La folie érotique/L’érotomanie ou la folie de l’amour chaste

Librairie J.-B. Baillière et Fils (p. --48).

I


L’ÉROTOMANIE
ou
LA FOLIE DE L’AMOUR CHASTE


C’est à l’érotomanie simple que je veux consacrer cette première étude, et pour rester fidèle aux habitudes cliniques de notre enseignement, c’est par l’histoire détaillée de deux malades que les hasards de la clinique ont mis à notre portée, que je veux commencer.

Notre premier malade[1] est un jeune homme de trente-quatre ans, et si je dis un jeune homme, c’est parce qu’il a l’air plus jeune que ne le comporterait son âge. De petite taille et vigoureusement constitué, il a conservé sur sa physionomie les attributs de la jeunesse et on ne lui donnerait certainement pas l’âge indiqué par son extrait dé naissance.

Fils d’un professeur de dessin, il a reçu une éducation assez complète ; il est bachelier, et jusqu’à l’époque de son entrée à Sainte-Anne, il exerçait les fonctions de professeur de latin dans une institution de jeunes gens. Comme vous le voyez, il tenait un rang fort honorable dans la société et cependant il est profondément aliéné depuis de longues années. Il n’est pas inutile de rappeler en quelques mots sa biographie.

Il a eu des convulsions dans l’enfance. Son intelligence, assez précoce d’ailleurs, a suivi une courbe assez irrégulière : elle était tantôt ouverte, tantôt fermée.

Le caractère est faible, sans ressort, aisément influencé.

Dès l’âge de six ans, nous voyons poindre des prédispositions à son état actuel ; il avait, dit-il, quelques idées lubriques, mais au milieu d’une ignorance absolument complète, il n’a pas tardé à contracter des habitudes de masturbation accouplées à des conceptions fort singulières, dont nous parlerons tout à l’heure.

À vingt ans, il est soumis à la conscription et incorporé dans l’infanterie de marine ; on l’envoie à Brest, il y prend assez rapidement des habitudes d’ivrognerie ; mais sous les autres rapports, il se conduit en bon militaire, sauf quelques petites infractions au règlement. Devenu caporal, il a été cassé de son grade par suite de libations exagérées.

Mais, en 1870, il a rempli très honorablement son devoir de soldat ; présent avec l’infanterie de marine aux batailles de Mouzon, de Bazeilles et de Sedan, où ce corps sur dix mille hommes en a laissé quatre mille sur le terrain, il s’est très vaillamment comporté. Fait prisonnier avec toute l’armée à Sedan, il s’est évadé, au moment d’entrer en Prusse, au risque de sa vie, par un prodige de courage et d’adresse ; rentré dans ses foyers, il s’y est reposé quinze jours, puis il est reparti pour l’armée, afin, disait-il, de venger ses frères.

Après la fin de la lutte, il est envoyé à la Guadeloupe ; il y reste dix-huit mois, il y contracte les fièvres paludéennes et rentre fort malade en Europe. Une fois rétabli et libéré du service, il entre comme professeur de latin dans une institution privée.

Vous le voyez, sauf la tache de l’ivrognerie, l’existence de ce jeune homme a été non seulement honorable, mais héroïque. Et, cependant, pendant tout cet espace de temps, pendant qu’il servait si vaillamment sous les drapeaux, il était absolument fou.

Il s’agit d’une vraie monomanie ; car si jamais on peut prononcer ce mot, c’est bien certainement dans le cas présent.

D’abord notre homme affirme qu’il est resté vierge de tout contact féminin ; assertion étrange pour un ancien soldat d’infanterie de marine qui se grisait volontiers avec ses camarades. Et cependant nous croyons absolument qu’il dit la vérité, car son récit est parfaitement en rapport avec ses idées.

