, je réunis l’équipage autour de moi ; je le harangue :

Mes camarades, leur dis-je, l’horreur dont la plupart de vous ont été témoins, m’a seule contraint à ce que je viens de faire ; j’ai puni un scélérat qui n’était pas fait pour vous commander, puisqu’il portait à ce point la dépravation et l’impudeur, Delmas était de moitié avec moi dans les frais de cet embarquement, et, quoique vous m’avez vu sous l’habit d’esclave, je n’en possède pas moins une fortune égale à la sienne : je lui succède donc de droit. Comptez sur ma probité et sur mes talens ; je vous guiderai mieux que lui. Le voyage sera à-peu-près le même ; je n’y change que la destination. Pilote, diriges-nous vers Livourne ; mes relations commerciales me déterminent à préférer ce port à celui de Marseille ; et, quant à vous, mes amis, d’aujourd’hui, je double votre paie.

Ce discours me valut d’universels applaudissemens ; on jetta les morts à la mer ; je m’emparai de toutes leurs richesses, et nous cinglâmes.

O fortune ! m’écrié-je dès que je fus tranquille, tu répares donc tes torts envers moi : ce sera sans doute ici la dernière de tes secousses, et tu finiras par me convaincre, ainsi que tous ceux qui sauront mon histoire, que si tu nous jettes quelquefois d’écueils en écueils, c’est pour nous mieux faire sentir tous les délices dont ta main nous couronne au port.

Mon compte fait, ma capture, sans comprendre le vaisseau que je vendais en arrivant à Livourne, pouvait se monter à douze cent mille livres ; et je nageais délicieusement dans les plaisirs que l’espoir fait si bien goûter à l’esprit, lorsque la sentinelle de quart avertit qu’un corsaire court sus. Reconnaissant la supériorité de mes forces, j’ordonne abordage ; je m’élance sur le pont, mon équipage me suit. La mort vole sous nos coups ; nous nous baignons déjà dans le sang ; je pénètre, le sabre à la main, dans la chambre du capitaine. Ciel ! quel objet frappe mes yeux !… Juste ciel ! quelle est ma surprise !… C’est Joséphine… Joséphine, que je crois avoir poignardée sur le vaisseau de Delmas. D’un revers affreux j’abats l’homme qui veut la défendre ; puis, m’adressant à elle : Par quelle fatalité, m’écrié-je, ton détestable individu s’offre-t-il sans cesse à mes yeux ! Déchires-le, cet individu qui t’excèdes, dit Joséphine en ouvrant son sein ; oui, presses-toi de l’anéantir cette fois-ci ; je suis coupable ; je te poursuivais, avec le dessein de t’arracher la vie ; tu triomphes, perfide, rends-toi maître de la mienne ; et saches avant, si tu le veux, par quelle fatalité tu me revois, quand tu te réjouissais déjà de ma mort.

Je te connaissais, Jérôme ; tes ruses ne m’en imposèrent pas ; je les dévoilai toutes à Delmas. Te soupçonnant un violent parti parmi les matelots, nous préférâmes l’adresse à la force : le renégat me fit évader le soir, dans la chaloupe du vaisseau, seulement escortée de deux rameurs ; et, pour mieux découvrir tes projets, passa la nuit avec une des servantes de l’équipage, que tu as prise pour moi, et que tu as sans doute égorgée avec lui, puisque c’est toi qui commande ici : je devais, moi, fuir lestement vers un petit bâtiment que nous savions peu loin de nous, semblable à celui de Delmas, et monté par un renégat, comme lui… le voilà, tu viens de l’étendre à tes pieds. Ce capitaine, prévenu par la lettre que je lui portais, devait avoir l’air d’attaquer Delmas, de le vaincre, de te mettre aux fers. N’était-il pas tems que je me vengeasse de tes perfides complots ? Tu l’emportes, Jérôme ; voilà mon défenseur sans vie ; je te le répète, hâte-toi de prendre la mienne. Si le ciel me rendait l’avantage, sois sûr que tu ne m’échapperais pas ; tu es un ingrat, dès que tu as pu faire taire en toi l’organe sacré de la reconnaissance, et je ne veux plus être l’amie d’un monstre.

