La digue dorée/14

Éditions Édouard Garand (30p. 45-47).

VII


Qu’était devenue Jeannette Chevrier ?

Avant de descendre du bâteau, ce matin-là, la jeune fille s’était rappelé les recommandations du mystérieux Henri Morin… « de ne pas se montrer en public avec le nommé Germain Lafond », c’est-à-dire, comme elle l’avait fort bien compris, avec Elzébert Mouton. Elle laissa s’écouler le flot pressé des voyageurs, et quand elle fut assurée qu’Elzébert avait pris le chemin de la cité, elle débarqua à son tour, confia ses bagages à un chauffeur de taxi en lui recommandant d’aller les déposer au Château, et, pédestrement, monta à la haute-ville. Elle ne se rendit pas de suite, à l’hôtel. Elle voulut se délasser, respirer l’air embaumé de ce matin de juillet, et elle s’en alla au hasard par les rues de la ville. Elle flâna longtemps sur la rue Saint-Jean, lorgnant les étalages et les devantures des magasins et des boutiques. Elle oublia l’heure de son petit déjeuner. Elle s’attarda à faire quelques emplettes de bibelots sans valeur et de colifichets. Chez un bijoutier, elle marchanda deux ou trois superbes rivières.

Elle fit l’acquisition de petits bijoux quelconques, et poursuivit sa visite des échoppes et des boutiques. Finalement la fatigue l’envahit. Elle héla un taxi qui passait à vide et commanda au chauffeur de la conduire au Château.

À ce moment, il était dix heures précises.

À dix heures et demie elle se trouvait au bureau de l’hôtel et demandait un appartement : boudoir, chambre et salle de toilette. Comme on n’avait rien de tout à fait prêt à ce moment, on lui demanda tout de même de signer la liste des hôtes, l’assurant qu’on ferait diligence pour préparer l’appartement.

L’employé s’apprêtait à lui présenter le Livre des Hôtes… Par curiosité, Jeannette promena un regard circulaire autour d’elle. Elle vit des hommes aller et venir, d’autres assis en de larges fauteuils, d’autres encore causant à voix basse. Mais deux personnages, arrêtés non loin d’elle, attirèrent plus particulièrement son attention. L’un était un grand jeune homme, élégamment mis, au teint légèrement basané et qui semblait entretenir mystérieusement un autre jeune homme, plus petit, la cigarette aux lèvres, le chapeau melon campé en bataille sur l’oreille droite, et la mine ironique et gouailleuse. Qui étaient ces personnages ? Notre lecteur a, nul doute, reconnu Pierre Landry, ou, s’il aime mieux, Henri Morin, capitaliste, et son lieutenant, Philias.

Mais il était plus loin deux autres personnages, qui semblaient dissimuler leur présence, et que Jeannette ne vit pas. L’un était aussi un grand jeune homme, à la mine énergique, très bien vêtu, et aux manières fort distinguées. Mais de même que Landry ou Morin, son visage était fortement bronzé par le soleil. Son compagnon, était aussi un jeune homme, à peu près du même âge, mais moins grand, trapu, à l’air solide, et possédant une physionomie joviale. Et si Elzébert se fût trouvé là, il fût tombé de tout son long en reconnaissant ces deux personnages. Et Jeannette elle-même, si elle eût été moins fatiguée, si elle se fût donné la peine de mieux regarder, n’aurait pas manqué de reconnaître de grands amis. Et qui sait ? elle allait peut-être regarder mieux, lorsque l’employé, qui lui présentait le livre, dit doucement et poliment :

— Si vous voulez signer ici, mademoiselle…

Il indiquait une ligne blanche sous un autre nom.

Mais ce nom !…

Jeannette tressaillit violemment. Son cœur battit à se rompre.

Elle regarda avidemment…

Et ce nom encore !…

Elle s’appuya des deux mains au comptoir… Allait-elle s’évanouir ? Non… elle regardait encore… elle dévorait ces deux noms :

Henri Morin, capitaliste… Montréal.

Germain Lafond, ingénieur… Ottawa.

