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La nouvelle Justine/Chapitre XII

CHAPITRE XII.


Fin des aventures du couvent — Comment Justine le quitte. — Auberge où les voyageurs feront bien de ne pas s’arrêter.


Les récits que l’on venait d’entendre, loin de calmer l’embrasement général, comme s’en était flatte Severino, avaient tellement électrisé les têtes, que l’on voulût sur-le-champ varier les objets du libertinage. Ne gardons que six femmes, dit Ambroise, et remplaçons les autres par des garçons ; je suis las de ne voir, depuis quatre heures, que des mottes et des gorges, autour de nous ; et, quand on a d’aussi jolis ganimèdes en cage, je ne conçois pas comment on s’entoure de cons. Bien dit s’écria Severino, dont le vit en fureur dépassait la table de six pouces ; qu’on aille vite nous chercher huit garçons ; et ne réservons en filles que Justine, Octavie, et ces quatre belles créatures de seize à dix-huit ans, dont Jérôme s’entoure en ce moment. La scène change ; des garçons paraissent ; et voilà nos moines, circulant, se faisant foutre, et n’employant plus les filles que comme les plastrons de leurs cruelles luxures. Oh ! sacre-Dieu, dit Ambroise en retirant son vit irrité du cul d’un charmant giton de treize ans je ne sais ce que j’imaginerais, ce que je ferais, dans l’étonnant délire dont voilà ma tête embrasée. Il me prend des accès de rage contre cette petite fille, continue-t-il en désignant Octavie… Ce ne serait pas la première dont nous aurions prononcé la réforme dès le jour de son arrivée… Nous regorgeons de nouvelles femmes ; il y en a encore deux ou trois à recevoir cette semaine, qui valent mieux que celles-ci ; vous avez entr’autres, une créature de dix-sept ans, faite comme les Grâces, et qui m’a paru la plus belle personne qui soit entrée ici depuis long-tems ; faisons le procès à cette petite garce ; nous l’avons tous foutue ; il n’en est pas un de nous qui ne lui ait mit son vit dans le con, dans le cul ou dans la bouche ; en recommençant, ce sera toujours la même chose, et… Je m’y oppose, dit Jérôme ; tout le monde ne se lasse pas aussi vîte qu’Ambroise ; il nous reste encore mille plaisirs, plus piquans les uns que les autres, à goûter avec cette petite fille ; vexons-la, tourmentons-la, rien de plus juste ; mais ne l’immolons pas encore.

Eh bien ! dit Ambroise qui s’acharnait sur elle, en la tenant entre ses jambes, voici donc ce à quoi je la condamne, puisqu’on me refuse ce que je voudrais : j’exige que celui de nous qui n’a pas envie de chier, lui tienne un poignard sur la gorge, et le lui enfonce irrévocablement et sans appel, si elle n’avale pas les étrons des cinq autres… Délicieux… divin, s’écrient Sylvestre et Severino. J’aime à la folie la tête d’Ambroise : il y a long-tems, dit Antonin, oui, d’homme-d’honneur, il y a fort long-tems que je ne décharge que d’après les idées de ce bougre-là. Mais, que deviendront ceux qui auront chié ? Justine, dit Ambroise, sera condamnée à leur torcher le cul avec sa langue, une autre fille saisira l’un des vits de nos fouteurs, et le leur introduira tour-à-tour dans le cul, pendant qu’un giton les sucera, et qu’un autre leur pétera dans la bouche. Et tout sera donc fini, dit Sylvestre ? par-Dieu, voilà une punition bien grande, que celle d’avaler cinq étrons ; j’en mange tous les jours une douzaine pour mes plaisirs, moi. Non, non, dit Severino, tout ne sera point fini : à mesure que le moine qui aura chié, viendra d’être foutu, il aura le droit d’imposer à là victime une pénitence au sang. À la bonne heure, dit Ambroise, avec la clause j’accepte le marché, je n’en voudrais point sans cela.

Les infamies projetées se commencèrent ; elles furent à leur comble ; l’âge et la beauté de cette jeune fille n’enflâmèrent que mieux ces scélérats ; et la satiété, bien plus que la commisération, en la renvoyant enfin dans sa chambre, lui rendit, au moins pour quelques heures, le calme dont elle avait besoin. Justine qui avait pris cette jolie petite personne dans la plus grande amitié, et qui desirait lui donner dans son cœur la part qu’Omphale y avait occupée long-tems, fit l’impossible pour obtenir d’être son institutrice ; mais Severino voulut absolument que notre héroïne vînt coucher dans sa cellule. Nous avons déjà dit que cette belle fille avait eu le malheur d’exciter plus vivement qu’une autre les affreux desirs de ce sodomite ; depuis un mois elle couchait avec lui presque toutes les nuits ; il avait enculé peu de femmes avec autant d’assiduité ; il lui trouvait une supériorité décidée dans la coupe des fesses, une chaleur, un étroit indicible dans l’anus : en faut-il plus pour décider les penchans d’un bougre ? Mais, épuisé cette nuit, le paillard eut besoin de recherches ; craignant sans doute de ne pas faire assez de mal encore avec le glaive monstrueux dont il était muni, il imagina cette fois d’enculer Justine avec un godmiché de douze pouces de long sur sept de pourtour. La pauvre fille effrayée, voulut faire quelques réclamations ; on ne lui répondit que par des menaces et des coups ; elle fut donc obligée de présenter le cul ; à force de secousses, l’arme entra fort avant : Justine pousse les hauts-cris ; le moine s’en amuse ; après quelques allées et venues, tout-a-coup il retire l’instrument, et s’engloutit lui-même au trou qu’il vient d’entr’ouvrir. Quel caprice ! N’est-ce donc point là précisément tout le contraire de ce que les hommes doivent desirer ?

Le matin, se trouvant un peu rafraîchi, il voulut essayer un autre supplice ; il fit voir à Justine un engin bien autrement gros que celui de la veille ; celui-ci était creux, et garni d’un piston, lançant l’eau avec une incroyable roideur par une ouverture qui donnait au jet plus de deux pouces de circonférence. Cet énorme instrument en avait lui-même neuf de tour sur treize de long. Severino le remplit d’eau très-chaude et veut l’enfoncer par devant : effrayée d’un pareil projet, Justine se jette à ses pieds pour lui demander grâce ; mais le moine est dans une de ces situations énergiques où la pitié ne s’entend plus, où les passions bien plus éloquentes mettent à sa place, en l’étouffant, une cruauté souvent bien dangereuse ; Severino la menace de toute sa colère, si elle n’obéit pas, Justine se prête en frémissant. La perfide machine pénètre des deux tiers, et le déchirement qu’elle occasionne, joint à l’extrême chaleur dont elle est, est prêt à lui ravir l’usage de ses sens. Pendant ce tems, le supérieur, ne cessant d’invectiver les parties qu’il moleste, se fait branler par l’une de ses filles de garde sur les fesses de l’autre. Après un quart-d’heure de ce frottement, auquel Justine ne peut plus tenir, le piston se lâche et fait jaillir l’eau bouillante au plus profond de la matrice. Justine s’évanouit, Severino s’extasie ; il l’encule en cet état de stupeur ; il lui pince la gorge pour la rappeler à la vie : elle r’ouvre à la fin les yeux. Qu’as-tu donc, lui dit le moine ? ceci n’est rien ; nous traitons ces attraits bien plus durement quelquefois ici. Une salade d’épines mort-Dieu ! bien poivrée, bien vinaigrée, enfoncée dans le con avec la pointe d’un couteau, voilà ce qu’il faut à ces attraits-là pour les ragaillardir ; à la première faute qui t’échappera, je t’y condamne, dit le scélérat qui décharge à cette idée dans le délicieux cul de sa victime… Oui, garce, je t’y condamne, et à bien pis peut-être, avant qu’il soit deux mois. Le jour paraît enfin, et Justine est congédiée.

Elle retrouva en entrant sa nouvelle amie dans les pleurs ; elle fit ce qu’elle put pour la calmer ; mais il n’est pas aisé de prendre son parti sur un changement de situation aussi affreux. Octavie avait un grand fonds de vertu, de sensibilité et de religion ; son état ne lui en paraissait que plus terrible ; satisfaite pourtant de trouver une ame qui répondit à la sienne, elle fut bientôt avec notre aimable orpheline dans la plus étroite liaison ; toutes les deux alors trouvèrent dans cette association plus de force à supporter leurs malheurs communs.