Ici la fureur se réunissant dans mon ame à tous les sentimens de dégoût et de rage qui m’avaient déjà fait proscrire cette infernale créature, je la fis aussi-tôt couvrir de fers et jeter dans les cales de mon bâtiment ; puis, faisant remorquer le sien par le mien, nous continuâmes de voguer vers Livourne, Mais le soir, un peu délassé de mes fatigues, venant de boire quelques bouteilles de vin grec, mon infernal vit me rappela bientôt que j’avais une délicieuse victime à lui offrir. J’avais soupé avec un petit mousse, que j’aimais beaucoup, et qui me branlottait sur mes idées. Le plus délicieux projet de vengeance enflamme aussi-tôt mon imagination ; je fais monter la victime dans ma chambre ; je la livre, en détail, à tous les matelots de l’équipage ; je branlais leurs engins, et les introduisais alternativement ainsi, tantôt au con, tantôt au cul ; aussi-tôt qu’un d’eux avait fini, je l’obligeais à distribuer cent coups de corde, tant sur les reins que sur les fesses de sa jouissance, et à lui frotter le visage de son cul : soixante-quatre hommes lui passèrent ainsi sur le corps, et elle reçut six mille quatre cents coups d’étrivières. J’étais le seul qui n’eût pas déchargé ; je me branlais en considérant Joséphine évanouie, à terre au milieu de ma chambre, j’aimais à voir là celle qui venait de tout risquer pour moi, et qui, si elle se vengeait enfin, en avait, il faut en convenir, obtenu de bien puissans droits. Jamais encore une telle irritation ne s’était emparée de mes sens ; mon foutre échappait malgré moi. Je desirais une mort horrible à cette créature ; vingt projets s’offraient à mon esprit, qui les rejetait aussitôt, comme trop faibles ; je voulais réunir sur son individu toutes les douleurs de l’humanité, et nulle ne me paraissait assez forte dès que je la détaillais. O Jérôme ! s’écria-t-elle en revenant à la vie et devinant mes pensées, je pourrais vivre encore, et vivre pour t’aimer ; tu sais ce que j’ai fait pour toi ; qui de nous deux eut tort le premier ? Mais, loin de m’attendrir, la gueuse m’électrisait de plus en plus ; je la foulais aux pieds, je lui frappais le sein, je lui mordais les fesses ; je ressemblais au tigre, maître enfin de sa proie, et qui n’amuse sa fureur que pour l’irriter davantage ; j’étais ivre, en un mot, de luxure et de frénésie, lorsque mes gens vinrent m’avertir que le bâtiment que nous traînions gênait infiniment la manœuvre. Ce fut alors que je me déterminai enfin au singulier projet que vous allez voir.

Je fis garrotter Joséphine, nue, au mât de ce vaisseau ; je le chargeai de poudre, je fis couper les cables qui l’attachaient au mien ; puis, allumant une mèche de communication, seul lien qui restât entre ce navire et nous je le fis éclater dans les airs, et me donnai, tout en foutant mon petit mousse, le délicieux plaisir de voir retomber pour jamais dans les flots les membres déchirés de celle qui m’avait tant aimé jadis, et qui, tout récemment encore, venait de me rendre à-la-fois une fortune et la liberté… Oh ! quelle décharge, mes amis ! je n’en avais jamais fait de meilleure.

Nous arrivâmes enfin à Livourne, où j’eus l’avantage de prendre terre dans le meilleur état du monde. Je congédiai mes gens, je vendis mon vaisseau ; et, réalisant aussi-tôt mes effets en traites sur Marseille, après m’être reposé quelques jours, je gagnai cette ville, par terre, ne voulant plus m’exposer aux dangereux hasards d’un élément dont j’avais aussi bien éprouvé l’inconstance.

Marseille est une ville délicieuse, où l’on trouve à-la-fois tout ce qui peut flatter les passions du libertinage, et dans l’un et dans l’autre genre. Chair excellente, climat divin,

