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La folie érotique/La perversion sexuelle/Les Intervertis

Librairie J.-B. Baillière et Fils (p. 150-157).

IV

les intervertis


Il est des individus qui, malgré le développement normal et le fonctionnement régulier de leurs organes génitaux, n’éprouvent aucune attraction, mais bien plutôt de la répulsion pour les personnes du sexe opposé au leur, et dont l’appétit génital ne se réveille qu’en présence des personnes de leur propre sexe. Dans ce cas, par ses appétits vénériens, un homme se sent femme vis-à-vis d’un autre homme, une femme se sent homme vis-à-vis d’une autre femme.

C’est l’histoire de cette anomalie que Westphal a signalée il y a quelques années, sous le nom de Instinct sexuel interverti ou sexualité contraire.

Le véritable auteur de cette description est un haut fonctionnaire hanovrien, Carl Heinrich Ulrichs, qui, sous le pseudonyme de Numa Numantius, a raconté sa propre histoire. Il a formulé à cet égard une théorie fort ingénieuse. Il suppose que de temps en temps, par une méprise du Créateur, une âme de femme se trouve incluse dans le corps d’un homme. Doctrine fort orthodoxe, car on sait que les théologiens admettent que c’est au quatrième jour de la vie intra-utérine que l’âme vient habiter le corps ; jusque-là le fœtus est un corps sans âme.

On comprend sans peine la gêne que doit éprouver une âme féminine emprisonnée dans un corps masculin. Ses aspirations, ses penchants, son amour sont dirigés vers le sexe différent quant à l’âme, mais identique quant au corps. À ces organisations malheureuses, l’auteur donne le nom de Urninge, tandis que les Dioninge sont de vrais hommes.

Sans nous préoccuper de ces digressions fantaisistes, nous pouvons admettre la réalité du fait, observé, en Allemagne, par Westphal et Krafft Ebing, en Angleterre, et, en Amérique, par de nombreux aliénistes, et, en France, par Legrand du Saulle[1], ainsi que par MM. Charcot et Magnan[2].

Les intervertis peuvent appartenir à l’un et à l’autre sexe, mais cette perversion est beaucoup plus fréquente chez l’homme que chez la femme.

Les sujets de cette espèce ont souvent un beau développement physique, ils sont grands, forts, bruns ; le système pileux est bien développé, la force musculaire considérable, les organes génitaux bien constitués. On prétend que chez eux les manifestations de l’appétit sexuel sont précoces, on assure qu’ils aiment la toilette, qu’ils sont très soigneux de leur personne, épilent minutieusement leurs joues, portent des bagues, ont des allures théâtrales, se regardent fréquemment dans un miroir et parlent un langage plein d’affectation.

Mais ce qui constitue un caractère plus important, c’est qu’ils ne versent presque jamais dans la pédérastie, qui leur inspire une vive répulsion. S’ils ne se contentent, pas toujours d’un amour platonique, ils recherchent les embrassements tendres et les caresses passionnées, mais ils ne vont pas plus loin.

Pour la plupart de ces organisations de constitution névropathique avec faiblesse irritative du système génital, la vie sexuelle anormale se réveille de bonne heure, même dans l’enfance, et l’on voit l’enfant dédaigner les jeux de son âge pour préférer ceux du sexe opposé.

Presque toujours, ils ont des antécédents héréditaires ; presque toujours, ils présentent quelques troubles intellectuels parmi lesquels on signale la folie du doute, la manie de compter les objets ou de refaire plusieurs fois le même chemin.

Mais ils savent toujours ce qu’ils font, ils sont atteints de folie avec conscience.

D’après Westphal[3], ces malades ont la conscience douloureuse de leur situation anormale.

Krafft Ebing au contraire, pense qu’ils se trouvent heureux de leur état et qu’ils sont malheureux seulement des obstacles que l’opinion et la loi opposent à leur penchant.

Numa Numantius estime que la proportion des intervertis est de 1 sur 500. J’ignore sur quels renseignements il a pu baser cette statistique ; en effet, le nombre des cas qui nous sont connus ne dépasse guère une trentaine ; il est vrai que nous ignorons ce qui se passe derrière le mur de la vie privé.

La société, la loi, partent d’un principe faux, lorsqu’elles confondent ces malades avec les pédérastes.

La pédérastie est un vice qui résulte d’un motif réfléchi, déterminé, et c’est avec raison que la pudeur publique s’en révolte et que la loi le flétrit.

L’interversion sexuelle n’est ni un vice, ni une passion immorale, mais un penchant maladif qui a le caractère de l’impulsion, de l’instinct ; c’est une tendance instinctive et congénitale, c’est la seule manière dont un individu mal organisé puisse manifester sa vie sexuelle.

Il faut que l’opinion publique et la législation comptent avec des faits irrécusables et qu’elles tracent une ligne de démarcation entre l’interversion sexuelle et la pédérastie.

J’ai terminé, messieurs, le tableau de la folie érotique.

En vous conduisant sur ce terrain difficile, je n’ai pas eu, je le répète, l’intention de satisfaire une curiosité malsaine ; j’ai voulu vous montrer l’une des manifestations les plus remarquables de ces délires partiels, dont la connaissance est indispensable aux aliénistes qui veulent remplir dignement le rôle d’experts auquel la justice peut les appeler.

J’espère que vous ne regretterez point le temps que nous avons employé à parcourir cette province de l’aliénation mentale et à développer les considérations d’ensemble qui découlent des faits cliniques dont je vous ai tracé l’histoire.


FIN
  1. Legrand du Saulle, Les Hystériques, état physique et état mental. Paris, 1883.
  2. Charcot et Magnan, Archives de Neurologie. 1882, nos 7 et 12.
  3. Les travaux de Westphal et de Krafft Ebing ont été analysés par le Dr Hildenbrand, Ann. Méd. psych., 1881.