Cet homme vierge a été assujetti pendant toute sa vie à des préoccupations obscènes. Constamment préoccupé de l’idée de la femme, il ne voyait absolument dans son idéal que les yeux. C’est là qu’il trouvait l’expression de toutes les qualités qui doivent caractériser la femme ; mais enfin ce n’était point assez ; et comme il fallait absolument en venir à des idées d’un ordre plus matériel, il avait cherché à s’éloigner le moins possible des yeux qui constituaient son centre d’attraction ; et dans son inexpérience absolue il avait placé les organes sexuels dans les fosses nasales. Sous l’empire de ses préoccupations, il avait tracé des dessins étranges. Les profils qu’il esquissait, et dont il nous a montré quelques exemplaires, reproduisaient assez exactement le type grec, sauf en un seul point qui les rendait irrésistiblement comiques. Mais comme il n’avait mis personne dans la confidence, il a pu mener une vie régulière et tranquille jusque vers la fin de l’année 1880.

Il était, nous l’avons déjà dit, professeur dans une institution privée ; et on l’avait chargé de conduire les élèves en omnibus à la pension.

Dans une de ses promenades il rencontre son idéal en la personne d’une jeune fille habitant le quartier, il aperçoit une forêt de cheveux au-dessous desquels se dessinent des yeux immenses.

À partir de ce moment son destin est fixé, il est décidé dans son esprit qu’il épousera la belle inconnue ; il s’assure de son domicile et sans plus d’ambages il monte chez elle et se fait annoncer. Il est reçu par la mère à laquelle il demande catégoriquement la main de sa fille. On le jette à la porte, ce qui ne modifie nullement ses sentiments ; il se représente une seconde et une troisième fois ; il finit par être arrêté et conduit à la préfecture.

Arrivé à la clinique de Sainte-Anne, il se présente à nous dans un état de délire complet ; il parle avec onction de ses amours ; il insiste sur la pureté de ses sentiments et veut être examiné publiquement à la clinique, devant tous les élèves, en état de nudité, pour prouver qu’il a conservé sa virginité.

Sous tous les autres rapports son intelligence paraît régulière. Il parle avec bon sens et modestie de sa vie passée, sans tirer vanité de ses belles parties ; il reconnaît ses défauts et convient qu’il a eu tort de s’abandonner à ses penchants alcooliques.

Il ne se fait aucune illusion sur sa position sociale et nous déclare avec la plus parfaite bonhomie qu’il gagne cinquante francs par mois dans l’institution à laquelle il est attaché. Il n’en persiste pas moins dans ses projets, et paraît incapable de saisir la contradiction entre les intentions qu’il annonce et les moyens dont il dispose pour les réaliser.

Les sentiments moraux n’ont subi aucune atteinte. Il parle avec le plus grand respect de son père, et avec une vive affection de ses autres parents ; il ne présente aucune trace de la malveillance habituelle aux aliénés ; il n’accuse personne, il ne se connaît point d’ennemis ; il ne manifeste aucune animosité contre sa bien-aimée ; il est convaincu que s’il est enfermé à Sainte-Anne, c’est pour y passer un temps d’épreuve, et se rendre plus digne d’elle. C’est ainsi que dans les romans de chevalerie, le héros subit les plus dures humiliations pour conquérir sa dame.

Non seulement il est calme et bienveillant, mais encore il est parfaitement serviable, et c’est avec une entière bonne volonté qu’il se prête à l’instruction des jeunes enfants que nous avons à la clinique et qui sous sa direction ont accompli quelques progrès. La santé physique est assez bonne, il mange et dort bien et ne souffre nulle part.

Il est important de remarquer que ce malade a conservé une force musculaire très considérable, qui le rend dangereux pendant les accès d’agitation qu’il présente quelquefois.


Le second malade [2] est un homme de 39 ans bien constitué physiquement et ne présentant aucune de ces tares qu’on a l’habitude de rencontrer chez les aliénés héréditaires ; et cependant une hérédité des plus déplorables pèse sur lui depuis le commencement de son existence ; son père était un halluciné persécuté ; il était généralement connu dans le pays sous le nom de fou. Cet homme, mort à un âge très avancé, a eu dix-neuf enfants, dont notre malade est le treizième. Comme je l’ai fait remarquer bien souvent dans mes leçons, la longévité et la fécondité excessive chez les ascendants sont des prédispositions à l’aliénation mentale.