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abondance d’objets de luxure ; en fallait-il plus pour y fixer un débauché tel que moi. Je n’avais point repris le costume ecclésiastique ; sûr d’en recouvrer les droits dès que je le voudrais, j’étais bien aise de jouir quelque tems des libertés de l’habit du monde. Je louai une jolie maison sur le port ; un excellent cuisinier, deux filles pour me servir, et deux excellens maqueraux, à l’un desquels je distribuai la classe des gitons, tandis que je chargeais l’autre de la partie des femmes : tous deux me servirent si bien, que, dans ma première année, j’avais déjà vu plus de mille garçons, et près de douze cents jeunes filles. Il existe à Marseille une caste de ces créatures, connue sous le nom de Chaffrecane, absolument composée d’enfans de douze à quinze ans, travaillant aux manufactures ou dans les ateliers, qui fournit aux paillards de cette ville les plus jolis objets qu’il soit possible de trouver. J’épuisai promptement cette classe, et ne fus pas long-tems à me blaser sur cela, comme je l’avais fait sur le reste ; toutes les fois que le crime n’accompagnait pas ma jouissance, il me devenait impossible de la trouver bonne. Je recherchai bientôt, d’après ces principes, les moyens de mettre à-la-fois en circulation mes heureux talens et mes goûts.

Tels étaient mes projets, lorsqu’un de mes émissaires m’amena un jour une fille de dix-huit à vingt ans, de la plus délicieuse figure qu’il fut possible de voir, et sage, m’assura--t-on, comme Minerve elle-même ; l’extrême misère dans laquelle elle se trouvait la déterminait seule à cette affreuse démarche, et l’on me suppliait de la placer, si je le pouvais, sans abuser de sa détresse. Cette jeune fille n’eut-elle pas été belle comme le jour, il suffisait de l’état dans lequel on me la présentait pour m’échauffer la tête. M’en divertir et l’excroquer fut la première rouerie que mon imagination me suggéra ; et ce fut pour accomplir ce pieux projet que j’ordonnai à mon homme de se retirer, après avoir fait entrer sa proie dans mon boudoir. Frappé des traits de cette fille, il me devint impossible de pouvoir rien entreprendre, avant que de l’avoir interrogée sur sa naissance. Hélas ! monsieur, répondit-elle, je suis née à Lyon, ma mère s’appelait Henriette ; on me nomme Hélène. Victime de la scélératesse d’un frère qui avait abusé d’elle, ma malheureuse mère périt, dit-on, sur l’échafaud. Je suis le fruit de cet horrible inceste ; et les terribles revers de ma naissance ont été cause de tous ceux de ma vie ; jusqu’à onze ans je n’ai vécu que de charités ; une dame me prit à cet âge, m’apprit à travailler ; et je ne serais pas dans l’affreuse position où vous me voyez, si je n’avais eu le malheur de la perdre. L’ouvrage m’a manqué depuis, et j’ai mieux aimé demander mon pain, que de me jeter dans le libertinage. Soyez généreux, monsieur ; soulagez-moi, sans abuser de mon état, et vous serez couvert des bénédictions du ciel et des miennes. Hélène baissa les yeux après ce discours, sans se douter du désordre étonnant qu’elle venait de porter dans toutes les parties de mon organisation. Il m’était impossible de ne pas reconnaître, dans cette charmante créature, l’enfant que j’avais eu de ma cousine Henriette… de cette victime infortunée de la scélératesse de mon cousin Alexandre, et de mon affreuse méchanceté… Jamais aucune fille ne ressembla davantage à sa mère ; Hélène n’eut pas dit un mot, qu’il ne m’en eût pas moins été facile de me rappeler sa naissance, rien qu’en l’examinant. Mon enfant, dis-je, vos récits sont pleins d’intérêt, peut-être doivent-ils me toucher plus qu’un autre ; mais il n’en est pas moins certain que vous n’obtiendrez rien de moi, sans la plus aveugle soumission à tout ce qui va vous être prescrit. Commencez par vous mettre nue. — Oh ! monsieur ! — Point de résistance, mon cœur, je ne les aime pas ; et vous n’avez rien à attendre de moi, si vous ne vous prêtez avec la plus entière résignation à toute l’étendue de mes caprices. Des larmes furent la réponse d’Hélène ; et, quand elle crut s’appercevoir, à la brutalité de mes actions, que j’avais peu d’envie d’écouter ses prières, elle céda, en couvrant mon sein de ses pleurs. Hélène avait trop de charmes et trop de titres sur l’ame d’un libertin tel que moi, pour que je pusse seulement concevoir l’idée de la ménager. On n’eut jamais une plus belle peau, jamais un cul si frais et si potelé, jamais un pucelage plus certain. Mon vit, furieux, le pourfendit bientôt j’atteins le fond, j’y darde un foutre écumeux ; et ma triste fille devient bientôt mère à son tour. Telle fut, mes amis, l’origine de la naissance d’Olympe, que vous me voyez foutre encore tous les jours dans votre sérail, et qui réunit, comme vous le voyez, le triple honneur d’être à-la-fois ma fille, ma petite-fille et ma nièce.