Mais la triste Octavie ne jouit pas long-tems de ces douceurs. On avait eu raison de dire à Justine que l’ancienneté n’influait en rien sur les réformes ; que, simplement dictées par le caprice des moines, ou par leurs craintes de quelques recherches ultérieures, on pouvait la subir au bout de huit jours comme au bout de vingt ans. Il n’y avait que deux mois que Octavie était au couvent, lorsque Jérôme vint lui annoncer sa réforme, quoique ce fût lui qui eût paru la rechercher avec le plus de soin… chez lequel elle eût couché le plus assiduement, et même encore la veille de cette terrible catastrophe. Elle n’était pas seule : une divine créature, âgée de vingt-trois ans, au couvent depuis sa naissance, une fille vraiment au-dessus de tous les éloges, et dont le caractère tendre et compatissant s’alliait à merveille avec le genre de figure romantique qu’elle avait reçu de la nature, un ange enfin fut réformé le même jour ; et, contre leurs usages, les moines décidèrent qu’elles seraient immolées ensemble. On nommait Mariette cette délicieuse créature, dont Sylvestre était disait-on, le père. Les plus grands apprêts furent ordonnés pour cette cérémonie sanguinaire ; et comme notre héroïne fut assez malheureuse pour se trouver au nombre des conviées, choisies ce jour-là, à la sublimité des attraits, on nous pardonnera d’appuyer pour la dernière fois, sur les exécrables déréglemens de ces monstres.

On imagine aisément sans doute que le choix qu’on faisait de Justine, pour assister à ces orgies, n’était qu’un raffinement de la plus affreuse cruauté ; on connaissait l’extrême sensibilité de son caractère ; on la savait amie d’Octavie ; en fallait-il davantage pour desirer qu’elle fût de la fête ? On avait agi de même avec Fleur-d’Épine, belle, douce, âgée de vingt ans, et la plus tendre amie de Mariette ; il fallait aussi qu’elle assistât à ces funérailles : tous ces traits servent au développement du cœur de ces scélérats, et ce n’est pas pour rien que nous les dévoilons.

Dix autres femmes, toutes prises de quinze à vingt-cinq ans, et de la plus sublime beauté ; six jeunes bardaches, choisis de même à la plus grande délicatesse des traits, dans le seul âge de treize à quinze ; six fouteurs de vingt à vingt-cinq, pris à la grosseur ou à la longueur du membre ; trois duegnes enfin, de trente-cinq à quarante ans, pour le service intérieur ; tels furent les sujets admis à l’infernal sacrifice qui se préparait.

Le souper, comme on sait, se faisait au caveau, situé près de ceux où les victimes étaient déjà resserrées. On se réunissait dès la chûte du jour ; mais l’usage était, en ces occasions, que chaque moine devait préalablement se recueillir une heure dans sa cellule, avec deux filles ou deux garçons, pris dans le nombre des conviés ; et ce fut avec Justine, et une autre fille de sa classe, nommée Aurore, et presqu’aussi belle que notre héroïne, que Sylvestre, père de l’une des victimes, voulut s’enfermer.

Nous allons détailler les cérémonies qui s’observaient à ce recueillement préliminaire. Le moine, enfoncé dans un fauteuil, les culottes déboutonnées, et le plus souvent nu de la ceinture en bas, écoutait avec complaisance une des filles qui devait s’approcher de lui, les verges à la main, pour lui tenir à-peu-près le langage suivant, auquel il répondait, comme on va le voir.

« Te voilà donc décidé, scélérat, au plus affreux des crimes, et le meurtre va donc te souiller ? — Je l’espère. — Quoi ! monstre, aucun conseil, aucune représentation, aucune crainte du ciel ou des hommes, ne réussirait à prévenir cette horreur ! — Il n’est aucune force divine ni humaine qui soit capable de m’arrêter. — Mais Dieu qui te voit ? — Je me fouts de Dieu. — Et l’enfer qui t’attend ? — Je brave l’enfer. — Les hommes, qui peut-être un jour démasqueront tes indignités ? — Je me moque des hommes et de leurs jugemens ; je ne pense qu’au crime, je n’aime que le crime, je ne respire que pour le crime, et c’est au crime seul à marquer tous les instans de ma vie ».

Il fallait appuyer ensuite sur le genre et sur la nature du délit, sur ses détails, sur ses attenances ; dire par conséquent ici à Sylvestre, et c’est ce dont Justine fut chargée : — Quoi ! malheureux, ne songes-tu pas qu’il s’agit de ta fille, que c’est elle que tu vas immoler, une créature charmante, née de ton sang ! — Que m’importent ces liens ; ils deviennent pour moi des motifs de plus ; je voudrais qu’elle m’appartînt de plus près… qu’elle fût plus intéressante… plus jolie, etc.

Alors les deux femmes saisissaient le paillard ; l’une le penchait sur elle, l’autre le fouettait à tour-de-bras ; elles se relayaient ; et tout en flagellant, elles ne cessaient d’accabler le patient d’invectives et de reproches, puisant toujours leur texte dans le crime que le scélérat méditait. Dès qu’il était en sang, elles se mettaient tour-à-tour respectueusement à genoux devant son vit, et tâchaient de le lui faire guinder en le suçant. Alors le moine les faisait déshabiller à leur tour, et se livrait à telle paillardise que bon lui semblait, pourvu qu’elle ne marquât point le corps de la fille qui devait être présenté intact à l’assemblée.

Tout ce qui vient d’être dit, fut ponctuellement exécuté par Sylvestre ; et ces préliminaires remplis, il renversa, plia, pelota Aurore et Justine l’une sur l’autre, et les enconna quelques instans ainsi toutes les deux ; il leur claqua les fesses, il les souffleta, leur ordonna d’adorer son cul, et de le gamahucher pour preuve du respectueux hommage qu’elles lui rendaient ; et, après s’être vivement échauffé la tête sur l’extrême plaisir qu’il allait recevoir de l’infanticide projeté, il descendit au caveau appuyé sur l’une et l’autre de ces filles qui, ce soir-là, devaient, c’était l’usage, remplir auprès de lui les fonctions de fille de garde.

Tout le monde était réuni ; Sylvestre arrivait le dernier ; les deux victimes, revêtues de crêpes noirs, et la tête couronnée de cyprès, étaient placées près l’une de l’autre sur un piédestal élevé à la hauteur de la table, et à l’une de ses extrémités ; Octavie était vue par-devant, Mariette l’était par derrière ; leurs crêpes, relevés sur l’une et l’autre de ces parties, les laissaient voir absolument à nud. Les femmes étaient rangées sur une ligne, les deux troupes d’hommes sur deux autres, les moines au milieu, et les trois duegnes entouraient les victimes. Sylvestre, chargé du discours, monta dans une tribune en face du piédestal, et s’exprima de la manière suivante :

« S’il est quelque chose de sacré dans la nature, mes amis, c’est, sans aucun doute, le droit imprescriptible qu’elle accorde à l’homme, de disposer de son semblable : le meurtre est la première des loix de cette nature inexplicable aux yeux des sots, et que des philosophes, comme nous, savent si bien analyser ; c’est par le meurtre qu’elle rentre chaque jour dans les droits que lui enlève la propagation ; et sans les meurtres privés ou politiques, le monde serait si rempli, qu’il ne serait plus possible de l’habiter. Mais, certes, s’il est une occasion où le meurtre devienne une délicieuse jouissance, il en faut convenir, mes amis, c’est assurément bien dans le cas où nous sommes : est-il rien en effet de plus délicieux que de se débarrasser d’une femme dont on a joui long-tems ! Quelle divine manière de servir ses dégoûts ! quel hommage à la satiété ! Voyez ce cul, poursuit l’orateur (montrant Mariette), ce cul qui si long-tems sut servir nos plaisirs ; voyez ce con (montrant Octavie), qui, quoique moins ancien, n’en a pas moins rassasié tous nos vits ! N’est-il pas tems que des objets aussi détestables aujourd’hui rentrent enfin dans le sein du néant dont ils n’ont dû sortir que pour nos voluptés ? O mes amis ! quelle jouissance ! dans peu d’heures la terre va couvrir ces exécrables chairs, elles ne dégoûteront plus nos appétits lascifs… elles ne révolteront plus nos yeux… dans peu d’heures ces misérables auront vécu ; à peine une faible idée nous restera-t-elle de leur existence ; nous ne conserverons plus d’elles que le souvenir de leurs supplices. L’une, Octavie, douce, belle, timide, vertueuse, honnête et sensible, fut douée du plus beau corps possible, mais elle était peu complaisante, sa fierté naturelle ne l’abandonna jamais, et vous vous rappelez qu’il est bien peu de jours où vous n’ayez été contraints à lui faire subir les différentes corrections annexées par vos réglemens à tous les délits dont elle se rendait perpétuellement coupable. Elle ne put jamais dissimuler son profond dégoût pour vos mœurs, son aversion pour vos saints usages, sa haine pour vos respectables personnes, et fidelle à ses affreux principes de religion, vous l’avez vue souvent invoquer son Dieu même, au moment où elle servait vos lubricités. Jérôme en faisait quelque cas ; je le sais, Jérôme aimait son cul, il le fêtait presque tous les jours ; et quoique Jérôme ne bande plus, quoique la bouche devienne son unique asyle en raison de sa débilité, vous savez que Jérôme, vivement excité par la supériorité des fesses de cette jeune fille, l’a sodomisée plus de vingt fois. Cependant, c’est sur la demande de Jérôme lui-même que l’arrêt a été prononcé, et Jérôme est si juste, que vous allez le voir, j’en suis sûr, devenir l’un des bourreaux le plus acharné d’Octavie. Regardez, mes amis, examinez de quels yeux il la considère ; ne vous donne-t-il pas l’idée du lion convoitant l’agneau qui va devenir sa proie ? Heureux effets de la satiété ! on croirait que vous émoussez tous les ressorts de l’ame, et c’est de vous que naissent les plus douces émotions de la lubricité.

