La digue dorée/13

Éditions Édouard Garand (30p. 41-45).

VI


Le navire approchait lentement des quais de la cité de Québec. Les voyageurs se pressaient déjà vers les passerelles. L’esprit tout bouleversé par les événements de la nuit et du jour précédents, Elzébert chercha vainement sur le pont du bateau Jeannette Chevrier… nulle part il ne put découvrir la charmante silhouette ! Avait-il fait un rêve ?

— Mais si elle dormait encore dans sa cabine ?… se dit le brave Elzébert qui ne pouvait encore se soumettre aux cruautés de la déception.

Il eut bien l’envie d’aller frapper à sa porte… Mais il se souvint — s’il n’avait pas rêvé — que la jeune fille lui avait laissé entendre que peut-être, elle et lui, ne se reverraient pas sur le bateau, mais elle avait aussi déclaré qu’elle prendrait ses appartements au Château Frontenac.

Il se consola avec cette pensée.

L’instant d’après, un taxi le conduisait, par la Côte de la Montagne, au Château. Là, Elzébert, sous l’empire de pensées tenaillantes, oublia la recommandation que lui avait donnée Jeannette la nuit précédente, celle d’abandonner le nom de Lafond. Oui, Elzébert oublia tout à fait cette recommandation, et dans le livre des hôtes de l’hôtel, il inscrivit d’une main assurée… Germain Lafond !

Il eut si peu conscience de son geste, que si on le lui eût mentionné, il s’en serait énormément étonné… car, après le départ de Jeannette de sa cabine, Elzébert avait décidé de reprendre son nom de famille. il se fit donner un superbe appartement, avec vue sur le fleuve admirable. Mais il ne vit aucune des beautés pittoresques qui s’offraient à ses regards. Elzébert était tout à fait absorbé en lui-même. Il réfléchissait sur ce qu’il allait faire ou ne pas faire. Il était fort embêté et perplexe. Il eut un peu l’espoir que bientôt Jeannette viendrait frapper bien gentiment à sa porte… il n’en fut rien ! Car les heures s’écoulèrent, et nul ne sembla s’occuper d’un certain Elzébert Mouton. L’ennui vint. S’il allait faire une promenade par la cité ? À quoi bon, il était dégoûté ! Et puis, il était joliment retenu par la crainte de faire quelque vilaine rencontre.

Machinalement, et mû probablement par l’ennui, il se mit à défaire ses malles. La vue d’une bouteille de cognac le fit sourire d’aise… c’était son premier sourire depuis qu’il n’avait pas revu Jeannette.

— Je vais toujours bien me dessécher la luette, se dit-il, après, on verra. Et puis, cette boisson va peut-être me donner des idées et éclaircir celles que j’ai déjà et qui sont fort embrouillées.

L’esprit accaparé par mille sentiments divers, Elzébert oublia qu’il vivait depuis quelques jours parmi un monde policé et raffiné, il porta tout simplement la bouteille à ses lèvres, et de cette bouteille il tira cinq ou six terribles lampées.

Hem !… fit-il après un moment. Je sens déjà que ça me ravigote le corps. Tout à l’heure, je prendrai encore un bon coup, et, après, je serai, je pense, d’aplomb sur tous les côtés.

Il s’approcha d’une fenêtre et regarda distraitement le fleuve, des voiles blanches qui se gonflaient dans la brise du matin, des navires qui s’élançaient vers la mer lointaine en laissant derrière eux un long panache de fumée noire… Il regarda mille autres choses, plus ou moins intéressantes, mais il ne voyait rien ! Il continuait à s’abîmer en lui-même, il continuait de s’ennuyer !

À l’heure du petit déjeuner, il se fit servir une collation dans son fumoir.

Il était neuf heures.

Après la collation il se mit à marcher par son appartement pour se dégourdir. De temps en temps il absorbait une gorgée ou deux de liqueur.

Un peu plus tard, il alluma un cigare.

