La digue dorée/22

Éditions Édouard Garand (30p. 63-66).

VIII


Chacun se rappelle comment après cette première lettre du financier Morin, les événements se précipitèrent chaque jour plus sensationnels. L’incident auquel j’avais été mêlé et le bruit fait autour de mon humble personne furent bien vite relégués au troisième plan devant la nouvelle pâture offerte à la passion populaire.

D’ailleurs, Morin n’était pas un étranger en ce drame mystérieux, il était le protecteur inconnu, le bienfaiteur fantôme qui avait toujours surveillé Jeannette Chevrier. En maintes circonstances on avait pressenti son influence tutélaire, depuis le début de l’aventure, il avait promis à l’orpheline « un grand bonheur » et, s’il avait si longtemps persisté à demeurer dans l’ombre, c’est qu’il devait avoir pour ce faire de graves raisons : mais s’il entrait maintenant en lice, s’il attaquait de front Landry et ses suppôts, s’il promettait, pour une date déterminée, la mise en liberté de Lafond, c’est qu’il avait la certitude qu’à cette date l’ingénieur serait rendu à sa fiancée.

D’ailleurs, dans le numéro de la « Nation » du lendemain, le financier revenait à la charge et semblait vouloir mener l’attaque rondement.


« Mon cher Landry,

« Je vois que tu as pris communication de ma lettre d’hier. D’ailleurs, j’étais absolument certain que tu en prendrais connaissance, car tu lis tous les journaux afin de te tenir au courant de la fameuse affaire Lafond et des dangers qui pourraient menacer tes projets canailles. Mais pourquoi tout ce trouble ? Pourquoi, à la lecture de ma lettre, avoir changé Lafond de cachette ? Crois-tu pouvoir réussir à m’empêcher de te démasquer ? Enfant !… Puisque je te dis que je suis au courant de tous tes pas et démarches depuis plus de trois mois ! Tu en doutes ? Veux-tu des preuves ? Hier, à sept heures trente tu as soupé au restaurant d’un club fashionable du centre de la ville, tu as serré la main d’une demi-douzaine d’hommes d’affaires qui étaient à cent lieues de se douter que tu n’es qu’un bandit… Tu as tes appartements à l’hôtel… non, il n’est pas encore temps de te livrer à la vindicte publique. Veux-tu que je te décrive l’endroit où tu caches Lafond ? Un entrepôt du bas de la ville, dix pieds par douze, à peu près, aucune fenêtre, éclairé par une simple ampoule électrique appendue au plafond. Ameublement : deux chaises, une petite table et un lit de camp, le tout acheté chez un regrattier de la rue Craig. À la porte se tient continuellement un de tes suppôts. Tu fais relever cet homme de trois heures en trois heures… Tu crois ton prisonnier hors d’atteinte… Imbécile !… Quand je le voudrai, j’irai le rendre à la liberté.

Dans quatre jours, entends-tu, Landry, dans quatre jours, Lafond sera libre.

Mes amitiés,

HENRI MORIN. »

Troisième lettre :


« Mon cher Landry,

Tu ne saurais t’imaginer comme tu m’as fait rire hier soir… N’est-ce pas une bonne farce que celle que je t’ai jouée, quand tu as déménagé ton captif de l’entrepôt de la rue Saint-Paul à cette maison abandonnée de la paroisse de Saint… Sais-tu où j’étais ? Mais oui, tu dois le savoir à présent que ton chauffeur, que j’avais laissé ivre mort dans une taverne de la rue des Commissaires, a dû reprendre ses sens et t’avouer que ce n’était pas lui qui conduisait ton auto au cours de ta dernière randonnée

Mais oui, pantin, c’est moi qui étais à la roue hier soir, c’est moi qui ai ouvert la porte du taxi « Feuille d’Érable » quand tu es sorti de la soupente de la rue Saint-Paul avec ce pauvre Germain que deux de tes sbires retenaient prisonnier. C’est à moi que tu as recommandé de tenir l’œil ouvert et de donner le signal si je m’apercevais que nous étions espionnés par un des hommes de Morin… N’est-ce pas que c’est drôle ?

