La digue dorée/23

Éditions Édouard Garand (30p. 66-67).

IX


(Extrait du « Monde », extra du samedi)
GERMAIN LAFOND EST RETROUVÉ !


Comme le « Monde » a été le seul quotidien français de Montréal à le soutenir et ce, en dépit de la mauvaise volonté et des injures d’un hargneux confrère, Germain Lafond est bel et bien vivant.

C’est ce matin, à onze heures et demie, comme l’avait annoncé avec une merveilleuse précision Monsieur Morin, que notre intrépide compatriote a été rendu à l’affection de la gracieuse Pénélope qui, depuis trois ans, attendait son retour avec une foi inébranlable.

À onze heures et demie, comme nous venons de le dire, le constable en charge de la surveillance du Champ de Mars, où tous les hommes d’affaires laissent leurs autos durant leurs heures de bureaux, crut percevoir des plaintes venant d’un taxi « Feuille d’Érable » que l’on venait d’y laisser.

Le constable, qui n’avait pas encore remarqué ce taxi, et ne pouvait s’expliquer comment il avait été remisé hors de sa connaissance, s’en approcha et, à sa grande surprise, il découvrit, à l’intérieur, un homme qui paraissait endormi.

C’était Germain Lafond…

Avant d’abandonner leur victime, les bandits l’avaient chloroformée. La foule ne tarda pas à se réunir autour de l’auto et on eut besoin d’un renfort de constables pour éloigner les curieux.

Il s’écoula près d’un quart d’heure avant que l’ingénieur eût complètement repris connaissance et la première figure amie qu’il reconnut dans la foule qui l’entourait fut celle du brave Morin, ce remarquable financier que sa fidèle amitié pour l’ingénieur avait conduit comme par intuition sur le théâtre où allait se produire le coup de théâtre qui devait clore ce drame auquel il avait été si intimement mêlé et dont il avait provoqué le dénouement avec une telle maîtrise.

La scène pathétique qui suivit attira des larmes à la foule innombrable qui encombrait la place… »

En première page de tous les extras de ce jour et des numéros réguliers de tous les journaux du lundi suivant, se lisait la lettre suivante, la dernière communication de Morin à Landry :


« Mon pauvre Landry,

« Enfin tu t’y es laissé prendre, mes menaces ont atteint leur but. Laisse-moi te le dire, tu es plus imbécile encore que je ne l’aurais jamais imaginé. Tu es tombé dans le panneau, tu as délivré Lafond, tu t’es départi du précieux otage que tu détenais et que je t’aurais racheté à n’importe quel prix. Ganache ! Devant mes menaces, en face de ma puissance, si tu avais été réellement un homme fort, tu te serais cambré et j’aurais été réduit à composer avec toi. Mais tu as perdu la tête, ta conscience scélérate s’est effrayée et toi qui comptes pour si peu la vie des autres, tu fus pris de panique devant les dangers qui s’amoncelaient contre ta propre vie et pour sauver ta pitoyable existence, tu as abandonné la partie en lâche que tu es. Quoiqu’il m’en coûte de sacrifier ma vengeance, je tiens parole, va te faire pendre ailleurs !

« Adieu, ne te trouve jamais sur mon chemin, car alors, je t’écraserai sans pitié.

HENRI MORIN. »


Tout le monde connaît ce qui précède, tout le monde sait également que le même jour où Lafond était découvert inconscient dans un auto, sur le Champ de Mars, on découvrait Mouton dans un bar de la rue Saint-Paul, saoul comme trois Polonais, et ne se rappelant rien des événements qui s’étaient produits depuis le jour de son enlèvement.

Le dénouement tel que produit satisfaisait pleinement la logique populaire, en travail depuis si longtemps. Ce qu’il fallait au peuple, après cette longue attente, c’était une solution, on la lui apportait avec sa saveur de roman et de mystère et le peuple était maintenant satisfait.

Lafond et Morin étaient devenus à ses yeux en quelques sorte des héros mirifiques, des surhommes. Aussi, dès que le stock de la compagnie en formation fut offert en vente, il s’enleva avec une telle rapidité que jamais encore on n’avait vu pareil succès en notre pays.

Mais si Germain Lafond était retrouvé, le mot de l’énigme qui avait durant plus de deux mois occupé l’opinion n’en a toutefois jamais été donné. Qu’on me permette de retourner quelques jours en arrière afin de faire connaître certains faits que les journaux n’ont jamais soupçonnés.

Le jeudi matin qui a précédé la mise en liberté de l’ingénieur, j’étais à mon bureau quand un chauffeur de taxi « Feuille d’Érable » s’y présenta.

— Le Notaire Desgrèves ?

— C’est bien moi.

— On m’a prié de vous remettre cette lettre. On m’a dit d’attendre la réponse.

J’ouvris l’enveloppe et lus :


« Bien cher Notaire,

« Veuillez écrire un mot à Mademoiselle Chevrier la priant de suivre le porteur de la lettre que vous lui enverrez. Servez-vous de votre papier professionnel. Il est important que Mademoiselle Chevrier quitte la ville ce soir, il y va de sa sécurité.

« Bien à vous,

Votre compagnon de Pêche. »


Je m’empressai d’obéir. Depuis que j’avais identifié mon mystérieux ami, je n’avais plus aucun doute sur la droiture de ses intentions. Je pris une feuille de mon papier professionnel et écrivis :


« Mademoiselle Jeannette Chevrier,

En ville.


Mademoiselle,

Veuillez suivre le porteur de ce billet.

Vous êtes menacée si vous demeurez en ville. Ce Monsieur vous conduira en un endroit ou vous serez en sûreté. »


Et je signai.

Deux heures plus tard, quelqu’un vint sonner à ma porte. Je m’empressai d’aller ouvrir ; mais à ma grande surprise, il n’y avait plus personne, j’allais revenir quand une lettre frappa ma vue.

— Allons, me dis-je, encore un prospectus ! La cité devrait bien édicter une loi défendant de déranger les gens vingt fois par jour pour de telles insignifiances.

Machinalement, j’ouvris l’enveloppe. Elle contenait une nouvelle lettre de mon mystérieux ami.


« Bien cher Notaire,

Ne croyez-vous pas que votre femme ne doive commencer à être inquiète ? Pourquoi n’allez-vous pas passer deux jours avec elle ? Pour le moment, nous n’avons pas besoin de vous, croyez-moi, allez revoir les vôtres. Soyez de retour à votre bureau samedi, à midi, car à ce moment, Lafond sera en liberté. Mademoiselle Chevrier aussi devra être au rendez-vous.

À samedi.

Votre compagnon de Pêche. »


Inutile de dire que je ne manquai pas de répondre à l’invitation et, une heure plus tard, je filais vers Val Morin.

Là, une nouvelle surprise m’attendait. Comme je descendais de voiture et que j’embrassais mes enfants, je vis accourir ma femme et… à sa suite… Jeannette Chevrier.

— Comment ? Vous ? Ici ?

— Mais ne m’avez-vous pas dit de suivre le porteur de votre lettre ?

— C’est bien cela, mais enfin, je ne savais pas où il vous conduirait… Excusez ma surprise, Mademoiselle, et soyez persuadée que je suis heureux d’être votre hôte.