« Près de cette belle Octavie, Mariette se montre à vous : les fesses qu’elle vous présente ont long-tems échauffé vos desirs ; il n’est pas une seule volupté dans le monde à laquelle vous ne l’ayez soumise. Mariette était belle et douce. O nature ! laisse-moi répandre ici quelques larmes… et le coquin les jouant… Je sens qu’on n’étouffe point ton murmure, qu’on n’est point père impunément. Mais tous les sentimens doivent s’éteindre dans cette chaire de vérités ; et ce n’est plus qu’à la vérité seule que l’orateur doit rendre hommage. Que de vices se mêlèrent aux vertus de Mariette ! Elle était humoriste, acariâtre, révoltée de vos opinions et de vos mœurs ; se liant toujours par préférence à toutes les prudes du sérail ; cherchant à connaître, à suivre même une religion dont nous ne lui avions jamais dit un mot, et qu’elle ne connaissait que d’après la conversation des dévotes, qu’elle recherchait avec tant de soin. Mariette manquait de complaisance dans ses devoirs ; il fallait la presser d’y satisfaire ; mais elle ne prévenait jamais rien. Peu de filles ont été plus punies que Mariette ; et, malgré les préférences que l’on m’a vu lui accorder souvent, combien de fois, sacrifiant tout à la justice, ne m’a-t-on pas entendu la dénoncer moi-même au tribunal de vos corrections. C’est moi qui vous demande aujourd’hui sa mort ; c’est sur ma proposition qu’elle a été acceptée, et c’est moi qui vous prie de la rendre affreuse : suivez le plan que je vous prescrirai sur cela, et jamais victime n’aura été plus cruellement tourmentée.

« Courage, mes amis, poursuivit l’orateur avec enthousiasme ; nous voici, graces à la fermeté de nos caractères, parvenus au dernier degré de la corruption réfléchie ; que rien ne nous retienne à présent, et souvenons-nous bien qu’il n’y a de malheureux dans le crime que celui qui s’arrête en chemin. Ce n’est qu’à force de jouir du crime, qu’on parvient à découvrir ses véritables attraits : absolument différens des femmes, qui nous lassent en raison de la multitude de fois qu’elles se sont livrées à nous, le crime, au contraire, ne nous délecte jamais plus chaudement que quand nous nous en sommes gorgés ; et la raison de cela est bien simple ; il faut être familiarisé avec lui, pour connaître bien tous ses charmes. Ce ne peut donc être qu’à force de le suivre, qu’on doit finir par l’adorer. Le premier répugne ; c’est l’histoire du défaut d’habitude ; le second divertit ; le troisième enivre ; et si rien, dans cette heureuse carrière, ne s’opposait aux fougueux desirs de l’homme, ce ne serait bientôt plus que par des crimes qu’il marquerait tous les instans de son existence. Douter que la plus grande somme de bonheur possible que doive trouver l’homme sur la terre ne soit irrévocablement dans le crime, certes, c’est douter que l’astre du jour soit le premier mobile de la végétation. Oui, mes amis, ainsi que cet astre sublime est le régénateur de l’univers, de même le crime est le centre de tous les feux moraux qui nous embrâsent : l’astre fait éclore les fruits de la terre ; le crime fait germer toutes les passions dans le cœur de l’homme ; lui seul les enflamme et les vivifie ; lui seul est utile à l’homme. Eh ! qu’importe que le crime outrage le prochain, s’il nous délecte individuellement ? Est-ce pour le prochain que nous existons, ou pour nous ? Une pareille question peut-elle se faire raisonnablement ? Or, si l’égoïsme est la première loi de la raison et de la nature ; si, bien décidément, nous ne vivons et n’existons que pour nous, nous ne devons donc avoir de sacré que ce qui nous délecte. Tout ce qui s’écarte de là est faux, sujet à l’erreur, et seulement fait pour être méprisé de nous. J’entends quelquefois dire que le crime est dangereux à l’homme : je voudrais bien que l’on m’expliquât comment ? Me dira-t-on qu’il l’est, parce qu’il viole les droits d’autrui ? Mais toutes les fois qu’il reste aux autres celui de se venger, il me semble que voilà l’égalité des droits rétablie : de ce moment, le crime ne viole donc plus rien. Il est inoui comme les éternels sophismes de la bêtise parviennent à détruire la somme du bonheur moral des humains ! Oh ! combien tous seraient plus heureux, si tous voulaient s’entendre pour jouir ! mais la vertu se présente à eux ; ils se trompent à ses dehors séduisans ; ils se laissent égarer par elle ; et voilà toutes les bases de la félicité détruites. Bannissons donc à jamais cette perfide vertu de notre heureuse société ; détestons-là comme elle mérite de l’être ; que le mépris le plus outré et les plus sévères punitions soient toujours parmi nous la juste récompense de ceux qui voudraient embrasser ses loix. Pour moi, je renouvelle mon serment de la fuir… de la détester toute ma vie. O mes heureux confrères  ! que tous les cœurs répondent à ma voix, et qu’on ne trouve plus dans cette enceinte que des bourreaux et des victimes  ! »

Sylvestre, couvert d’éloges, descendit de la tribune, et les scènes s’ouvrirent. On s’empare des coins de la salle, dont la forme exagone offrait un réduit à chacun. Des faisceaux de bougies éclairaient ces angles, dans chacun desquels se trouvait une vaste ottomane et une commode, garnie de tout ce que la luxure la plus désordonnée… la plus atroce rendait nécessaire à ces scélérats. Deux filles, un giton, un fouteur, escortaient les moines dans leurs niches. Les duegnes descendirent d’abord Octavie, ensuite Mariette, et les présentèrent enchaînées et nues, au réduit de chacun des moines.

La victime, à cette première tournée, devait recevoir une vexation de telle nature, qu’à supposer qu’elle vécût, elle en fût marquée toute sa vie. Chaque moine devait, en même-tems, graver sur les épaules ou sur les fesses de cette victime, le genre de supplice auquel il la condamnait. Severino, qu’on enculait pendant qu’il sodomisait un bardache, en baisant des culs de droite et de gauche, se rappelant une des passions racontées par Jérôme, arracha une des dents de Mariette, et brûla les tetons d’Octavie. Nous ignorons quelle fut la sentence qu’il prononça ; celles que dictèrent les autres ne nous sont point parvenues davantage.

Clément cassa un doigt à Octavie, et fit une assez profonde blessure à la fesse droite de Mariette ; on le suçait, il branlait des vits.

Antonin pluma les deux cons avec le dépilatoire turc, connu sous le nom de Rusma [1] : il foutait celui de Justine, et léchait celui d’Aurore, pendant qu’on le sodomisait.

Ambroise, qu’on enculait, et qui le rendait à Fleur-d’Épine, pendant qu’il suçait un con, creva les deux beaux yeux de Mariette avec une aiguille d’or, et il coupa le petit doigt de la main droite d’Octavie ; son foutre éjacula, ce qui le rendit si furieux contre Fleur-d’Épine, qu’il lui appliqua sur-le-champ trois cents coups de fouet, quoiqu’il ne bandât plus, et qu’il n’y eût absolument que de la vengeance dans son fait.

Sylvestre larda les fesses et les tetons de sa fille, et coupa de ses dents les deux fraises de ceux d’Octavie ; on le fouettait pendant ce tems-là, et son giton lui suçait la bouche, tandis qu’une fille lui suçait le vit.

Jérôme, que deux filles, à genoux, suçaient tour-à-tour, et qu’on enculait à tour-de-reins, coupa l’oreille droite de Mariette, et emporta, par le moyen d’une pince, un gros morceau de chair du beau cul d’Octavie.

Cette tournée faite, on délibéra sur l’objet suivant :

Les victimes seraient-elles ainsi sacrifiée » en détail ? les exposerait-on à la fureur des six moines à-la-fois ? ou un seul servirait-il de bourreau, pendant que les autres examineraient ; Avant que de prononcer sur ce fait, on lit lecture des six opinions sur les supplices : plusieurs tendant à ce qu’ils fussent imposés par chaque moine, on se détermina à suivre les tournées ; mais Sylvestre demanda deux choses, qui lui furent unanimement accordées ; la première, que les deux victimes fussent, avant que d’aller plus loin, exposées une heure aux jouissances particulières des moines, et que les tourmens ne commençassent qu’après ; la seconde, que lui seul donnerait le coup de la mort à sa fille. Ces résolutions prises, on plaça un canapé au milieu du caveau ; les six gitons et les douze filles l’entourèrent, en formant les groupes les plus lascifs et les plus libertins. Les fouteurs devaient suivre les moines, et les enculer pendant qu’ils opéreraient.