Pourquoi te donner tant de peine, mon pauvre petit, puisque je te répète que c’est inutile ! En quelqu’endroit que tu caches Lafond, je saurai où il se trouve, comprends-tu je le saurai au moment même où tu le changeras de cachette… On ne me la joue pas à moi, tu dois me connaître, ce n’est pas la première fois que nous croisons le fer ensemble… Tu sais que nous avons un terrible compte à régler toi et moi et la date de l’échéance approche.

Ne cherche pas ce projet d’acte de transport que tu avais fait préparer pour le cas où Lafond se serait décidé à te signer un abandon de sa mine, avant de te quitter, je l’ai enlevé de la poche de ton paletot.

Maintenant, mon petit ami, j’ai une communication à te faire. Tu sais, n’est-ce pas, que la compagnie qui doit exploiter la mine de mon ami Lafond, « La Digue Dorée, Incorporée » est maintenant organisée. Et sais-tu qui m’a donné l’idée de cette raison sociale épatante ? Mais oui, Landry, c’est toi, toi avec tes fausses lettres de menaces. Il est vrai que toi, tu signais « La Ligue Dorée », mais changer un L en D sur ces lettres, c’était jeu d’enfant, surtout quand on a affaire à de braves gens naïfs et confiants comme Durand et Mouton.

Donc, tout est prêt pour l’exploitation de la mine de Lafond, il ne nous manque plus que Lafond lui-même. Il est vrai que nous n’avons pas nécessairement besoin de lui pour commencer les opérations mais après m’avoir donné pour mission depuis si longtemps de le protéger contre toi, je veux, entends-tu, je veux que Lafond soit à mes côtés dès le premier jour de l’exploitation de la mine phénoménalement riche qu’il a découverte.

Sais-tu ce que cela signifie ? Tu comprends, n’est-ce pas ? Cela signifie que je t’ordonne de remettre mon ami en liberté d’ici à samedi, à onze heures et demie, pas une minute de plus, comprends-moi bien, c’est le délai ultime.

Si tu fais ce que je t’ordonne, je consentirai à faire taire mon juste désir de vengeance, tu pourras aller te faire pendre ailleurs.

Mais si, samedi, à onze heures et demie, Lafond ne nous est pas rendu, je te jure que je le délivrerai moi-même et ce, en dépit de l’armée de forbans qui t’entoure, je te jure que je te démasquerai, que je dévoilerai ta véritable personnalité, que je dirai comment tu te caches sous le nom d’un mort pour accomplir tes crimes, tes fourberies et tes vols et alors, je serai sans pitié, Landry, je serai sans pitié, entends-tu ? Et tu sais ce que ces mots signifient dans ma bouche.

Tu as deux longs jours pour réfléchir aux termes du marché que je te propose, je te laisse à tes réflexions.

Ton juge,

HENRI MORIN.


Nous étions au jeudi après-midi quand parut cette troisième lettre du mystérieux financier. Dans la soirée, la nouvelle la plus troublante circulait dans les rues de la ville : « Jeannette Chevrier était disparue. »

À huit heures, un extra parut donnant les circonstances de ce nouvel enlèvement.

Vers deux heures, un commissionnaire s’était présenté à son domicile et lui avait remis une lettre. À Madame Hardy, la jeune fille avait dit de ne pas l’attendre pour le souper. La brave femme avait voulu la retenir, mais Jeannette s’était obstinée à sortir. Depuis, on ne l’avait pas revue. Inquiète, la brave servante avait téléphoné chez Madame Crevier vers six heures et la tante de l’orpheline lui avait déclaré ne pas l’avoir vue de la journée. Madame Hardy avait alors perdu la tête et avait appelé les quartiers généraux de la police. En quelques instants, la nouvelle de la disparition de l’orpheline s’était répandue dans la ville entière.

