La digue dorée/24

Éditions Édouard Garand (30p. 67-71).

X


Il était onze heures et trente-cinq minutes quand nous fîmes notre entrée dans mon bureau, le samedi suivant. Inutile de dire que Mademoiselle Chevrier était très nerveuse et que moi-même, quoique le dénouement qui allait suivre ne présentât aucun doute en mon esprit, j’étais plus ému que je ne voulais le laisser voir et pour tous deux, les minutes s’écoulaient avec une lenteur désespérante. Enfin, midi sonna et à la minute même le timbre retentit.

— C’est lui, c’est Germain ! s’exclama la jeune fille, s’élançant vers la porte. Et quelques instants plus tard je l’entendis s’écrier : « Germain, mon Germain ! »

— Jeannette ! ma chère fiancée ! Enfin, je te retrouve !…

Je n’étais pas sorti de mon bureau, conscient qu’en ce moment tant désiré de la réunion, les fiancés auraient trouvé ma présence inopportune ; mais soudain, une voix joviale se fit entendre du seuil de mon bureau :

— Bonjour Notaire. Vous avez fait un bon voyage ?

— Comment ? C’est vous, le fameux Morin ?

— Mais oui, c’est moi, votre voisin de campagne.

— C’est vous ?

— Mais oui ! Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire à cela ? Mais oui, mon ami, c’est moi qui ai roulé Landry ! ! !

— Moi qui croyais avoir pénétré à fond le mystère, je vous avoue que je ne me serais jamais imaginé que vous y étiez mêlé. Et pourtant, votre nom…

— Que dites-vous ? Vous avez pénétré le mystère ? Que voulez-vous dire ?

— Que j’ai trouvé le mot de l’énigme, le fameux mot qui explique tant de choses qui autrement seraient inexplicables.

— Et ce mot, c’est ?

— Tenez, sur le buvard de mon pupitre, il y a cinq jours qu’il y est écrit. Le Directeur de la Police est même venu visiter mon bureau, a du nécessairement lire ce mot banal et n’a pas compris qu’il donnait la solution du problème qu’il désirait résoudre.

Mon voisin se pencha et sur mon buvard, il lut : « PUBLICITÉ »…

— C’est bien vrai, vous avez deviné… Germain ! Germain !

Avant même que l’ingénieur ne soit pénétré dans mon bureau, je lui demandais en riant :

— Dites-moi, Monsieur Lafond, la truite mord-elle encore ?

— Comment, Notaire, vous saviez ?

— Je vous avoue que ce n’est pas sans difficulté que je suis parvenu à ce résultat et même, si je n’y avais pas été lié si intimement à cette affaire, peut-être ne me serais-je pas imposé les quelques heures de réflexion concentrée qui ont fait jaillir la lumière en mon cerveau ; mais lorsqu’à la suite de ma quasi-arrestation, je me trouvait en face du brûlant dilemme : ou vous étiez des escrocs et en acceptant votre argent, vous faisiez de moi votre complice, ou vous étiez d’honnêtes gens et dans ce cas, il me fallait apporter à ma propre conscience la justification de votre conduite, alors, dis-je, je réalisai qu’il fallait sortir de ce dilemme et que le meilleur moyen était encore la réflexion. Il serait trop long de vous expliquer à la suite de quelles déductions j’en suis venu à la certitude absolue que toute l’affaire Lafond n’était qu’une comédie savamment organisée et pourquoi je conciliai que tout le bruit fait autour de votre mine et votre personne n’était qu’une série de réclames combinées de main de maître et obtenues sans bourse délier. Qu’il me suffise de vous dire que deux circonstances surtout ont attiré mon attention : La délivrance de Mademoiselle Chevrier, rue Cadieux et votre fameux message aérien, Lafond, ne me semblaient pas très naturels. Rue Cadieux, les gardiens de Mademoiselle semblaient s’être donné le mot pour ne se présenter qu’un par un devant les sauveteurs et puis, dans une maison où l’on veut séquestrer quelqu’un, on n’ouvre pas la porte au premier venu comme on l’avait fait à Mouton et Durand. Quant à votre message, Monsieur Lafond, il me semblait terriblement vague, venant de vous, un habitué de la ville. Je sais bien que si je m’étais trouvé à votre place, j’aurais pu indiquer à quelques cinquante pieds près en quel endroit je me trouvais. À plus forte raison vous, un ingénieur, habitué par devoir professionnel à avoir, comme on le dit, « le compas dans l’œil », si vous ne donniez que d’aussi vagues renseignements, c’était que vous vouliez, non pas être repéré, mais exciter l’ardeur de ceux qui étaient à votre recherche par des indications vagues.