Severino foutit les deux culs, en laissant sur chacun des traces non équivoques de sa barbarie.

Clément ne foutit point, mais il rossa cruellement les deux victimes ; il les laissa moulues de coups.

Antonin foutit les deux cons ; puis, redoutant, dit-il, d’y avoir fait naître un fœtus, il enfonça une longue épingle dans chaque vagin, mais si bien… si profondément, qu’on ne put jamais la retrouver.

Ambroise encula les deux victimes, et pressura leurs deux gorges, au point qu’elles s’évanouirent. Sylvestre foutit les deux cons, en faisant sur le ventre, sur le sein, et sur les fesses de ces créatures, plus de vingt incisions cruciales, avec la pointe d’un canif. Le coquin déchargea en en faisant une de trois pouces sur la joue droite de sa fille.

Jérôme les fouetta toutes deux avec un martinet à pointes d’acier, qui les mit en sang, et qui leur arrachait des morceaux de chair tout entiers du cul ; il foutit ensuite les deux bouches.

Les tournées recommencent ; et les moines se remparent chacun de leur coin, avec des filles ou des garçons, ou l’un et l’autre, en raison du caprice qui les excitait pour le moment.

Justine était avec Ambroise. Croirait-on que ce scélérat eut la cruauté d’exiger d’elle, de lui voir exercer un supplice sur le corps d’Octavie, sa bien-aimée ! et, sur le refus formel qu’elle en fit, Justine fut dénoncée à l’assemblée, qui se réunit sur-le-champ pour prononcer la punition due à une faute aussi grave. On ouvrit le code pénal : Justine se trouvait dans le cas du septième article. Mais, comme il ne s’agissait que de quatre cents coups de fouet, trois membres furent d’avis de la soumettre à la peine portée dans le douzième article[2] ; les trois autres s’opposèrent à cet avis, non parce qu’ils le croyaient trop cruel, mais simplement en raison de ce que cette exécution interrompait trop la séance. Justine fut donc simplement condamnée à recevoir deux cents coups de fouet de la main de chaque moine, qui lui furent appliqués sur-le-champ, et avec cette sorte d’énergie, qui communément s’emploie quand on bande, comme le faisaient ces messieurs.

Fleur-d’Épine, qui servait Sylvestre, offrit bientôt à la société le même genre de délit : ce barbare père de Mariette voulut contraindre l’amie de sa fille à lui brûler les tetons avec un fer rouge. Fleur-d’Épine résista ; Sylvestre furieux… Sylvestre qui bandait comme un âne, et dont le foutre exhalait par tous les pores, se chargea lui-même de la correction ; et, se servant d’un gros gourdin, il rossa si cruellement cette malheureuse, qu’on fut obligé de l’emporter presque morte. Ceci devenait une faute contre les réglemens de la société. Severino demanda compte à Sylvestre de sa conduite ; les punitions devaient être imposées par l’assemblée même, et s’exécuter en commun. Mais, en prouvant que l’on bandait, et que l’insulte était trop violente pour être tolérée, vous étiez absous sur-le-champ. On imagine bien que Sylvestre se servit de ce moyen. On fit venir une autre fille, et l’on ne songea plus à un évènement qui pensa néanmoins coûter la vie à cette infortunée. Cependant les mauvais traitemens se prolongeaient et redoublaient au point, que, si l’on ne les eût interrompu pour se mettre à table, jamais les victimes n’auraient pu parvenir au terme prescrit pour les orgies de cette espèce. Elles furent donc livrées aux duegnes, qui les baignèrent, les rafraîchirent, les pansèrent, et les remirent sur le piédestal, où elles restèrent nues, pendant tout le souper, exposées à toutes les indignités dont il plairait aux moines de les accabler.

Il est facile de soupçonner qu’à ces sortes de fêtes, les luxures, les lubricités, les horreurs étaient toujours portées au dernier période. À celui-ci les moines ne voulurent manger que sur le cul des filles ; une autre, à leurs pieds, leur suçait tour-à-tour et le vit et les couilles, et c’était dans le cul des petits garçons qu’étaient enfoncées les bougies ; leurs serviettes avaient torché des culs pendant quinze jours, et quatre grandes jattes de merde formaient les quatre coins. Les trois duegnes, nues, servaient les moines, et ne leur présentaient que des vins dont elles s’étaient préalablement lavé les fesses, le con, les aisselles, la bouche et le trou du cul. Chaque moine avait, indépendamment de tout cela, près de lui, un petit arc et plusieurs flèches, dont il s’amusait, de tems en tems, à darder le corps des victimes, ce qui produisait tout-de-suite une petite fontaine de sang, dont les flots arrosaient les plats.

À l’égard de la chère, elle était exquise ; la profusion, l’abondance, la délicatesse, tout y régnait ; les vins les plus rares ne s’y servirent que jusqu’à l’entremêt : on ne vit plus, dès-lors, que les plus spiritueuses liqueurs, et les têtes furent bientôt prises.

Je ne connais rien, dit Ambroise en balbutiant, qui s’amalgame mieux que les plaisirs de l’ivrognerie, de la gourmandise, de la luxure et de la cruauté ; il est inoui ce qu’on fait, ce qu’on invente, quand on a la tête bien prise ; et les forces, prêtées par Bacchus à la déesse de la lubricité, tournent toujours au profit de cette dernière, Cela est si vrai, dit Antonin, que je ne voudrais jamais faire du libertinage qu’au sein de la plus forte ivresse ; ce n’est qu’alors que je me trouve véritablement en train. Nos garces, dit Severino, ne s’arrangeraient pas de cette clause ; car elles sont mal menées, quand nos têtes sont électrisées par le vin ou par les liqueurs. On entendit en même-tems un cri terrible, qui partait des pieds de Severino. Ce monstre, sans aucun motif, sans d’autres raisons que celles de faire le mal, venait d’enfoncer son couteau dans le teton gauche d’une fille de dix-huit ans, belle comme Vénus, et qui le suçait. Le sang coulait en abondance ; la malheureuse s’évanouit. Severino, quoique supérieur, fut interrogé sur la cause de cette cruauté. Elle m’a mordu en me suçant, répondit-il ; c’est la vengeance qui m’a fait agir. — Oh ! sacre-Dieu, dit Clément, le délit est affreux ; je demande que la putain soit punie conformément au quinzième article du code, qui enjoint de pendre une heure par les pieds toute fille qui manquera de respect aux moines. Oui, dit Jérôme ; mais c’est dans le cours ordinaire de la vie ; au milieu du service libidineux, la peine est plus grave : il s’agit de deux mois de prison, au pain et à l’eau, et fustigée deux fois par jour ; je demande l’exécution du réglement. Moi, dit Sylvestre, je ne vois pas que le cas soit bien exactement prévu par la loi ; et je demande une punition rigoureuse, et également imprévue ; je veux que la délinquante soit punie de la main de tout le monde, et qu’en raison de cela, on la fasse passer un quart-d’heure avec chaque membre, dans un des plus noirs cachots de ce souterrain, avec injonction à chacun de la traiter si mal, qu’elle en soit un an dans son lit : Severino passera le dernier. L’opinion prend. La victime, dont on se garde bien d’étancher le sang, est déjà dans un tel état, qu’on est obligé de la porter au lieu de sa destination. Tous ces scélérats y passent tour-à-tour ; et, après des horreurs sans doute, elle est remontée dans son lit, où elle meurt dès le lendemain.

À peine nos six paillards furent-ils rassemblés au retour de cette infernale expédition, que les duegnes annoncèrent qu’elles avaient besoin de chier : Dans les plats, dans les plats, dit Clément : Dans nos bouches, dit Sylvestre. Ce dernier avis prévalut ; et voilà nos moines, affublés d’une vieille, montée sur la table, appuyée sur le visage du paillard, qu’elle inonde bientôt de pets, de vesses et de merde.

Se servir de ces vieilles gueuses, dit Jérôme, quand on a sous ses ordres tant de jeunes et jolis objets, est bien, selon moi, la preuve la plus complète que nous puissions offrir de notre affreuse dépravation. Eh ! qui doute, reprit Severino, que la vieillesse, la mal-propreté, la laideur, ne donne souvent de bien plus grands plaisirs que la fraîcheur et que la beauté. Les miasmes émanés de tels corps ont un acide bien plus irritant ; ne voyez-vous pas tout plein de gens préférer le gibier faisandé à la viande fraîche ? Pour moi je suis bien de cet avis, dit Sylvestre en lançant à sa fille une flèche qui l’atteignit au teton droit et qui en fit aussi-tôt jaillir le sang ; plus l’objet est laid, vieux, dégoûtant, mieux il me fait bander ; et je vais vous le prouver, continua-t-il en s’emparant du vieux Jérôme, et lui enfonçant son vit dans le cul. Je suis très-flatté de la démonstration, dit Jérôme ; fouts, mon ami, fouts-moi ; fallût-il acheter le plaisir d’avoir un vit dans le cul, par plus de bassesse et d’humiliation, je ne trouverais pas encore le plaisir trop cher ; et l’infâme se retournant avec tendresse pour langotter son cher fouteur, lui lâcha dans le nez une bordée de vin émanée de la compression que son estomac venait de recevoir… éjaculation si terrible, que Sylvestre, repoussé par l’orage, fut lui-même arroser, de la même pluie, le visage de Clément, près duquel il était, mais qui, plus ferme, ou plus enfoncé dans la fange, ne quitta pas la compote qu’il mangeait et dans laquelle pourtant était tombée toute la sauce. Voyez la constance de ce bougre-là, dit Ambroise, qui se trouvait de l’autre côté ; je parie chier dans sa bouche, et qu’il ne se dérange pas. Chie, dit Clément : Ambroise exécute ; Clément avale, et le repas se quitte à la fin.