Les esprits commençaient à s’exaspérer quand, vers dix heures, la station de Radio Marconi interrompit un moment l’irradiation de son concert symphonique. La voix du préposé se fit alors entendre : « Monsieur Henri Morin nous prie d’avertir le public de ne pas s’émouvoir de la disparition de Mademoiselle Chevrier. C’est à sa demande et pour sa propre sécurité qu’elle a dû quitter sa demeure. Elle est actuellement cachée en lieu sûr. La lettre que Monsieur Morin publiera demain donnera les raisons qui ont motivé cette fuite. »

Quatrième lettre :


« Mon cher Landry,

« Tu n’es pas philosophe, mon vieux, pas philosophe pour deux sous. D’un forban de ton espèce, j’attendais plus de nerfs… Pourquoi être entré en une colère bleue, hier, à la simple lecture de ma lettre ?

« Tu réalises que la comédie achève, comédie où tu tiens le rôle du dadais, du dupé, du Géronte imberbe… et tu enrages. À quoi bon vouloir lutter contre moi, tu savais que tu étais battu d’avance… Et quelle défaite ! Quelles richesses tu perds ! La Digue Dorée ! Quel beau nom et quelle belle mine !… Elle contient des acres et des acres en superficie, des veines aurifères de vingt et trente pieds de largeur, un minerai fabuleux près duquel les quartz de la Hollinger et de la Dome ne sont que de vulgaires cailloux… Tu te rappelles les quelques échantillons que tu as volés dans la tente de Germain et qui t’ont révélé la découverte de mon ami ? Leur seule vue avait suffi à attiser ta convoitise, sur le seul témoignage de ces quelques pierres, tu n’as pas hésité un seul moment dans la voie criminelle que tu as suivie depuis… Et cependant, ces échantillons avaient été pris à quelques pieds de la surface, ils ne donnaient qu’une faible idée de la richesse incommensurable de la mine de Lafond…

« Eh bien ! en dépit de toutes tes machinations, ces richesses t’échappent… Dans six mois, les flancs de cette terre fabuleuse nous livreront leurs trésors, nous sortirons ces briques d’or dont la seule pensée te donnent le vertige et si tu ne te rends pas à mes ordres, alors que, là-bas, nous ferons sauter les pans de roc aurifère, toi, tu casseras de la roche à Saint-Vincent de Paul.

« La perspective est belle, n’est-ce pas, espèce de nigaud ?

« Hésites-tu encore à rendre Germain à la liberté ? Je veux aller jusqu’au bout de la franchise avec toi, je veux te démontrer comment tes intrigues sont stériles. Pour ce que je vais te dire en ce moment, j’avais besoin que la fiancée de mon protégé soit en sécurité et depuis hier soir, elle est hors de ton atteinte, je puis donc te parler sans crainte.

« La séquestration que tu fais subir à Lafond est inutile car, même s’il consentait à se laisser dépouiller, il ne le pourrait pas. Comprends-tu ta folie maintenant ? Le permis minier sous lequel est enregistrée cette mine a été pris au nom de Mademoiselle Jeannette Chevrier… C’est donc elle, et non lui, qui en est propriétaire. C’est ce qui explique comment, en dépit de tes recherches, tu n’as pu retracer le nom de Lafond sur les registres de l’état.

« Après cette révélation, hésiteras-tu encore ? À ta guise ; mais souviens-toi que, passé le délai, je serai sans merci, geôlier d’opérette !

« À demain,

HENRI MORIN ».


La cinquième communication de Morin, parue dans le numéro de la « Nation » du samedi matin, était brève, elle s’adressait cette fois à la population en général :

« Samedi, à onze heures et demie, Lafond sera remis en liberté. Enfin, Landry a décidé de capituler.

HENRI MORIN. »


On se rappelle les circonstances qui entourèrent la mise en liberté du jeune ingénieur et l’enthousiasme qui saisit la foule à cet instant. Morin et Lafond furent ovationnés et je puis affirmer sans crainte de me tromper qu’en ce moment, le financier, inconnu quelques semaines plus tôt, s’éleva au pinacle de la popularité.

Qu’on me permette un dernier emprunt aux colonnes de « Monde » dont l’extra était attendu avec anxiété par la foule exubérante.