De nouveau il alla à sa fenêtre. Sur la terrasse, en bas, quelques promeneurs matinaux se délassaient. Il vit des camelots annonçant les journaux du matin.

Pour tromper ou chasser son ennui, Elzébert voulut lire les nouvelles du jour. Il sonna un chasseur et lui commanda un exemplaire de « l’Événement ».

Dix minutes après, et après avoir lampé le reste de sa bouteille de cognac, allumé un excellent cigare, Monsieur Elzébert Mouton, plongé en un fauteuil moelleux, lisait son journal !

Mais que c’était banal !…

Pourtant… oui, pourtant, là, tout à coup, un fait divers le surprenait, l’intéressait, le captivait, et dame ! il s’en fallut de bien peu que ses yeux ne se désorbitassent !

Qu’était-ce donc ce fait divers prodigieux ?

Voici…


Un Mystère qui se complique !


Notre journal a déjà rapporté le mystérieux assassinat d’un ingénieur canadien, Germain Lafond, perpétré, quelques mois passés, dans le Nord Ontario. Jusqu’ici la police n’avait pu dépister le ou les assassins. Ces jours derniers, le gouvernement Fédéral ordonnait l’exhumation du cadavre pour en faire l’examen, mais grande fut la stupeur lorsqu’on retira de sous six pieds de terre un cercueil vide ! Le mystère semblait s’approfondir davantage, lorsque la Police de Montréal eut la bonne fortune de mettre la main sur l’assassin de Lafond, un certain Paul Durand qui, durant deux années, avait été le compagnon du malheureux ingénieur. La police espérait que cette capture ferait lever le voile du mystère, surtout au sujet du cercueil vide. On comptait faire parler l’accusé. Mais voilà qu’hier un personnage nouveau entre en scène. Ce personnage — dont, pour certains motifs de haute importance, on cache présentement le nom — est venu certifier et jurer que le pseudo-meurtrier de Lafond, Paul Durand, est tout à fait innocent du crime dont on le charge ; que, lui, ce personnage, connaît le véritable assassin et qu’il se charge de l’amener avant longtemps pieds et poings liés devant les tribunaux… Naturellement, sur la parole et la garantie de ce personnage, le malheureux Paul Durand qui, dit-on, n’a pas l’air le moins du monde d’un meurtrier, et qui, par ailleurs, est apparenté à une famille très distinguée de notre vieille cité, a été remis en liberté…


Comme on le pense bien, Elzébert, après cette lecture, n’en pouvait croire ses yeux.

— Ai-je trop bu de cognac ou pas assez ? se demanda-t-il.

En même temps il regarda la seconde bouteille qu’il avait attaquée, quelques minutes auparavant.

— Eh bien ! non, je pense que je n’ai pas suffisamment éclairci mes idées.

Il alla sans plus vider une formidable rasade.

— Hem !… Hemmmm !… fit-il. À cette heure, je vais relire ça… ça en vaut la peine !

À cette minute précise, on frappait dans sa porte.

— Entrez ! cria-t-il rondement, déjà remis en bonne humeur et tout rempli d’audace par les effets rapides de la liqueur.

Un chasseur introduisit un personnage étranger.

C’était un homme de belle taille, mince cependant, mais bien découplé, élégant et distingué de manières ; un vrai gentilhomme par la physionomie et l’accoutrement, et jeune encore, mais le teint quelque peu basané, comme le remarqua Elzébert qui s’y connaissait.

— Tiens ! pensa-t-il, on croirait que ce monsieur a passé l’été dans les bois ou sur les rives des grands lacs !…

— Monsieur Germain Lafond ?… fit interrogativement le visiteur. Est-ce bien à Monsieur Germain Lafond que j’ai l’honneur de parler ?

Ce nom de Germain Lafond fit un curieux effet sur l’esprit d’Elzébert Mouton.

Il regarda le gentilhomme avec hébétement d’abord. Puis, sans être trop sûr de ce qu’il disait, il répondit :

— Oui, monsieur… je suis bien Monsieur Germain Lafond !