Le premier avis fut de fouetter tous les jeunes garçons sur les fesses, et toutes les filles sur les tetons, en les entrelaçant avec exactitude. Ceux qui fouetteraient les garçons resteraient à terre ; ceux qui frapperaient les gorges seraient montés sur des fauteuils, contre lesquels les filles appuieraient leur dos. À merveille ! dit Antonin ; mais il faudra que les ganimèdes soient obligés de chier pendant qu’on les fouettera, et les filles contraintes à pisser pendant la même opération, et cela, sous les peines les plus graves. Bien dit, s’écrie Jérôme, tellement ivre qu’il pouvait à

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peine sortir de table. Les choses s’arrangent. On n’imagine pas la barbarie avec laquelle ces scélérats flagellaient, déchiraient impitoyablement, et les plus jolis culs du monde et les seins de rose et d’albâtre, offerts à leur brutalité. Ici Severino qui bandait ferme fut tenté d’un charmant giton de treize ans, dont les fesses ruisselaient de sang ; il le saisit, passe avec lui dans un cabinet, et le ramène, au bout d’un quart-d’heure, dans un tel état, que l’assemblée resta convaincue que le supérieur venait, suivant son usage avec les garçons, d’employer des épisodes si cruels, que le jeune homme pourrait bien n’en pas relever. Jérôme, à l’exemple du supérieur, avait de même isolé ses plaisirs ; il avait entraîné Aurore, et une autre fille de dix-sept ans, fort jolie, et les avait soumises, l’une et l’autre, à des humiliations si désespérantes, à des actes de férocité si monstrueux, que toutes deux furent encore remportées dans leurs chambres.

Tous les yeux se portèrent alors sur les deux victimes… Qu’on nous permette de jeter un voile sur les atrocités qui terminèrent ces exécrables orgies. Notre plume serait insuffisante à les peindre, et nos lecteurs trop compatissans pour les écouter de sang-froid. Qu’ils se contentent de savoir que les supplices durèrent six heures, pendant lesquelles tout ce que la cruauté put imaginer de plus féroce fut employé, mêlé d’épisodes lascifs, d’un tel genre de monstruosité, que jamais les Néron ni les Tibère ne purent rien inventer de semblable.

Sylvestre se fit remarquer par son inconcevable acharnement à tourmenter sa fille… belle, sensible et charmante créature, que le scélérat eut, ainsi qu’il l’avait desiré, l’affreux plaisir de faire expirer sous ses coups. Et voilà l’homme, quand ses passions l’égarent ! le voilà, quand ses richesses, son crédit ou sa position le placent au-dessus des loix ! Justine, épuisée, fut assez heureuse pour n’être obligée de coucher chez personne. Elle se retira dans sa cellule, en versant des larmes bien amères sur l’affreuse destinée de sa plus tendre amie, et ne s’occupa plus dès-lors que de son projet d’évasion. Absolument décidée à tout, pour fuir cet affreux repaire, rien ne l’effraya pour y réussir. Que pouvait-elle appréhender en exécutant ce dessein ? la mort ; de quoi était-elle sûre en restant ? de la mort ; et en réussissant elle se sauvait ; y avait-il donc à balancer  ? Mais il fallait avant cette entreprise que les funestes exemples du vice récompensé se reproduisissent encore sous ses yeux. Il était écrit sur le grand livre des destins, sur ce livre obscur dont personne n’a l’intelligence  ; il y était gravé que tous ceux qui l’avait tourmentée, humiliée, tenue dans les fers, recevraient sans cesse à ses yeux le prix de leurs forfaits… Comme si la Providence eut pris à tâche de lui montrer le danger ou l’inutilité de la vertu… Funestes leçons qui ne la corrigèrent pourtant point, et qui dût-elle échapper encore au glaive suspendu sur sa tête, ne l’empêcheraient pas, disait-elle, d’être toujours l’esclave de cette divinité de son cœur  !

Un matin, sans que personne s’y attendît, Antonin arrive au sérail, et annonce que Severino, parent et protégé du pape, vient d’être nommé par sa sainteté général de l’ordre des bénédictins. Dès le jour suivant, le religieux partit effectivement sans voir personne  ; il en était attendu, disait-on, un autre bien autrement féroce et débauché  : nouveaux motifs pour Justine de presser l’exécution de son projet.

Le lendemain du départ de Severino, les moines faisaient encore une réforme ; Justine choisit ce moment pour exécuter son dessein, afin que ceux-ci, plus occupés, prissent moins d’attention à elle.

On était au commencement du printems ; les nuits paraissaient encore assez longues pour favoriser ses démarches ; depuis deux mois elle les préparait avec tout le mystère inconcevable ; elle sciait peu-à-peu les grilles de son cabinet avec un mauvais ciseau qu’elle avait trouvé ; déjà sa tête y passait aisément, et de son linge elle avait composé une corde plus que suffisante à franchir l’élévation du bâtiment ; lorsqu’on lui avait pris ses hardes, elle avait eu soin, ainsi que nous croyons l’avoir dit, de retirer sa petite fortune ; elle l’avait toujours soigneusement cachée ; en partant elle la remit dans ses cheveux, et dès qu’elle crut ses compagnes couchées, elle passa dans son cabinet. Là, dégageant le trou qu’elle avait soin de boucher tous les jours, elle lia la corde à l’un des barreaux qui n’était point endommagé, et se laissant glisser, par ce moyen elle eut bientôt touché terre ; ce n’était point là ce qui l’avait embarrassé le plus ; les six enceintes de haies vives dont Omphale lui avait parlé l’intrigaient bien différemment.

Une fois en bas, elle reconnut que chaque espace ou allée circulaire laissée d’une haie à l’autre, n’avait pas plus de six pieds de large, et c’était cette proximité qui faisait croire au premier coup-d’œil que tout ce qui se trouvait dans cette partie n’était qu’un massif de bois. La nuit était fort sombre ; en tournant cette première allée circulaire, elle parvint à la hauteur de la fenêtre du grand caveau où se faisaient les orgies funèbres ; y voyant beaucoup de lumières, elle fut assez hardie pour s’en approcher, et là, elle entendit très-distinctement Jérôme dire à l’assemblée : Oui, mes amis, je vous le répète, il faut maintenant que Justine y passe la première, rien n’est plus certain ; j’espère ne pas trouver un seul opposant à ma proposition. Pas un, bien certainement, répondit Antonin, ami de Severino ; je l’ai secourue, protégée jusqu’à ce moment-ci, parce qu’elle plaisait à cet honnête compagnon de nos débauches ; mes motifs d’intérêt cessant, je deviens le premier à vous demander avec instance que cet avis passe sans réclamation. Il n’y eut qu’une voix : quelques-uns furent même d’avis de l’envoyer chercher à l’instant ; mais toute réflexion faite, on prétendit qu’il fallait remettre à quinzaine. O Justine ! quel saisissement s’empara de ton ame en entendant ainsi prononcer ta sentence ! malheureuse fille ! peu s’en fallut que tu n’eus plus la force de faire un pas. Recueillant néanmoins toute son énergie, elle se hâte, et continue de tourner jusqu’à ce qu’elle se trouve à l’extrémité du souterrain ; ne rencontrant point de brèche, elle se résout d’en faire une ; elle avait conservé le ciseau dont nous avons parlé ; munie de cette arme, elle travaille ; ses mains se déchirent, rien ne l’arrête ; la haie avait plus de deux pieds d’épaisseur ; elle l’entrouvre ; la voilà dans la seconde allée. Quel est alors son étonnement de ne sentir à ses pieds qu’une terre molle et flexible, dans laquelle on enfonce jusqu’à la cheville ? Plus elle avance, plus l’obscurité devient profonde. Curieuse de connaître la cause de ce changement du sol, elle tâte : juste ciel ! c’est la tête d’un cadavre qu’elle saisit ! Grand Dieu ! s’écrie-t-elle épouvantée, tel est ici, sans doute, on me l’avait bien dit, le cimetière où ces bourreaux jettent leurs victimes ; à peine prennent-ils le soin de les couvrir de terre. Ce crâne est peut-être celui de ma chère Omphale, ou celui de cette malheureuse Octavie, si belle… si douce… si bonne, et qui n’a paru sur la terre que comme les roses dont ses attraits étaient l’image. Moi-même, hélas ! dans quinze jours c’eut été là ma place, je n’en saurais douter, je viens de l’entendre… Que gagnerai-je à aller chercher de nouveaux revers ? n’ai-je pas commis assez de mal ?… ne suis-je pas devenue le motif d’un assez grand nombre de crimes ? Ah ! remplissons ma destinée… Asyle de mes amies, ouvres-toi pour me recevoir ! C’est bien quand on est aussi délaissée, aussi pauvre, aussi abandonnée que moi, qu’il faut se donner tant de peines pour végéter quelque tems de plus parmi des monstres ? Mais, non, je dois venger la vertu dans les fers ; elle l’attend de mon courage ; ne nous laissons point abattre avançons ; il est essentiel que l’univers soit débarrassée de scélérats aussi dangereux que ceux-ci. Dois-je craindre de perdre six hommes, pour sauver les milliers d’individus que leur férocité sacrifie ? Elle perce la haie ; celle-ci est plus épaisse que l’autre : plus elle avance, plus elle les trouve serrées. La brèche se fait pourtant ; mais un sol ferme se trouve au-delà ; et notre héroïne parvient au bord du fossé, sans avoir trouvé la muraille dont Omphale lui avait parlé ; il n’y en avait sûrement point : il est vraisemblable que les moines ne le disaient que pour effrayer davantage.