Je passai bientôt, avec Hélène, de l’inceste à la sodomie ; j’encule ce délicieux résultat de ma couille. Du cul, je passe à la bouche : elle eut eu mille jouissances à me présenter, que mes fougueux desirs n’eussent pas encore été satisfaits. Las de foutre, je la fustigeai, je la soufflettai, je la fis chier ; il n’y eut pas une seule lubricité dont je ne la rendis victime, pendant plus de quatre heures que dura cette première séance. Rassasié de luxure, je crus devoir lui déclarer enfin à qui elle avait eu affaire. Hélène, lui dis-je en la tenant encore toute nue sur mes genoux, aurais-tu quelque répugnance à retrouver le père incestueux qui fit pendre ta mère, après l’avoir foutue ? — Vous me faites frémir. — Et si ce monstre existait… s’il était dans tes bras, Hélène… dans ton cul ; et je m’y enfonçais en disant cela. Hélène s’évanouit. Mes violentes secousses au fond de son derrière la rappelèrent bientôt à la vie. Je déchargeai. Mon enfant, dis-je dès que j’eus fini,

Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur ; Eh bien, connais ton père et toute sa fureur.

Oui, c’est à moi que tu dois la vie. Le frère de ta mère et moi fûmes cause de la mort de cette mère infortunée ; mais tout est réparé par l’enfant que je viens de travailler à te faire. Demeures avec moi ; j’ai besoin d’une femme qui serve mes plaisirs, et qui veille à mes intérêts ; sois cette femme, et point de scrupule : souviens-toi qu’il faut se prêter à tout avec moi ; tantôt victime, et tantôt directrice, il n’est pas un seul de mes desirs que tu ne doives servir, et, à la plus petite résistance, je ne m’en tiendrais peut-être pas à te replonger dans l’affreux état où tu t’es offerte à mes yeux : l’un des conspirateurs des jours de ta mère, pourrait bien devenir ton bourreau. Hélène se jette à mes pieds ; elle me supplie de ne plus penser aux torts de celle qui lui avait donné le jour, et me promet de me les faire oublier, par une soumission sans bornes. De ce moment, je l’installai dans ma maison, à titre de gouvernante ; et la douce Hélène, dans Marseille, remplaça ma Clementia, de Messine.

Ce fut quelque tems après cette rencontre que je devins éperduement amoureux d’un jeune garçon de seize ans, beau comme Adonis, mais dont la froideur, occasionnée par l’amour qu’il ressentait pour une jeune fille de son âge, me désespérait chaque jour. Imbert, c’était le nom du jeune homme, m’avait pourtant accordé sa confiance, et bientôt même son amitié, en raison des facilités que je lui procurais de voir sa maîtresse chez moi. Euphémie était grande, faite à peindre, d’une figure agréable, sans doute, mais infiniment inférieure en attraits au délicieux jeune homme dont j’avais la tête tournée. Ami du père et de la mère d’Euphémie, avec lesquels je m’étais lié, uniquement par rapport au dessein que j’avais de servir Imbert, il se passait peu de jours que nous ne nous visitassions mutuellement. Ce fut au sein de cette intimité que je conçus, pour jouir d’Imbert, le plus infernal projet qui fût encore sorti de mon cerveau. Je commençai par noircir étonnamment le jeune Imbert dans l’esprit des parens d’Euphémie ; et, à force d’art et de ruses, je fis tomber le jeune homme dans de tels pièges, que j’achevai de le rendre odieux aux auteurs des jours de sa maîtresse. Les choses une fois en cet état, il ne me fut pas difficile d’aigrir Imbert à son tour contre des gens dont il paraissait si mal vu ; et de l’aigreur au crime, dans une ame ardente, il n’y a bien souvent qu’un pas. Imbert comprit qu’aussi long-tems que les parens d’Euphémie seraient au monde, il ne devait jamais compter sur le bonheur. Cependant ceux-ci étaient jeunes et Imbert très-impatient. Je profite d’un moment d’ardeur. Par un discours insidieux j’offre à-la-fois le mal et le remède. Imbert séduit, n’est plus inquiet que d’une chose : Euphémie voudra-t-elle du meurtrier de ses parens ? — Et pourquoi lui révéler cette action ? — Elle s’en doutera. — Jamais ; d’ailleurs, j’agirai, moi ; ce n’est que votre consentement que je demande, — Oh ! ciel, doutez-vous que je ne vous le donne ? — C’est par écrit que je le veux. — J’y consens… Et voici l’écrit qu’Imbert me donna :

« Excédé des persécutions que j’endure, je prie mon ami Jérôme de m’acheter du réalgar, pour faire promptement périr les parens d’Euphémie, qui s’obstinent à me refuser leur fille ».