La mère est morte à l’âge de 95 ans ; elle était épileptique. Notre malade a subi de bonne heure la double fatalité héréditaire qui pesait sur lui. Persécuté, il l’est par son père ; épileptique, il l’est par sa mère ; cependant il a pu conserver une vive et puissante intelligence.

Cet homme a reçu une éducation supérieure. Destiné à devenir prêtre, il est entré au séminaire où il a fait de très bonnes études classiques, et s’il n’est point bachelier, c’est que ses supérieurs ne désiraient point qu’il acquît ce grade. Manquant de convictions religieuses, il quitta le séminaire pour entrer dans l’enseignement, dans l’enseignement libre, le seul qui lui fût ouvert puisqu’il n’avait aucun grade académique. Cependant, dès les premiers temps de sa vie, il avait éprouvé des phénomènes singuliers, qui ne peuvent être caractérisés que par un seul mot : ce sont des vertiges épileptiques. Ces accidents ont augmenté de plus en plus et l’ont poursuivi dans tout le cours de son existence.

Après avoir cherché à se faire une position dans l’enseignement, il l’avait quitté pour entrer dans le commerce, où il était très apprécié à cause de ses qualités de comptable ; mais, à chaque instant, des incartades venaient compromettre son avenir ; des actes étranges, insensés, venaient traverser une vie d’ailleurs très régulière. C’est ainsi qu’un jour jouant au billard il s’était oublié jusqu’au point d’uriner dans le paletot d’un de ses deux collègues. Interpellé pour ce fait, il nia avec la plus grande énergie, mais les preuves de sa culpabilité, étaient trop évidentes, et il fut congédié. Bientôt après il tomba dans la misère.

Malgré toutes ces vicissitudes, il ne paraît pas avoir jamais eu d’impulsion criminelle. Mais, au milieu de ces circonstances, un nouveau trouble se dessinait chez lui, il y a sept ans. C’est alors qu’il a commencé à éprouver des hallucinations de l’ouïe ; il entendait des injures grossières, et par degrés, il est entré dans la sphère du délire des persécutions. D’abord ses soupçons se sont portés d’une manière vague sur le monde tout entier ; puis il a fini par être interné dans divers asiles et en particulier à l’asile de Saint-Dizier ; là il a fait choix de son persécuteur dans l’honorable directeur de cet asile. Nous avons donc affaire à une épileptique, à un halluciné et à un persécuté, trois conditions qui concourent à en faire un aliéné très dangereux.

Nous relevons chez ce malade d’autres étrangetés ; d’abord notre homme est un somnambule ; certains faits qui se sont passés dans sa vie ne peuvent laisser aucun doute sur ce sujet. À diverses reprises, cet homme chargé d’un grand travail de comptabilité, s’est levé un beau matin et a trouvé son travail tout fait, comme par enchantement. Les hommes qui éprouvent de ces agréables surprises sont toujours des somnambules. Notre épileptique, notre halluciné, notre persécuté est donc aussi somnambule ; il est en même temps un impulsif. Il est atteint de cette forme de délire décrite en Amérique sous le nom de topophobie : il y a des endroits où il n’ose pas passer de peur de voir les maisons s’écrouler sur lui. Il est aussi atteint d’onomatomanie, cette curieuse défaillance intellectuelle dans laquelle les malades s’acharnent à la poursuite de noms qu’ils ne peuvent retrouver. Enfin, dans diverses circonstances, il éprouve le besoin de réciter de longues tirades classiques qui lui sont restées dans la mémoire.

Voilà donc un homme dont la vie a appartenu dès son début à l’aliénation mentale ; et cependant, jusqu’à l’époque de son premier internement, il avait rempli de la façon la plus satisfaisante tous ses devoirs de citoyen. Il a pris une part active à la campagne de 1870, il a été blessé à Sedan et, à la fin de la guerre, il avait été proposé pour le grade de sous-lieutenant.