Moins enfermée au-delà de cette sextuple enceinte, Justine distingue mieux les objets. L’église et le corps-de-logis qui s’y trouvent adossés se présentent aussi-tôt à ses regards : le fossé bordait l’une et l’autre ; elle se garde bien de chercher à le franchir de ce côté ; elle longe les bords ; et, se voyant en face de l’une des routes de la forêt, elle se résout de le passer là, et de se jeter dans le chemin qu’elle voit, dès qu’elle aura remonté l’escarpement. Ce fossé était très-profond, mais sec : comme il était revêtu de brique, il n’y avait nul moyen de se laisser glisser ; elle se précipite donc. Un peu étourdie de la chûte, elle est quelques instans avant que de se relever ; elle se redresse enfin, poursuit, et atteint l’autre bord sans obstacle : mais, comment le gravir ? À force de chercher un endroit commode, elle en découvre un où quelques briques démolies lui donnent à-la-fois et la facilité de se servir des autres comme d’échelons, et celle d’enfoncer, pour se soutenir, la pointe de son pied dans la terre. Elle était déjà presque sur la crête, lorsque, tout s’éboulant sous elle, elle retombe dans le fossé, couverte des débris que sa chûte entraîne ; elle se croit morte. Cette chûte-ci, faite involontairement, avait été plus rude que l’autre ; les matériaux qui l’avaient suivis l’avaient même blessée en quelques endroits de son corps : elle était exactement fracassée. Oh ! Dieu ! dit-elle au désespoir, n’allons pas plus avant, restons là ; ce qui m’arrive est un avertissement du ciel… il ne veut pas que je poursuive ; mes idées me trompent sans doute : le mal est utile sur la terre ; et, quand Dieu le desire, c’est sûrement un tort que de s’y opposer. Mais la sage et vertueuse Justine, bientôt révoltée d’un systême, trop malheureux fruit de la corruption qui vient de l’entourer, se débarrasse courageusement des débris dont elle est couverte ; et, trouvant plus d’aisance à remonter par la brèche qu’elle vient de faire, à cause des nouveaux trous qui s’y sont formés, elle essaie encore, et se voit, en un instant, sur la crête. Tout cela l’avait écartée du chemin qu’elle avait apperçu ; mais l’ayant retrouvé des yeux, elle le gagne, et se met à fuir à grands pas. Avant la fin du jour, elle se trouve hors de la forêt, et bientôt sur ce monticule duquel elle avait jadis apperçu l’indigne maison dont elle s’échappait avec tant de plaisir ; elle s’y repose, tout en nage ; et son premier soin est de se précipiter à genoux, pour offrir à Dieu ses remercîmens, pour lui demander de nouveaux pardons des fautes involontaires qu’elle a commises dans ce réceptacle odieux du crime et de l’infamie. Des larmes amères coulent aussi-tôt de ses beaux yeux. Hélas ! se dit-elle, j’étais bien moins coupable, quand je suivis, l’année dernière, cette même route, guidée par un principe de dévotion si funestement trompé. Oh Dieu ! dans quel état puis-je me contempler maintenant !

Ces funestes réflexions un peu calmées par le plaisir de se voir libre, Justine poursuivit sa route vers Dijon, s’imaginant que ce ne pourrait être que dans cette ville où ses plaintes seraient utilement et légitimement entendues.

Elle était à sa seconde journée ; parfaitement calme sur les craintes qu’elle avait d’être poursuivie, la tête néanmoins remplie de toutes les horreurs dont elle venait d’être à-la-fois et le témoin et la victime ; il faisait chaud, et suivant sa coutume économique, elle s’était écartée du chemin pour trouver un abri où elle pût faire un léger repas qui la mît en état d’attendre le soir ; un petit bouquet de bois sur la droite du chemin, au milieu duquel serpentait un ruisseau lympide, lui parut propre à la rafraîchir ; désaltérée de cette eau fraîche, nourrie d’un peu de pain, le dos appuyé contre un arbre, elle laissait circuler dans ses veines un air pur et serein qui la délassait… qui calmait ses sens ; là, réfléchissant à cette fatalité presque sans exemple, qui, malgré les épines dont elle était entourée dans la carrière de la vertu, la ramenait toujours, quoiqu’il en put être, au culte de cette divinité et à des actes d’amour et de résignation envers l’Être-Suprême, dont elle est l’image, une sorte d’enthousiasme s’empare tout-à-coup de son ame ; hélas ! se dit-elle, il ne m’abandonne pas ce Dieu bon que j’adore, puisque je viens, même dans cet instant, de réparer mes forces ! N’est-ce pas à lui que je dois cette faveur, et n’y a-t-il pas sur la terre des êtres à qui elle est refusée ? Je ne suis donc pas tout-à-fait malheureuse, puisqu’il en est encore de plus à plaindre que moi… Ah ! ne le suis-je pas bien moins que les infortunées que je laisse dans ce repaire du vice, dont la bonté de Dieu m’a fait sortir comme par une espèce de miracle ?… Et pleine de reconnaissance elle s’était jetée à genoux pour rendre graces à l’Être-Suprême, Lorsqu’elle s’apperçut que son action attirait sur elle les regards d’une grande et belle femme, assez bien mise, qui faisait la même route qu’elle. Mon enfant, lui dit cette femme avec affectation, vous me paraissez bien profondément occupée. Il est facile de lire sur votre physionomie que quelque violent chagrin vous opprime… Et moi aussi, ma chère petite, je suis malheureuse ! daignez me confier vos douleurs, je vous ferai part des miennes, nous nous consolerons ensemble, et peut-être naîtra-t-il de cette confiance mutuelle ce sentiment si doux de l’amitié, au moyen duquel les êtres les plus infortunés apprennent à supporter leurs maux, en les partageant en frères. Vous êtes jeune et jolie, ma chère enfant, en voilà beaucoup plus qu’il ne faut pour rencontrer bien des épines dans la carrière de la vie ; les hommes sont si méchans, il n’est besoin que d’avoir ce qui peut les intéresser, pour exciter plus puissamment par cela seul, toute leur perfidie contre nous.

L’ame des malheureux s’ouvre facilement aux consolations présentées. Justine regarde celle qui l’interroge ; lui trouvant une fort belle figure, trente-six ans au plus, de l’esprit, un maintien honnête, elle lui prend la main, verse des pleurs ; et lui dit : oh ! ma chère dame. — Venez, mon ange, lui répond aussitôt avec affection madame d’Esterval, entrons dans cette hôtellerie, je la connais, nous y serons tranquilles : là vous me raconterez vos malheurs, là je vous apprendrai les miens ; et le résultat de cette douce confiance nous rendra peut-être moins infortunées.

Justine se laisse convaincre. On entre dans l’auberge ; madame d’Esterval fait les honneurs : un excellent dîner se sert aussi-tôt dans une chambre particulière, et la conversation devient plus intime.