— Vous avez parfaitement raison, Notaire, et je vous avouerai que je n’ai jamais été séquestré dans le grenier que l’on a désigné dans l’article du « Monde ».

— J’en avais moi-même la quasi certitude. Cette rose des vents, que le reporter considérait comme indication de votre passage dans ce grenier était pour moi une preuve certaine que l’on faisait fausse route. En effet, alors, ou vous auriez su où l’on allait vous conduire et alors, vous n’auriez pas manqué de donner une indication précise de l’endroit qui allait devenir votre nouvelle prison ; ou, plus probablement, on se serait bien gardé de vous révéler l’endroit où on allait vous conduire et alors pourquoi auriez vous dessiné cette rose des vents ? D’ailleurs, depuis le commencement de cette affaire, je constatais le soin que chaque personnage prenait à mettre en évidence la richesse de la mine découverte par notre ami. Dès le jour de ma mise sous surveillance, j’ai eu la compréhension entière du stratagème hardi dont vous usiez pour obtenir une publicité gratuite et effective : mais je croyais alors que mon mystérieux compagnon de pêche était Monsieur Morin et ce n’est que lors de la visite que Mademoiselle me fit, mercredi dernier, qu’en comparant la lettre qu’elle venait de recevoir et les billets que vous m’aviez fait tenir, Lafond, je pus vous identifier.

— Et quel rôle jouaient Durand et Mouton en toute cette affaire ?

— Deux pantins dont nous tirions les cordes.

— Et Philéas ?

— Un autre pantin ; mais comme celui-ci avait la manie d’écouter aux portes, il fallait soigner sa mise en scène, même lorsqu’on était supposé être seul. Vous vous rappelez la scène du Mont Royal ?

— Et Landry ?

— Je vous présente le nommé Landry, mon ennemi juré, dit Morin en désignant l’ingénieur. Comprenez-vous maintenant que lorsque je le sommais de remettre Lafond en liberté, pourvu que le dit Lafond consentit a s’évader, j’étais certain d’être obéi ?

— Et les brigands de la rue Cadieux, ces hommes qui m’ont causé une telle crainte ? interrogea à son tour Mademoiselle Chevrier.

— De braves gens que vous avez rencontrés à maintes reprises à ma maison de campagne, Notaire : mon beau-frère, Chartier, deux de ses neveux, un de mes cousins et ma vieille servante. Je vous assure, Mademoiselle, que si cette dernière vous a effrayée, elle a eu elle-même aussi peur que vous.

— Et les arrestations ? Opérées également par les mêmes personnes, n’est-ce pas ?

— C’est bien cela. Lors de celle de notre ami, ajouta Morin, nous avons failli nous faire pincer. Vous vous souvenez cette interview donnée au reporter de la « Nation » par le gérant de l’Hôtel, il avait remarqué qu’à peine sortis du Château, le prisonnier et ses gardes causaient amicalement ensemble. Heureusement, on n’a pas remarqué cette anomalie.

— Une dernière question, dis-je, et cette fois, elle s’adresse à Mademoiselle. Pourquoi, après avoir été si longtemps fidèle à votre fiancé et tout en gardant une foi inébranlable en son retour, avez-vous joué la comédie de l’amour avec Mouton ?

— C’est que, quelques instants avant la visite de Mouton, j’avais reçu un mot de Monsieur Morin me demandant d’agir ainsi, non pas de m’engager, mais de laisser espérer. Connue on me demandait le secret, je n’ai jamais dévoilé cet incident. N’est-ce pas, Monsieur Morin ?

— Nous avions besoin d’entraîner Mouton à Québec pour la scène de l’arrestation de Lafond. Je sais que dans la suite, on a calomnié la fiancée de mon ami ; mais ce dernier saura lui faire oublier ces moments de chagrin par toute une vie d’amour et de bonheur.

— Et qu’entendez-vous faire, maintenant ?