Jeannette sentait un vertige l’emporter… Et sans savoir ce qu’elle faisait, mue uniquement par un instinct ou un souvenir, elle abandonna la plume qu’on lui avait donnée et courut à l’ascenseur.

Le préposé la reçut avec une révérence.

— Quel appartement, madame ?

— Chez Monsieur Germain Lafond !… murmura Jeannette défaillante presque.

— Le préposé sourit et répondit :

— Bien, madame.

Il ferma la grille de la cage, et la machine se mit en mouvement. Alors, un homme accourut criant :

— Attendez ! attendez !…

Cet homme n’était autre que M. Henri Morin.

Mais l’ascenseur continuait à s’élever vers les étages supérieurs.

M. Morin proféra un juron, et sans plus s’élança vers le grand escalier.

Mais son manège avait été découvert par l’autre jeune homme à figure bronzée. Celui-ci murmura quelques paroles rapides à son compagnon, et à son tour se rua vers le grand escalier, juste au moment où Henri Morin disparaissait sur le palier supérieur. Mais un autre encore gagnait à la course l’escalier, et cet autre, c’était l’ironique Philéas. Seulement, Philéas n’alla pas loin : une main solide le happa par le collet de son veston et une voix moqueuse disait :

— Attendez, mon ami… vous monterez là-haut lorsque je vous en aurai donné la permission, et soyez gentil, sinon je vous fais ficher dedans, là !

Et ce jeune homme, qui n’avait pas l’air de badiner, était ce jeune homme trapu, le compagnon de cet autre inconnu à figure bronzée.

Philéas regarda avec ahurissement cet homme qu’il fut sur le point de prendre pour un revenant. Rêvait-il ?

— Asseyons-nous, et attendons ! reprit l’inconnu.

Et il força Philéas à s’asseoir sur une banquette de la rotonde.

Pendant ce temps, Jeannette Chevrier atteignait le deuxième étage et allait vivement frapper à une porte.

La porte s’ouvrit pour encadrer la figure largement épanouie d’Elzébert…

— Mon ange ! Oh ! mon ange ! cria-t-il en reconnaissant la jeune fille.

Celle-ci avait poussé un cri strident…

Deux hommes, à l’instant même surgissaient d’une chambre voisine et s’approchaient rapidement de Jeannette. Un troisième personnage accourait… et un personnage que la jeune fille croyait reconnaître : c’était Henri Morin.

— Mademoiselle, dit-il, à la jeune fille médusée, si vous voulez gagner cette chambre… là !

Il indiquait la chambre d’où venaient de sortir les deux hommes, que Elzébert reconnaissait, dans sa surprise immense, pour MM. Bourgier et Rinfret.

— Mais… qui êtes-vous, Monsieur ? bégaya la jeune fille avec une crainte instinctive.

— Mademoiselle, répliqua l’inconnu à voix basse et douce, je suis Henri Morin, votre protecteur…

Jeannette jeta une exclamation de surprise et de joie en même temps…

Mais sa surprise joyeuse devint une angoisse, puis une stupeur indéfinissable, quand tout à coup un jeune homme surgit, rugissant comme un tigre, et d’un coup de poing abattit Henri Morin. Et devant les yeux éperdus de Jeannette se dressa la silhouette triomphante du jeune homme à figure bronzée.

La jeune fille poussa un cri déchirant… ses mains se tendirent violemment devant elle, comme si elle eût voulu repousser une vision de spectre. Puis elle recula en fermant les yeux, et murmura comme en rêve :

— Germain Lafond !…

Elle s’affaissa sur l’épais tapis…

— Jeannette ! Jeannette ! cria Germain Lafond en tombant à genoux près de la jeune fille inanimée.

À l’instant même, Henri Morin, qui s’était relevé, le saisissait au collet, le soulevait avec une vigueur peu commune, le secouait rudement et rugissait :

— Vous dites que vous êtes Germain Lafond ?

L’autre, ayant retrouvé son sang-froid, considéra une minute Morin, et répliqua froidement :

— Je dis que je suis Germain Lafond ; mais je dis aussi que vous êtes celui qui…

Il fut interrompu par un rire énorme, rire lancé par Morin. Et celui-ci, désignant Elzébert Mouton debout dans sa porte, titubant, ébahi, déclara :

Voici Germain Lafond ! Et vous, vous êtes un imposteur ! Agents ! commanda-t-il en se tournant vers le pseudo-capitaliste et pseudo-banquier, arrêtez cet homme.