Ma chère enfant, dit notre nouvelle aventurière, après avoir eu l’air de répandre quelques pleurs sur les malheurs de sa compagne, mes infortunes ne sont peut-être pas aussi multipliées que les vôtres, mais elles sont plus constantes, et, j’ose le dire, plus amères. Sacrifiée, dès mon enfance, à un mari que je déteste, j’ai depuis vingt ans sous mes yeux l’homme du monde qui m’est le plus en horreur, et depuis cette triste époque je suis cruellement privée du seul être qui eut pu faire le bonheur de ma vie. Le long des frontières de la Franche-Comté et de la Bourgogne règne une vaste forêt au fond de laquelle mon mari tient une auberge, assez commode à rencontrer pour ceux qui traversent cette route ignorée ; mais, juste ciel ! faut-il vous l’avouer, ma chère ? ce misérable, abusant de la position isolée de ce réduit obscur, vole, pille, égorge tous ceux qui ont le malheur de s’arrêter chez lui. — Vous me faites frémir, madame ; grand Dieu ! ce monstre assassine ? — Chère fille, prends pitié de ma honte et de mes infortunes ; je serais moi-même égorgée si je trahissais sa conduite ; puis-je d’ailleurs essayer de me plaindre… je me déshonore en voulant flétrir mon époux. Oh ! Justine, je suis la plus malheureuse des femmes, il ne me reste pour toute consolation, que d’attacher, si je le puis, à mon triste sort, quelque honnête créature comme toi, par le moyen de laquelle je réussirais peut-être à ravir aux fureurs de ce monstre la plus grande partie de ses victimes ; de quelle nécessité me deviendrait une telle femme ? elle serait la douceur de ma vie, l’égide de ma conscience, mon appui, ma ressource dans l’état affreux où je suis… Aimable enfant, si je pouvais t’inspirer assez de pitié… assez de confiance pour t’engager à t’unir à mon sort… Ah ! tu serais bien plus mon amie que ma domestique ; ce ne serait pas des gages que je t’offrirais, ce serait la moitié de ce que je possède… Eh bien ! Justine, te sens-tu le courage d’accepter ce que je te propose ? la certitude de contribuer à d’aussi bonnes actions enflamme-t-elle tes nobles sentimens de vertu ? et pourrai-je enfin me flatter d’avoir découvert une amie ? Un verre de vin de Champagne fut avalé de part et d’autre avant que Justine ne prononçât, et cette liqueur enchanteresse, dont la propriété singulière détermine à-la-fois dans l’homme et tous les vices et toutes les vertus, dicta bientôt à la sage Justine de ne pas abandonner au malheur une femme aussi intéressante que celle que lui procurait la fortune. Oui, madame, dit-elle à sa nouvelle amie ; oui, comptez-y, je vous suivrai par-tout : ce sont des occasions de vertus que vous m’offrez ; quelles graces n’ai-je pas à rendre à l’Éternel, de ce qu’il me met à même d’exercer avec vous cette faculté si active de mon cœur ! qui sait, si à force de bons conseils, de patience, et d’excellens exemples, nous ne parviendrons pas à corriger votre mari ; les prières que nous adresserons au ciel seront si ardentes !… Ah ! flattons-nous de réussir un jour !… Et madame d’Esterval appercevant, à ces mots, un crucifix, se jette avec componction aux pieds de l’idole : « Dieu des Chrétiens, s’écrie-t-elle en larmes, que de remercîmens je te dois d’une telle rencontre, conserves-moi long-tems cette amie, et récompenses-la de son zèle » !

On sort de table ; madame d’Esterval paie amplement toute la dépense, et voilà nos deux femmes en marche.

Il y avait de l’hôtellerie d’où l’on partait, à celle de d’Esterval, environ quinze lieues, dont six devaient se faire dans le plus épais de la forêt. Rien de paisible comme cette marche, rien d’intéressant, de tendre, de vertueux comme tout ce qui fut dit en la faisant ; rien d’agréable comme tous les projets qui s’y concertèrent. On arrive à la fin.

En parlant de la situation de l’auberge que tenait d’Esterval, sa chère épouse n’avait fait que l’esquisser. Il n’était pas possible de voir une retraite plus sauvage. Absolument enfoncée dans le creux d’un ravin hérissé de hautes-futaies, on ne se doutait de l’existence de cette maison, qu’au moment où l’on y entrait. Deux dogues monstrueux en gardaient la porte ; et ce fut d’Esterval lui-même, à la tête de deux grosses servantes, qui vint recevoir sa femme et Justine. Quelle est cette créature, dit le farouche hôtellier en regardant la compagne de son épouse ? C’est ce qu’il nous faut, mon fils, répond la d’Esterval, d’un ton qui commence à faire ouvrir les yeux de notre malheureuse aventurière, et à lui faire comprendre qu’il y avait bien plus d’intelligence entre elle et son mari, que celle-ci n’avait voulu le laisser d’abord appercevoir. Ne la trouves-tu pas jolie ? — Oui, sacre-Dieu ! je la trouve telle ; et cela foutera-t-il ? — Dès qu’elle entre chez toi, n’en es-tu pas le maître ? Et Justine, tremblante, fut introduite avec sa conductrice, dans une salle basse, où le patron, après avoir un instant causé bas avec son épouse, revint tenir à notre héroïne à-peu-près le discours suivant : « De toutes les aventures qui ont pu vous arriver dans le cours de votre vie, ma chère enfant, lui dit-il, celle-ci sans doute vous paraîtra la plus singulière. Dupe de votre enthousiasme imbécille, pour la vertu, vous vous vous êtes trouvée prise, à ce que m’apprend ma femme, dans beaucoup de piéges, où l’on vous captivait par la force ; vous n’allez l’être ici que par l’opinion. Là, vous étiez l’objet de beaucoup de crimes, sans participer à aucun ; vous les partagerez tous ici, sans pouvoir vous en empêcher ; vous y coopérerez librement ; vous serez obligée d’y participer, et sans qu’on vous y contraigne autrement que par des chaînes morales et par vos vertus. Monsieur ! monsieur ! s’écria la bonne Justine, oh monsieur ! êtes-vous donc sorcier ? Non, reprit d’Esterval, je ne suis qu’un scélérat, assez singulier sans doute, mais dont les penchans et les crimes n’ont rien de plus particulier que ceux de beaucoup de gens, qui parcourent comme moi la carrière des vices, par des moyens semblables au fond, mais différens pourtant par les formes. Je suis scélérat par libertinage ; assez riche pour me passer du métier que je fais, je ne l’exerce que pour l’intérêt de mes passions ; elles s’en irritent si prodigieusement, que je ne bande uniquement qu’aux actions du vol et du meurtre ; elles seules ont l’art de m’enflammer. Aucune autre espèce de préliminaire ne déterminerait en moi la situation utile à la jouissance : je n’ai pas plutôt commis l’un ou l’autre de ces crimes que mon sang bouillonne, que mon vit dresse, et qu’il me faut absolument des femmes. La mienne alors ne me suffisant pas, je lui substitue quelques servantes, ou les jeunes et jolis objets que le hasard nous fait rencontrer. S’ils n’arrivent pas, madame d’Esterval va me les chercher… C’est une excellente créature, Justine, que cette femme-là ; douée des mêmes goûts et des mêmes fantaisies que moi, elle aide mes opérations, et nous en recueillons tour-à-tour les fruits. — Quoi ! dit Justine, avec une surprise mêlée de douleur ; quoi ! madame d’Esterval m’a trompée ! — Oui certes, si elle s’est montrée vertueuse ; car il est sans doute difficile de voir une femme plus corrompue ; mais il fallait vous séduire : la fraude et l’imposture étaient nécessaires. Vous servirez donc en ces lieux les plaisirs de ma femme et les miens, et… Ah ! voici mon ange, voici ce qui va vous faire frémir : vous serez la Circé des voyageurs qui passent ici ; vous les amadouerez, les enchaînerez, vous les servirez, vous flatterez toutes leurs passions pour rendre leur défaite plus sûre… afin que nous les égorgions plus facilement après. — Et vous vous êtes flatté, monsieur, que je resterais dans cette infernale maison ? — J’ai plus fait, Justine, je vous ai dit qu’après que vous seriez instruite, il vous deviendrait difficile de fuir, et que vous resteriez ici de plein gré… parce qu’il vous serait impossible de ne pas vouloir y rester. — Expliquez-vous, monsieur, je vous conjure. — Je vais le faire : écoutez-moi, et redoublez d’attention, je vous prie… Mais dans ce moment un grand bruit s’étant fait entendre dans la cour, d’Esterval fut obligé de s’interrompre pour aller recevoir deux marchands à cheval, suivis d’autant de mulets richement chargés, et qui se dirigeant vers la foire de Dôle, venaient coucher dans ce coupe-gorge.

Nos voyageurs parfaitement reçus, furent aussi-tôt servis, rafraîchis, débottés ; et d’Esterval les voyant attendre leur souper assez tranquillement, revint terminer l’instruction de Justine.