Une circonstance toute particulière a modifié le cours de ses idées. Il se rendait un jour à ses occupations habituelles, lorsqu’il rencontra dans la rue une jeune fille qui croisa le regard avec lui et disparut. Il reçut aussitôt ce que Stendhal appelle le coup de foudre et, à partir de ce moment, il se prit d’un amour idéal pour cette jeune personne ; elle ne doit même pas savoir qu’elle est aimée ; lorsqu’on cherche à émettre des doutes sur le caractère platonique de cette passion, il éprouve une émotion qui va facilement jusqu’aux larmes. Le mariage répugne à ses pensées, il veut rester fidèle à l’objet de son amour. Cependant, l’impression que cette jeune fille a faite sur ses sens est tellement fugitive, qu’il ne peut pas se rappeler si elle est blonde ou si elle est brune.


Nous pouvons, je crois, considérer les deux cas qui viennent d’être rapportés, comme deux exemples classiques d’érotomanie : par ce mot, créé par Esquirol, on entend une affection mentale d’origine essentiellement cérébrale et dans laquelle les idées amoureuses exercent une influence prépondérante et se portent tantôt sur un être imaginaire, tantôt sur un objet réel, tantôt sur plusieurs individus à la fois.

La folie chaste, véritable type de l’ érotomanie, ne paraît inspirer que des sentiments purs, des pensées élevées, un culte exalté pour celui qui en est l’objet ; elle frappe en général les sujets déjà faibles d’esprit, soit par vice héréditaire, soit par un état congénital.

Notre premier malade, qui paraît sorti d’une lignée saine du côté paternel, est né d’une mère impressionnable et nerveuse, qui a donné des signes manifestes d’un état névropathique ; dans sa première enfance il a eu des convulsions, et c’est là un fait souvent noté chez les sujets prédisposés à ce genre de vésanie.

Notre second sujet est le treizième fils d’une très nombreuse famille dont le père, qui était un halluciné persécuté, est mort dans un âge fort avancé.

La plupart des auteurs qui ont traité ce sujet disent que les fous érotomanes sont des faibles d’esprit, d’une intelligence incomplète, irrégulière.

C’est là, je crois, une exagération ; j’ai souvent eu l’occasion d’observer des érotomanes dont l’intelligence était très distinguée. Quoi qu’il en soit, le jeune sujet chez lequel doit se développer cette folie de l’amour est ordinairement d’un tempérament assez réservé ; il se fait remarquer de bonne heure par un état singulier, par des allures étranges en société, surtout quand ils se trouvent en présence de personnes du sexe opposé.

Les choses en restent habituellement là jusqu’à l’âge de la puberté. À cette époque, il se produit un roman caressé dans les profondeurs de l’intelligence. Les dispositions morbides se développent et s’exagèrent, mais, dans la plupart des cas, les érotomanes sont d’une chastété absolue. Ils ont souvent, au point de vue génital, des conceptions absolument délirantes qui trouvent leur soulagement dans les abus solitaires. En général ils restent vierges de tout rapport sexuel et l’on peut dire que le mot érotomanie est synonyme de masturbation.

Au milieu de cette agitation confuse qui marque souvent la première période de l’adolescence, il se produit un travail de l’esprit qui aboutit à la fabrication d’un roman amoureux où l’imagination, les souvenirs, les lectures viennent apporter leur part.

Souvent, comme prétexte à cette fiction, une personne du sexe opposé paraît un instant sur la scène. Elle devient le point central du drame tout entier.

Presque toujours elle est plus âgée que le sujet, qui souvent ne l’a entrevue qu’un instant dans des circonstances absolument insignifiantes.

Une jeune fille en traversant la rue rencontre un homme qui la regarde et passe son chemin. Il n’en faut pas davantage pour la convaincre qu’il est éperdument amoureux d’elle. Sans connaître son nom, sans savoir quelle est son origine, elle en fait désormais le pivot de son existence et toutes ses pensées se rapportent à lui. Tel sera le point de départ de son délire.

Au milieu de ces rêves il se développe un état nerveux accompagné d’insomnies ou d’un sommeil pénible et tourmenté. Sans cesse inquiet, agité, poursuivi par ses idées, le malade devient incapable de tout travail sérieux et souvent il verse dans l’hypochondrie.