La débilité, la confiance de la jeunesse, la fait, comme on le voit, tomber dans bien des pièges. Tel peu fardé que fut celui-ci, le brave Imbert s’y prit sans réflexion ; et je ne fus pas plutôt maître du billet, que j’empoisonnai dans un souper les ennemis de mon amant. Euphémie n’eut aucun soupçon ; mais le grand deuil et sa douleur l’obligèrent néanmoins de s’absenter quelques semaines. Une vieille tante remmena à la campagne. Imbert, dis-je au jeune homme, voilà une manœuvre que je n’aime pas ; l’absence peut refroidir votre maîtresse ; on peut renouveler dans son ame les impressions de ses parens ; ne la laissons point là ; donnez-moi de nouveaux pouvoirs, et je cours l’arracher. Imbert signe une seconde fois tout ce que je veux. À la tête d’une troupe de bandits, que je paye au poids de l’or, je m’introduis dans la campagne de la tante ; je la poignarde de ma main ; mes gens, à qui j’abandonne le pillage de cette riche métairie, se défont promptement de tous les domestiques. Euphémie est conduite dans une campagne isolée, à dessein louée par moi, près de Marseille : j’y mène Imbert et Hélène. Et là, mon ami, dis-je au jeune homme, vous voyez tout ce que je fais pour vous ; il est bien tems de m’en récompenser. — Qu’exigez-vous ? — Votre cul. — Mon cul ! — Vous ne posséderez pas Euphémie que je n’aie obtenu ma demande. — Oh ! Jérôme, vous savez combien j’ai ce crime en horreur ! — Imbert, voilà votre maîtresse ; vous l’entendez, poursuivis-je en l’engageant à prêter l’oreille à une conversation que je fesais exprès tenir entre Hélène et Euphémie ; si vous ne vous laissez pas enculer, jamais vous ne la posséderez. — Eh bien ! satisfaites-vous donc, méchant homme ; mais qu’Euphémie n’en sache rien… elle me prendrait dans une horreur… — Oh ! croyez que jamais… Et mon vit furieux pénétrait, en disant ces mots, dans le plus délicieux derrière que j’eusse foutu depuis long-tems. Je lime, je pourfends ce beau jeune homme, je lui remplis le cul de foutre, mais sans calmer la violente agitation dans laquelle je suis. Ce sont des horreurs que j’ai conçues, ce sont des horreurs qu’il faut à mon ame pourrie. Un moment, dis-je au jeune homme en me retirant de son derrière ; et, après l’avoir enfermé dans ma chambre, je vole dans celle où est Euphémie. Tenez-moi cette fille, dis-je à Hélène ; il faut que je la foute. Des cris se font entendre ; de barbares précautions les étouffent bientôt ; et me voilà dans le joli con-vierge de la maîtresse, encore tout palpitant des plaisirs que vient de me donner le cul de l’amant. Allez me chercher le jeune homme que j’ai enfermé dans cette chambre voisine, dis-je à Hélène ; faites-vous aider d’un de mes gens, et sur-tout contenez-le bien quand il entrera, Imbert paraît ; si son étonnement est inexprimable, le plaisir que j’éprouve au moment qu’il entre l’est bien autrement sans doute. Scélérat ! me dit Imbert en voulant se jeter sur moi ; ô monstre infernal ! mais il est bien tenu. Mon ami, répondis-je au jeune homme, sans m’effrayer de ses menaces ; tu vois ce poignard ; j’en perce à l’instant le cœur de l’objet de tes vœux, si tu ne viens pas me faire baiser ton cul, pendant que je le fouts. Imbert tremble ; son amie, qui ne peut parler, l’encourage du doigt ; il se place. C’est pour moi le signal d’un changement de main ; je passe lestement du con au cul, sans varier l’attitude de ma jouissance ; et je m’enivre du divin plaisir de baiser les fesses de l’amant, en sodomisant la maîtresse. Mais le malheureux Imbert, qu’Hélène contient à mes transports, ne sait pas jusqu’où j’ai porté la perfidie au moment précieux de la crise… en ce moment terrible, où le libertin sans principes, se plonge avec tant de délices aux derniers raffinemens de l’infamie. Je le fais descendre ; je lui montre sa maîtresse, noyée dans le sang, et traîtreusement percée par moi de seize coups de poignard dans le cœur et dans les tetons. Il s’évanouit ; Hélène le rappelle au jour ; mais il ne reprend ses sens que pour voir expirer Euphémie, et pour m’accabler d’invectives. Jeune imprudent, lui dis-je en jouissant délicieusement de mon crime, vois tes billets, et tous les droits que tu m’as donné sur toi… Si tu dis un mot, je te perds ; ce meurtre-ci, lui-même, sera réputé ton ouvrage ; Hélène et moi témoignerons tes atrocités, et tu périras sur un échafaud. Je bande encore : voyons ton cul. Je foutis autrefois une maîtresse sur le cadavre de son amant ; je veux aujourd’hui foutre l’amant sur celui de sa maîtresse, afin de pouvoir prononcer sur celle de ces deux actions qui procure le plus de plaisir. Jamais égarement ne fut semblable. Hélène me faisait baiser son beau cul, pendant tout cela ; le valet, qui l’avait aidée, m’enculait ; je foutis le cadavre d’Euphémie ; je le fis foutre à son amant. Rassasié d’horreurs, j’envoye chercher l’officier de justice ; Hélène et moi nous déposons contre Imbert ; les billets font foi : j’ajoute qu’ayant, malgré nous, conduit sa maîtresse dans cette maison, voilà où sa jalousie l’a porté. Imbert, malgré son jeune âge, se trouve convaincu de crimes si atroces, qu’il est exécuté. Et je respire ! et moi, l’instrument, l’auteur de tous ces désordres, je vis en paix ! Le ciel me réservait à en commettre d’autres : j’y mis peu d’intervalle. Hélène n’était pas sûre ; elle bavardait. Je suivis le systême de Machiavel : « Ou il ne faut jamais de complices, dit ce grand homme, ou il les faut égorger, après s’en être servi ». Dans le même mois, dans la même campagne, dans la même chambre, Hélène fut condamnée par moi au supplice le plus violent que j’eusse encore fait endurer à aucune victime : je revins de-là tranquillement à Marseille bénir le sort du succès toujours assuré qu’il lui plaisait de donner à mes crimes.