— Dès demain, les actions de la « Digue Dorée, Incorporée » seront sur le marché et avec la connaissance que j’ai de la mentalité de nos gens, je suis absolument positif que d’ici un mois les deux millions de dollars d’actions que comporte notre première émission seront épuisés. Si nous étions arrivés sur le marché et avions offert en vente les actions d’une mine inconnue, même si cette mine eut été encore dix fois plus riche que celle découverte par notre ami Lafond, ces actions se seraient vendues à vil prix et même ne se seraient pas vendues du tout. Mais notre position est toute différente. Il n’est pas dix âmes dans notre province qui ne connaissent pas la « Digue Dorée » il n’en est pas cent qui n’aient encore bien vivant à l’esprit la lutte épique qui s’est livrée autour de sa possession et ne se soient pas réjouies du triomphe de son vrai propriétaire. Nous avons commencé par émouvoir le cœur du peuple par le joli roman d’amour Lafond-Chevrier, roman qui ne saura tarder de finir par un mariage, comme tous les beaux romans que le peuple aime. Et puis, nous avons aiguisé son appétit. Elle était donc bien riche cette mine pour que l’on se soit livré une telle guerre autour de sa possession. Maintenant que nous sommes vainqueurs, nous sommes devenus en quelque sorte des surhommes, des héros, des champions. Et, que ce soit une lutte d’adresse, de force ou de ruse, la foule est toujours avec les vainqueurs contre les vaincus. Dans cette lutte qu’elle considère comme homérique, la foule nous a vus vaincre tous les obstacles, commander en maître et être obéis, elle a cru en cette puissance factice, cette force qui commande et longtemps encore elle nous croira invincibles. Et lorsqu’après notre victoire, nous viendrons lui offrir d’en partager les fruits, vous verrez cette foule quelque peu superstitieuse nous confier ses économies.

— Mais avez vous bien le droit de risquer les économies des humbles, êtes-vous bien certain du succès de votre entreprise ?

— Soyez persuadé que si j’avais le moindre doute, je ne le ferais pas. Lorsque Lafond me rencontra, il y a six mois, le plan que je viens de mettre en exécution était en ébullition dans ma tête depuis plus de six ans et si je ne l’avais pas encore réalisé c’est que je n’avais pas trouvé les deux éléments nécessaires. D’abord, un claim minier qui n’offrit aucun aléa et ensuite un homme jeune, sympathique, intelligent et droit qui pût me seconder. Je connaissais Germain depuis près de huit ans, l’ayant rencontré dans la région de Porcupine où il allait travailler durant ses vacances et, en le retrouvant, je n’eus pas un moment d’hésitation. Quant au claim minier qu’il m’offrait, il n’est pas besoin d’être passé maître en géologie pour comprendre qu’il contient les gisements aurifères les plus riches du pays et que ces richesses sont en quelque sorte inépuisables. Autour du claim originaire, enregistré sous votre nom, Mademoiselle, nous avons piqueté quarante autres claims aux noms de personnes de confiance, ce qui constitue une superficie de quatre-vingt-deux mille acres de superficie. Nous aurions pu vendre nos droits à des financiers américains et en retirer une jolie fortune ; mais il y a assez longtemps que les étrangers exploitent notre patrimoine, nous voulons que les nôtres cessent de ne faire que tirer les marrons du feu pour les autres. Grâce à la « Digue Dorée » nous apporterons l’aisance dans toutes les familles qui voudront nous aider.

— Mais pourquoi ne pas m’avoir avertie ? Pourquoi m’avoir imposé le martyre que je souffre depuis plusieurs mois ? dit la jeune fille.

— C’est que dans la tragédie-comique que nous allions faire représenter, on vous avait destiné un rôle, Mademoiselle, un rôle de tout premier ordre. Vous étiez la jeune première ingénue, l’héroïne qui souffre et pleure, qui doit avoir des accents vrais et sincères. Inconsciente du rôle que vous jouiez, vous avez été une grande artiste : mais auriez-vous eu de pareils accents, si vous aviez été avertie que ce n’était qu’un rôle que vous débitiez. Ce qui a fait le naturel de la comédie que nous venons de représenter, c’est que tous les acteurs en scène ignoraient qu’ils jouaient la comédie. Prenez Mouton, il est encore bien persuadé qu’il a vu le cadavre de son ami dans le canot accosté à Golden Creek et cependant, comment aurait-il pu le voir, alors que depuis trois heures il était ivre mort dans une taverne où deux de mes anciens employés l’avaient conduit. Ces hommes mêmes, qui l’ont soûlé croyaient simplement jouer une bonne farce à Mouton lorsqu’ils l’amenèrent près de la rive et lui montrèrent Lafond couché dans son canot, la figure barbouillée du sang d’un loup que Lafond lui-même avait tué. Le lendemain, ils partaient pour l’intérieur des bois et n’ont certes plus entendu parler de cette affaire. Durand, hâbleur et froussard, était bien loin de croire qu’il jouait un rôle quand il allait déposer une plainte contre inconnus pour la disparition de ses amis et cependant, c’est moi qui le lui avais inspiré en le faisant suivre trois soirs consécutifs. Le nommé Philéas était bien loin de se croire un acteur quand il agissait comme factotum de Lafond déguisé en Landry et écoutait aux portes afin d’acquérir la certitude que son maître était bien le fameux Landry et pouvoir plus tard le trahir. Et vous-même, Notaire, n’avez-vous pas, durant quelques jours été un acteur inconscient ?

