La digue dorée/15

Éditions Édouard Garand (30p. 48-49).

LE RECIT DU NOTAIRE
Par Jules Larivière.

I


Plus de quatre ans se sont écoulés depuis l’époque où se sont produits les événements que l’on vient de raconter et, lorsqu’on m’a prié d’en continuer le récit, je dois avouer que je suis resté perplexe. D’autant plus que, très sceptique en matière de sensations journalistiques, j’avais été du nombre infime de ceux que l’affaire Lafond n’avait pas passionnés.

Et puis, le récit que j’avais devant les yeux offrait nombre d’aspects répugnants à la logique de mon esprit positif de parfait notaire.

Comment, en effet, expliquer la conduite de Jeannette Chevrier, la fiancée inconsolable de Germain Lafond, se jetant littéralement dans les bras de cet ivrogne de Mouton ? Il y avait en ce simple fait un illogisme qui me désorientait tout à fait et, de guerre lasse, j’allais abandonner la tâche, quand une réminiscence frappa mon esprit.

L’affaire Lafond ! Mais, oui ! mon confrère Desgrèves y avait été intimement mêlé, elle lui avait causé maints ennuis et la Chambre des Notaires avait été appelée à lui donner une directive en cette affaire ! Qui, mieux que lui, pourrait me renseigner ?

Et sans tarder, j’allai frapper chez lui. Tout le monde connait Maître Desgrèves, ce brave tabellion, tout à fait obscur il y a cinq ans : mais auquel l’affaire Lafond a apporté à la fois l’aisance et la popularité.

C’est un homme d’une quarantaine d’années, à la figure joviale, aux traits très accentués, quelque peu bedonnant et dont le peu de cheveux qu’une calvitie précoce lui ait laissé est entre poivre et sel.

Aimable garçon, très populaire dans notre profession qu’il a embrassée par nécessité et non par goût, il consacre tous ses moments libres à ses études de botanique et d’entomologie, deux sciences où il est en train de passer maître. À l’époque où se sont produits ces événements, il avait publié une étude sur le bombyx du peuplier qui avait fort intéressé les rares connaisseurs.

Je le trouvai installé à son pupitre qu’encombrent des liasses de dossiers épars. À mon arrivée, il était très occupé à examiner au microscope un insecte quelconque.

Bonjour, mon vieux, ça va ?

Bonjour toi, prends donc un siège, dit-il, sans lever les yeux. Tu m’excuses, un moment seulement.

Mais certainement ! Alors, cela t’intéresse toujours les petites bêtes ?

Mon Dieu ! petites ou grosses, si tu savais comme toutes se ressemblent ! Et quel bon vent t’amène ?

Je viens faire appel à tes lumières.

À mes lumières ? Laisse-moi rire… je suis un si piètre notaire que c’est la première fois que l’on tente pareille démarche auprès de moi.

Mais ce n’est pas à titre de notaire…

Je comprends alors.

Je viens te parler de l’affaire Lafond.

L’affaire Lafond ! Et un imperceptible sourire courut sur les lèvres de mon confrère, sourire où il y avait beaucoup de malice, d’ironie et d’humour. Comme il y a longtemps que je n’en ai pas entendu parler.

J’exposai alors à mon ami la raison de ma visite et lui tendis le manuscrit du récit que le lecteur connait déjà. Il s’installa confortablement et le lut. Je suivais sur sa figure l’impression que produisait sur lui cette lecture. Il ne l’interrompit pas un seul instant ; mais au sourire de ses lèvres, au plissement à peine perceptible de son front, je voyais que tel passage provoquait chez lui l’hilarité et que tel autre le contrariait.

Elle est forte celle-là ! s’exclama-t-il quand il eut terminé. Le rôle qu’on fait jouer à cette charmante Jeannette est vraiment pitoyable. L’auteur a reproduit la légende lancée par le « New-York Gazette » et quelques autres journaux jaunes. Les relations entre Mouton et Mademoiselle Chevrier se sont bornées à une vague promesse de la part de la jeune fille de prendre en considération la demande en mariage du trappeur. Mais je comprends que c’est un récit détaillé des événements qui se sont produits à la suite de l’arrestation de Germain Lafond que tu attends de moi ? J’ai dans mes cartons un mémoire qui te renseignera complètement. Je l’avais préparé dans le but de jeter la pleine lumière sur ce mystère qui ne fut en somme jamais tout à fait élucidé. Je crois que le moment est venu de le faire. De longues années se sont écoulées depuis cette date et les raisons qui militaient jadis en faveur de mon silence n’existent maintenant plus.

Ce n’est que par un hasard professionnel que j’y fus mêlé et je frémis encore à la pensée des nuits d’insomnie que cette affaire m’a values.

Deux heures plus tard, j’entrais chez moi apportant dans un assez volumineux carton, le mémoire rédigé par mon ami. Qui mieux que lui pouvait donner le mot de cette brûlante énigme ? C’est à lui que je passe la plume.