Il n’est pas nécessaire de vous dire, ma chère enfant, reprit l’étonnant personnage, qu’avec les goûts que je viens de vous avouer, je dois avoir d’autres singularités dans l’esprit ; et voici celles qui assaisonnent étonnamment mes passions. Je veux que les voyageurs qui périssent par mes mains soient prévenus de mes projets ; je me plais à les savoir convaincus qu’ils sont chez un scélérat ; je veux qu’ils se mettent en état de défense ; je prétends, en un mot, les vaincre par la force ; cette circonstance m’irrite ; c’est elle qui enflamme mes sens, elle, en un mot, qui me fait bander en sortant delà, au point qu’un être à foutre, de quelque âge ou de quelque sexe qu’il puisse être, me devient absolument nécessaire : tel est, mon ange, le rôle que je vous destine ; c’est vous qui ferez de très-bonne foi l’impossible pour faire évader les victimes, ou pour les engager à la défense ; je vais vous dire bien plus : votre liberté est à ce prix ; si vous en faites échapper une seule, vous pourrez vous sauver avec elle ; je vous proteste de ne pas vous poursuivre ; mais, si elle succombe, vous resterez ; et, comme vous êtes vertueuse, je n’ai pas tort, vous le voyez, de vous dire que vous resterez du meilleur de votre cœur ; car l’espoir de soustraire un de ces malheureux à ma rage, vous captivera sans cesse ; si vous vous échappiez de chez moi, certaine que je continue ce métier, vous emporteriez le regret mortel de n’avoir pas essayé de sauver ceux qui succomberont après votre départ ; vous ne vous pardonneriez jamais d’avoir manqué l’occasion de cette excellente œuvre ; et, comme je vous le dis, l’espoir d’y réussir un jour vous enchaînera nécessairement toute la vie ; me direz-vous que tout cela est inutile, et que sans autant de précautions, vous vous esquiverez dès les premiers jours pour aller vous plaindre et me dénoncer. À quel point je serais mal-adroit, ma chère, si je n’avais réponse à cette objection… si je ne la détruisais pas victorieusement d’un mot ; écoutez-moi, Justine : il n’y a pas de jours où je ne tue ; vous en serez six avant que de parvenir au tribunal le plus voisin ; voilà six victimes que vous aurez laissé périr, pour essayer de me faire prendre ; voilà dans l’hypothèse d’une chose impossible, (parce que je fuis à l’instant où vous manquez de la maison), voilà, dis-je, six victimes de sacrifiées dans le plus ridicule espoir. — Moi, cause de leur perte ? — Oui, car vous auriez pu sauver l’une de ces victimes, en la prévenant ; et en la sauvant, vous sauviez les autres. Eh bien ! Justine, ai-je tort de dire que je vous enchaînerais par l’opinion ; fuyez, si vous l’osez, maintenant… fuyez, vous dis-je, voilà toutes les portes ouvertes. Oh ! monsieur, dit Justine abattue, dans quelle position votre méchanceté me place. — Je le sais bien, elle est affreuse ! et delà naît un des plus puissans véhicules de mes exécrables passions. Je me plais à vous faire partager le mal sans que vous puissiez l’empêcher ; j’aime à vous enchaîner par vertu au sein du crime et de l’infamie ; et quand je vous foutrai, Justine, car vous comprenez bien que j’en viendrai là, cette délicieuse idée sera l’une de celle qui me fera le plus délicieusement décharger. — Comment, monsieur, il faudra que je me soumette ?… — Oh ! à tout Justine, absolument à tout. Si vous êtes assez adroite pour faire échapper la victime, tout est dit puisque vous vous évadez avec elle ; mais si elle succombe, vos mains se teindront de leur sang ; vous les volerez, vous les égorgerez, vous les dépouillerez avec moi ; vous étendant après sur leurs sanglans cadavres, je vous y foutrai toute nue. Que de motifs n’aurez-vous donc pas pour les sauver ? Que d’art, que d’habileté, vos vertus et vos intérêts vont vous faire employer pour les soustraire à mes poignards ! O Justine ! jamais ces sublimes vertus que vous professez, ne se seront trouvées dans un plus beau jour, jamais plus belle occasion ne se sera présentée de vous montrer digne de l’estime et de l’admiration des honnêtes-gens.

Il est très-difficile de rendre la situation dans laquelle se trouva notre héroïne, lorsqu’après l’avoir quittée pour vaquer aux soins de sa maison, d’Esterval l’eut un instant abandonnée à toute l’horreur de ses réflexions.

« Oh grand Dieu ! s’écria-t-elle, je croyais que la scélératesse avait épuisé sur moi toutes ses recherches, et qu’après tout ce que mon sort m’a fait éprouver dans ce genre, il ne pouvait rien lui rester de neuf à me faire sentir… je me trompais… voici des raffinemens sans exemples, voilà des détours de cruauté qui, je le parierais, doivent être inconnus dans le sein même des enfers : cet homme exécrable a raison, en me sauvant tout de suite pour le faire prendre, je n’y réussirais sûrement pas dès le premier jour, et dès ce soir, peut-être, je puis arracher à la mort les deux voyageurs qui viennent d’arriver. — Mais, poursuivit-elle, si dans un an ou deux je vois qu’il me devienne impossible de jamais sauver les victimes, ne ferai-je pas bien mieux alors d’aller dénoncer ce coquin ?… Ah ! jamais jamais, il l’a dit, il s’échappera si-tôt qu’il me verra libre… massacrera, en s’évadant, tout ce qui pour-lors se trouvera d’étranger chez lui, et ce seraient peut-être ceux-là dont j’aurais pu sauver le jour… Le monstre… il a bien raison, c’est par l’opinion qu’il m’enchaîne ; je serais bientôt éloignée, si je n’avais autant de sagesse, et c’est à force de vertus que je vais devenir criminelle. Être-Suprême, devrais-tu donc permettre que le bien dût engendrer autant de mal ? est-il de ta justice de souffrir que la vertu conduise aux malheurs ? Quel découragement l’histoire de ma vie va porter dans toutes les ames, si jamais elle est publiée ! O vous qui pourriez la savoir un jour, ne la divulguez point, je vous en supplie, vous porteriez le désespoir dans le cœur de tous ceux qui chérissent le bien, et vous inviteriez nécessairement au crime, en offrant ainsi ses triomphes ».

Justine pleurait à chaudes larmes, en se livrant à ces douloureuses pensées, lorsque madame d’Esterval vint tout-à-coup les interrompre. — Oh ! madame, lui dit-elle en l’apperçevant, à quel point vous m’avez trompée ! Cher ange, lui répondit cette mégère en cherchant à la caresser, il le fallait bien pour t’avoir. Mais, consoles-toi, Justine, tu t’accoutumeras facilement à tout ; je suis bien persuadée que dans quelques mois l’idée même de nous quitter, ne se présentera pas à ton esprit… Baises-moi, mignonne, tu es extrêmement jolie, et j’ai la plus grande envie de te voir aux prises avec mon époux. — Eh quoi ! madame, vous autorisez de telles horreurs ? — Il n’y en a aucune à partager les goûts de son mari ; il me le rend d’ailleurs, il est difficile de voir une plus intime liaison ; nous volons mutuellement au-devant de tout ce qui nous fait plaisir ; et comme nous avons les mêmes goûts… les mêmes moyens, nous nous satisfaisons l’un et l’autre. — Comment madame, le vol, le meurtre ? — Font mes plus doux amusemens, ma mie ; rien n’enflamme mes passions comme ces épisodes, et tu verras de quelle énergie sont nos jouissances, quand nous les goûtons ivres de sang, — Et ces servantes qui sont ici, madame, sont-elles aussi chargées d’avertir les voyageurs ? — Ce devoir honorable n’est réservé qu’à toi ; connaissant tes heureux principes, nous avons voulu les mettre en action ; les filles dont tu parles, sont nos complices, élevées dans le crime, le chérissant presqu’autant que nous, elles sont loin de l’envie d’en faire évader les victimes. Tu verras quelquefois mon mari s’en servir, mais sans aucune familiarité ; toi seule sera notre confidente ; toi seule sera l’amie de la maison ; ces créatures te serviront comme elles nous servent ; et c’est à notre table, et non pas à la leur que tu mangeras toujours. — Oh ! madame, qui aurait pu croire qu’une personne aussi respectable que vous paraissiez l’être, pût se livrer à des atrocités de cette espèce ? N’emploies donc point de telles expressions, dit madame d’Esterval en riant de pitié ; il n’y a rien que de très-simple à ce que nous faisons, jamais l’on ne s’écarte de la nature quand on suit ses penchans ; et je te réponds que c’est d’elle seule, que nous avons reçu, mon époux et moi, tous ceux où nous nous livrons.

Allons, Justine, à l’ouvrage, dit aussi-tôt d’Esterval en accourant ; voilà nos marchands à souper, vas les voir, jases avec eux, préviens-les, tâches de les sauver, et sur-tout livres-toi, s’ils te desirent ; n’oublies pas que c’est le meilleur moyen de leur inspirer de la confiance.

Pendant que Justine exécute sa commission de la manière dont nous l’expliquerons tout-à-l’heure, mettons nos lecteurs au fait et des horribles coutumes de cette maison, et des personnages que notre héroïne y trouve.

  1. Rusma, pierre minérale, atramentaire ; on en trouve des mines en Galatie. Le grand-seigneur s’en fait un revenu de 30 mille ducats par an. Il est très-rare en France, et ne s’y vend qu’au poids de l’or. Il ne reste aucun vestige de poil aux endroits où on l’a employé.
  2. Voyez page 147 du deuxième volume.