Je passai encore quelques années dans cette ville, sans qu’il m’y arrivât rien de fait pour vous intéresser ; beaucoup de libertinage, d’escroqueries, de petits meurtres secrets, mais rien d’éclatant. Ce fut alors que j’entendis parler de votre célèbre abbaye de Sainte-Marie-des-Bois. Le desir de m’associer avec vous me fit naître celui d’une conversion simulée, d’une reprise d’habits. J’appris que cela était possible, moyennant quelques sacrifices à la daterie de Rome. Je volai dans cette capitale de la superstition chrétienne ; je fis au saint-père une espèce de confession générale ; je demandai ma rentrée dans l’ordre ; je donnai la moitié de mon bien à l’église, et obtins, par cette généreuse cession, la réintégration de tous mes droits, et la permission d’habiter Ste-Marie. Telle est l’époque qui m’a réuni à vous, mes chers confrères ; Dieu veuille m’y conserver long-tems ! Car, si le crime a quelques attraits ailleurs, il en a sans doute bien plus ici, où, commis dans l’ombre et dans le silence, il est exempt de toutes les craintes et de tous les dangers, qui ne l’accompagnent que trop souvent dans le monde !

  1. Par-tout (dit Bridoine, dans son intéressant voyage de Sicile) où l’air est fortement imprégné d’exhalaisons enflammées, les habitans y sont extrêmement méchans et vicieux.
  2. Voyez page 219 du deuxième volume
  3. Ce ne sont ici que les bases de principes bien autrement développés dans la suite de cet ouvrage.
  4. Ces vices-là augmentent de force avec l’âge mais ne vieillissent jamais. On a moins d’énergie pour les mettre en pratique, souvent moins de moyens ; mais leur indestructible germe est toujours égal. Il accroît même au lieu de s’affaiblir.
  5. Noms des ganimèdes des sérails d’Asie.