C’est sur ce terrain, depuis longtemps préparé, que le délire éclate enfin. Un jour le malade rencontre son idéal et dès lors la cristallisation s’accomplit : fait curieux, il s’adresse toujours à une personne d’un rang plus élevé que le sien. Ce sont des grandes dames, des princesses, des reines, qui reçoivent des hommages extraordinaires. Elles ont eu des milliers d’amoureux, tantôt discrets, tantôt entreprenants jusqu’au délire.

Tout le monde connaît l’histoire de ce malheureux page de Marie Stuart, que l’on trouva deux fois dans la chambre à coucher de la reine, caché sous son lit. La seconde fois, il paya de sa vie son admiration imprudente. En montant sur l’échafaud, il ne dit que ces mots : « Ô cruelle dame ! »

Si les reines ont eu des adorateurs, il est une reine placée au-dessus de toutes les autres et qui a eu aussi plus d’adorateurs que toutes les autres : c’est la sainte Vierge, la reine des anges et l’impératrice des cieux.

Pour qui connaît la filiation des idées dans les esprits malades, il n’est pas douteux que ce culte éthéré que bien des prêtres ont voué à la Sainte Vierge, que cette adoration qui brille dans tant d’ouvrages des théologiens les plus sérieux, sont les effets d’une érotomanie qui s’ignore elle-même ; c’est l’amour de la femme, qui parle sous les apparences de la piété, dans le culte ardent de tous ces vertueux célibataires. Leur chasteté devait les prédisposer à cette aberration.

Quelle est l’attitude du sujet vis-à-vis de l’objet de sa passion ?

À ce point de vue, on peut rencontrer des amoureux discrets qui n’aborderont jamais l’objet aimé.

Quelquefois l’amoureux timide se contente de manifester discrètement de sa flamme. Un grand nombre d’érotomanes vont jusqu’à solliciter certaines faveurs et comme la condition de la femme aimée est presque toujours supérieure à celle de l’adorateur, il en résulte souvent de cruelles déceptions.

Le sujet de notre première observation en est un exemple. Ayant demandé la main de la jeune fille dont il était épris, il fut éconduit, mais sans jamais cesser ses obsessions jusqu’au jour où la famille se décida à porter plainte et à le faire interner.

Les érotomanes de ce genre peuvent être incommodes ; ils peuvent même parfois devenir dangereux, comme le montre l’affaire Teulat, dans laquelle Lasègue figure comme accusé.

Un jeune homme était entré comme précepteur chez le duc de Broglie ; il devint amoureux de la princesse de Broglie, sa belle-fille, et donna assez de preuves de son amour et de ses désirs pour être bientôt congédié. Il continua néanmoins ses poursuites ; il se tenait constamment sur le chemin de la princesse et finit par jeter des pierres dans les fenêtres pour attirer son attention. Il fut arrêté, conduit au dépôt et soumis à l’examen de Lasègue qui le fit interner.

Plus tard, sorti de l’asile, il accusa Lasègue de séquestration arbitraire et fut très habilement défendu par Dupont (de Nemours). Lasègue se défendit lui-même et il eut quelque peine à faire comprendre aux juges la nuance qui distingue le délire érotique du délire des amants.

À ce moment nous passons le Rubicon, nous traversons la frontière qui sépare la raison de la folie et nous entrons directement dans l’aliénation mentale. L’objet aimé devient victime d’une persécution toute spéciale ; ses regards, ses gestes, ses paroles sont des preuves de l’amour qu’il porte au malade et les moindres indices sont avidement saisis.

On ramasse un fragment de journal dans la rue, on le parcourt et on y découvre des preuves manifestes.

Dans une colonne d’annonces, on trouve l’indication suivante : Marianne à Joseph ; il est évident que sous un pseudonyme la personne aimée a voulu entrer en communication avec son adorateur.