— Je l’avoue. De tous les personnages de cette comédie, vous étiez les deux seuls à être complètement initiés.

— Et remarquez comme nous nous sommes appliqués à demeurer dans l’ombre. À de rares intervalles, Germain, déguisé en lumberjack suivait de loin sa fiancée, lui glissait quelques mots d’encouragement, billets toujours écrits au clavigraphe : moi-même, je ne me suis montré que dans deux circonstances. À Québec, lors de l’envoi du fameux chèque qui a tant intrigué Mademoiselle Chevrier et une autre fois, lors de l’arrestation de Germain, pour m’assurer de l’état de sa fiancée et lui faire passer un billet pour la rassurer.

— Et Landry ? Il est mort, n’est-ce pas ?

— Comme son frère l’a assuré, il est mort à Vancouver il y a plus d’un an. C’était un piètre sire et si Germain et moi, nous avons songé à le ressusciter un moment, c’est que tous deux, nous avions de sérieuses raisons d’abhorrer son souvenir. À Germain, il avait tenté d’enlever sa fiancée, à moi, il a un jour fait perdre une petite fortune en vendant un secret que je lui avais confié. Si je me suis servi de son nom, c’est que j’ignorais qu’il fut mort et d’ailleurs, dans ma lettre de vendredi, je déclare que le brigand à qui j’avais déclaré la guerre avait usurpé le nom d’un mort.

— Mais enfin, le pseudo Landry ?

— Je ne sais pas au juste. Au cas ou la vente des actions ne marcherait pas comme je le désire, peut-être le ferai-je revenir en scène encore, maintenant que j’ai goûté ce genre de publicité gratuite, vous savez…

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Que vous dirais-je de plus ? Tout le monde sait que les prévisions de Morin se sont plus que réalisées. Quinze jours après la première émission d’actions de la nouvelle compagnie, les ventes avaient atteint le chiffre fabuleux de cinq millions, ventes opérées presqu’exclusivement parmi les petits capitalistes et la classe ouvrière et lorsque ce chiffre fut atteint, les demandes d’achat ne cessèrent de parvenir au siège social de la compagnie.

Les travaux d’exploitation, poussés avec une vigueur encore inconnue dans une exploitation canadienne-française ne tardèrent pas à démontrer que la richesse de la mine dépassait les espérances les plus optimistes. Depuis on a fait de nouvelles émissions et les actions ont été immédiatement enlevées.

Les rendements de la mine sont chaque année plus considérables et les souscripteurs originaires se voient actuellement possesseurs d’une petite fortune.

Malgré ma parfaite ignorance en la matière, ces Messieurs ont bien voulu me conserver mon titre de Directeur-Secrétaire de la compagnie et les actions que je possède dans l’entreprise me permettent chaque été de fermer mon étude et d’aller paisiblement pêcher la truite sur les bords du lac Adolphe.

À Val Morin, j’ai toujours pour voisins le dentiste Chartier et son beau-frère, Morin et, pour seconds voisins le ménage Germain Lafond dont les bébés roses me donnent la nostalgie des jours envolés.

Hier, je venais de mettre ma ligne à l’eau quand je vis arriver Germain Lafond.

— Vous souvenez-vous, mon ami, lui demandai-je, les belles parties de pêches que nous avons faites ensemble sur le bord de ce lac ?

— Si vous saviez, Notaire, comme en ces moments ma pensée était loin. Songez donc, être si près de ma petite Jeannette et ne pouvoir la rassurer.

— Il est une question que je désire vous poser depuis longtemps. Pourquoi vous être adressé à moi, obscur notaire, et non à l’un quelconque des deux cents autres de mes confrères ?

— C’est Morin qui vous a choisi. Il prétendait qu’un homme comme vous, passionné pour l’étude des infiniment petits, toujours occupé de fleurs et d’insectes, ne pourrait pénétrer nos desseins et serait entre nos mains un instrument docile… Et dire que vous avez peut-être été le seul homme qui ait trouvé le mot de l’énigme ?…