Et Morin jeta violemment Lafond dans les bras des deux agents de police, ajoutant :

Cet homme, qui dit s’appeler Lafond, c’est un voleur, c’est un meurtrier… cet homme, acheva Morin avec un geste farouche, se nomme Pierre Landry !

Alors, Elzébert à demi fou, voulut crier.

— Mais non, mais non ! monsieur Morin… vous faites erreur ! Je suis bien Elzébert Mouton, mais lui, ce pauvre jeune homme que vous faites arrêter, c’est mon ami, c’est le fiancé de Jeannette… c’est bien Germain Lafond… le vrai Germain Lafond !…

— Mais Morin se mit à rire bénévolement.

— Vous êtes soûl, mon cher Lafond, dit-il à Elzébert… vous faites mieux d’aller vous coucher !

Et se tournant vers les deux agents :

Emmenez cet homme ! commanda-t-il. Conduisez-le aux quartiers-généraux de la police !

L’ingénieur voulut se débattre, résister.

— C’est une infamie… je ne suis pas Landry, mais Germain Lafond…

Mais les deux agents, qui étaient de solides gaillards, l’emmenèrent rapidement vers l’ascenseur. Henri Morin, alors, se baissait, soulevait Jeannette évanouie, et l’emportait dans une chambre voisine.

Alors aussi, Elzébert bondit, se rua dans le corridor, dépassa Lafond et les deux agents, dégringola l’escalier comme un insensé et courut vers la sortie de l’hôtel.

Elzébert, frotta ses yeux ébaubis, regarda l’homme et bredouilla :

— Non… ce n’est pas possible ! Paul… Paul Durand !

— Allons, imbécile !… éclata de rire Durand. Où vas-tu ainsi sans chapeau, sans veston…

— Où je vais ? fit Elzébert, le regard égaré, la figure livide. Je sais bien que je ne vais pas en Paradis… peut-être m’en vais-je chez le diable… que sais-je ?

Il frappa son front durement, puis prit son élan pour se ruer vers la porte de sortie.

Paul Durand le saisit à la gorge et le renversa sur la banquette.

— Va-t-il falloir que je t’étouffe pour te faire entendre raison, Elzébert ?

Le pauvre Elzébert crut sa dernière heure venue… il battit des paupières et s’évanouit tout doucement dans les bras de son ami retrouvé.

Mais lui, Durand, en voyant tout à coup paraître l’ingénieur, Germain Lafond, prisonnier des deux agents de police, échappa le corps d’Elzébert qui alla rouler sur les dalles. Puis il se mit à considérer, avec la plus grande stupéfaction, le prisonnier qui ne cessait de se débattre entre ses deux gardes du corps.

— Ah ! bien, par exemple, murmura-t-il, il n’y a pas qu’Elzébert qui soit fou, je le suis aussi !

— Hein ! fit tout à coup une voix gouailleuse à son oreille. Flûte, Durand !… Flûte !…

Paul tourna rapidement la tête, et vit disparaître par la porte de l’hôtel l’étrange et narquois Philéas.

Il jura, ébaucha un geste de colère et de menace, et courut au prisonnier.

— Monsieur Lafond, prononça-t-il sur un ton résolu, soyez tranquille, nous vous tirerons de là. J’ai ici un frère, qui est avocat, et il ne sera pas long que l’affaire va s’expliquer.

Le jeune homme, comme s’il eût honte de son emportement, ébaucha un large sourire et dit :

— Occupe-toi d’abord, mon vieux, de ce pauvre Elzébert. Tâche ensuite de sauver Jeannette des mains de ce bandit qui se fait appeler Henri Morin. Cela fait, expédie un message télégraphique à Ottawa, afin qu’on envoie sans tarder deux de mes camarades pour m’identifier. Après, je le jure, j’aurai ce maudit Landry.

— On l’aura… fit seulement Durand en crispant les poings !…


Fin de la troisième partie.