Bientôt un nouveau phénomène vient aggraver et confirmer la folie. Les hallucinations se mettent de la partie, fait important en aliénation mentale. Les plus communes sont celles de l’ouïe : le malade entend la voix de l’objet aimé, qui tantôt lui adresse des paroles entrecoupées, et tantôt lui tient de longs discours. Elles surviennent très souvent chez les érotomanes, chez les sujets dont le délire se dégage de tout alliage ; ces hallucinations peuvent donner au processus pathologique une tournure tout à fait imprévue.

L’une des malades que j’ai observées, une vieille demoiselle, qui est restée longtemps à la clinique, parvenue à un âge qui paraîtrait devoir exclure les préoccupations de cet ordre, voit un jour dans la rue un homme qui passe et la regarde : « S’il m’a regardée, dit-elle, c’est qu’il m’aime. » À partir de ce moment, loin de persécuter son amant imaginaire, elle se croit persécutée par lui : il lui parle constamment : elle s’imagine qu’on a placé dans sa chambre à coucher des téléphones à l’aide desquels il soutient avec elle de longues conversations qui se rapportent à l'objet de ses désirs, il invente des moyens machiavéliques pour s’emparer d’elle. Elle est prise de terreur, elle divague, elle délire et c’est ainsi qu’elle est amenée à Sainte-Anne ; à l’asile même, les obsessions de cet ordre continuent à se produire avec des hallucinations incessantes.

Il va sans dire que ces hallucinations portent souvent les malades à des actes absolument répréhensibles et peuvent les rendre très dangereux.

Les hallucinations de la vue sont beaucoup moins fréquentes ; celles du sens génital sont beaucoup plus communes, surtout chez la femme, qui, comme on le sait, est particulièrement sujette à ce genre d’aberrations sensorielles.

Aux conceptions délirantes que nous venons d’énumérer se joignent souvent des idées ambitieuses, surtout quand le rang de la personne aimée le comporte. La liaison rêvée par le malade deviendra l’origine de sa fortune, le point de départ d’un succès inespéré, la base de sa position sociale.

Ici le délire commence à se transformer, et l’on voit poindre presque toujours quelques idées vagues de persécution. Il semble alors que ce délire particulier ait pris la marche inverse de celle qu’il suit habituellement ; parti de l’ambition il aboutit à la lypémanie des persécutés.

Mais avant cette période, le malade s’est déjà compromis ; il adresse à l’objet de sa passion des lettres brûlantes, il épanche son délire dans des écrits insensés et passe très souvent de la parole à l’action. Notre premier malade, avec la décision d’un vieux soldat, est allé droit au but, il s’est présenté hardiment chez les parents de la jeune fille pour demander sa main ; mais en général il n’en est pas ainsi. Le plus souvent le sujet poursuit de ses obsessions discrètes ou impertinentes la personne qui occupe sa pensée, il se trouve perpétuellement sur son chemin, il la suit à la promenade, il monte la garde sous ses fenêtres.

Une dame occupant un rang très élevé a été pendant longtemps tourmentée par les poursuites d’un jeune avocat qui, sans rien dire, la suivait partout ; il l’accompagnait à distance respectueuse pendant ses sorties et lorsqu’elle rentrait chez elle, il se trouvait auprès de la porte. Plus d’une fois elle est brusquement partie pour une destination éloignée afin de se débarrasser de cette obsession incessante, mais on l’avait suivie et à peine avait-elle débarqué qu’elle se trouvait en présence de son persécuteur. Les attentions de l’érotomane ne sont pas toujours aussi discrètes, elles prennent souvent une forme plus agressive. Tantôt il jette des pierres dans les fenêtres pour annoncer sa présence, tantôt il adresse directement la parole à la personne qu’il poursuit, tantôt enfin il se porte à des agressions plus directes ; enfin, devenu complètement insupportable et ridicule, il se fait arrêter et c’est ainsi que nous le voyons arriver dans nos asiles.

Mais après la séquestration le délire continue : le sujet poursuit toujours le cours de ses idées ; il n’abandonne point sa passion, et c’est surtout alors que l’on voit se développer les complications dont je viens de signaler l’existence.

Très souvent la folie érotique s’associe au délire religieux : les grands mystiques d’autrefois nous en ont offert des exemples et nous rencontrons souvent dans nos asiles des cas absolument analogues. Il en est surtout ainsi chez les femmes, qui sont plus sujettes que les hommes à ce genre de folie ; seulement chez elles la forme du délire est alors plus discrète et plus concentrée.

Les conditions dans lesquelles se présente l’érotomanie ne sont point de celles qui sont capables de rétrocéder. Les sujets de cette espèce sont absolument incurables : un maniaque en pleine agitation, un mélancolique en pleine dépression peuvent guérir ; au contraire, pour ces malades dont l’édifice intellectuel n’est ébranlé que par un seul côté, le pronostic est très grave. Cette maladie ne guérit jamais, bien qu’elle puisse offrir des rémissions mais comme la folie religieuse à laquelle tant d’analogies la rattachent, la folie érotique, après une longue série d’oscillations, aboutit presque invariablement à la démence. Tel sera, je le crains, le sort de notre Fou par amour et de notre second malade ; ils ont déjà parcouru quelques étapes sur ce chemin.

Brusquement surpris par la nouvelle de la mort de son père qu’il affectionnait très vivement, notre premier sujet est tombé dans un état d’agitation, qui nous a forcés de le mettre en cellule ; bientôt après il est tombé dans un état de demi-stupeur.

Il en est sorti cependant à son avantage et s’est montré pendant un court espace de temps parfaitement lucide ; il semblait avoir abandonné pour toujours ses projets insensés et ne demandait qu’à sortir de Sainte-Anne pour reprendre ses occupations professionnelles.

Mais cet éclair de raison n’a pas été de longue durée, et nous le voyons aujourd’hui dans un état plus fâcheux que jamais.

Nous sommes donc forcés, à notre grand regret, de formuler ici un pronostic des plus graves et nous avons tout lieu de craindre que cette révolution aboutira comme dernier terme à la démence, dont quelques symptômes semblent déjà se montrer. Ce pronostic s’est malheureusement réalisé plus tard.


À côté de ces formes absolument pures, absolument chastes de la folie amoureuse, il est d’autres aberrations plus graves dont je vous parlerai prochainement ; mais d’abord je veux vous soumettre quelques considérations préliminaires.

Il est une heure solennelle, qui sonne presque toujours dans la vie d’un aliéniste arrivé à une certaine notoriété, c’est celle où il est appelé à déposer comme expert devant la justice et à décider de la liberté et de l’honneur de ses concitoyens. Le médecin dans cette circonstance exerce une véritable magistrature. Lorsqu’on est en présence de sujets comme les nôtres, chez lesquels la folie débute avec la naissance, lorsqu’on est en présence d’un épileptique, d’un halluciné, d’un persécuté, le problème n’est pas très difficile ; mais il n’est pas toujours aussi commode de se faire une conviction, et surtout il n’est pas toujours aisé de faire partager cette conviction au public et aux juges ; c’est surtout alors qu’on entend dire que les aliénistes voient partout des fous. Je ne suis pas suspect d’exagération sous ce rapport, et récemment j’ai exposé devant l’Académie de médecine les limites qu’il convenait de tracer à la responsabilité des aliénés atteints de ces délires partiels[3].

Il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de l’accomplir. Comment distinguer la folie érotique du délire des amoureux ? II faut s’entourer de toutes les circonstances qui ont marqué la vie de l’individu, il faut ensuite apprécier les conditions de l’acte en lui-même ; et quand vous verrez un homme poursuivre depuis longtemps un rêve insensé, par des moyens absurdes, vous pourrez, par la forme même de ces manifestions, déclarer qu’il s’agit d’un érotomane et non d’un simple amoureux.



  1. Ball., De l'Érotomanie (Encéphale, 1883. T. III, p. 129).
  2. Ball, La Folie érotique (Encéphale, 1887. T. VII, p. 188)
  3. Ball, Responsabilité partielle des aliénés. (Bulletin de l'Académie de Médecine, 7 sept. 1886 et L’Encéphale, Sept. 1886.)