Et comme s’il eût lâché un grand secret, il soupira avec allègement.

— Ingénieur du Gouvernement ? interrogea encore l’inconnu.

— Parfaitement, monsieur ! répondit Elzébert avec assurance cette fois.

Le visiteur sourit et reprit :

— En ce cas, monsieur Lafond, permettez-moi de décliner mes noms et qualités : je suis Monsieur Henri Morin, capitaliste.

Elzébert faillit tomber à la renverse.

Ho ! Ho ! c’était donc là ce mystérieux Henri Morin ! Et ce jeune homme élégant et distingué, car Elzébert ne pouvait lui dénier ces qualités matérielles, était-il un soupirant à la main de Jeannette Chevrier ? Tentait-il d’amorcer la jeune fille par des sommes d’argent considérables ? Car c’est bien cet Henri Morin, se disait Elzébert, qui a fait cadeau à Jeannette d’un $27,000. De suite une sourde jalousie gronda au cœur de notre trappeur.

Mais avant de se laisser aller à des sentiments ou à des actes indignes d’un homme fier de lui-même, comme l’était à ce moment Elzébert sous l’averse du cognac qui lui avait inondé l’esprit et le ventre, et qui commençait à produire de singuliers picotements dans ses jambes, oui, Elzébert voulut savoir au juste ce que pouvait bien lui vouloir cet inconnu, qui, maintenant, souriait avec une parfaite bonhomie.

— Daignez vous asseoir, Monsieur Morin, dit-il ; et si vous n’êtes pas trop difficile, nous allons vider un petit verre d’eau-de-vie avant de faire plus ample connaissance.

— Ce n’est pas de refus, monsieur, sourit Morin. Décidément, ajouta-t-il de l’air le plus placide du monde, on ne m’a pas trompé en m’affirmant que Monsieur Lafond est un homme hospitalier et tout à fait charmant.

Sous le compliment, Elzébert se gourma. Et, posément, évitant de faire de faux mouvements, car il se sentait devenir « chaud » un peu vite à présent, il marcha vers sa table…

Mais déjà M. Morin le retenait, disant :

— Monsieur Lafond, j’attends justement deux de mes amis, et j’aimerais que vous les traitiez tout aussi bien que moi, attendu que nous venons parler d’affaires avec vous. Car, dois-je vous l’avouer de suite, nous avons été informés que vous avez une grosse somme d’argent à placer, sans compter que vous possédez certaine mine d’or…

— Parfaitement, parfaitement, monsieur, répliqua Elzébert avec un air d’importance qui valait bien son pesant d’or. Et je vous le dis également de suite, je suis content de rencontrer des hommes d’affaires de Québec.

Et Elzébert allait poursuivre son chemin vers sa table et ses flacons, lorsqu’il en fut retenu une fois encore mais cette fois par le bruit d’une main qui frappait à sa porte.

Il s’arrêta indécis et curieux.

— Ce sont les amis que j’attends ! expliqua avec un sourire candide M. Morin.

Il alla ouvrir la porte.

Deux autres personnages inconnus d’Elzébert entrèrent. Ces deux hommes serrèrent la main offerte de M. Morin qui les présenta ainsi :

— Mon cher Monsieur Lafond, voici mon ami Monsieur Bourgier, capitaliste… Mon autre ami, Monsieur Rinfret, banquier…

Elzébert se laissa serrer la « patte », mais il ne manqua pas non plus de serrer de sa poigne de bûcheron et de chasseur, tout en s’inclinant profondément devant ces beaux et imposants messieurs.

— Mes amis, disait déjà Henri Morin, Monsieur Germain Lafond, comme je vous l’ai dit, est ingénieur du Gouvernement Fédéral…

— Oh ! nous connaissons de réputation Monsieur Germain Lafond, firent avec un sourire charmant les deux inconnus.

Elzébert s’inclina de nouveau et proposa rondement et sans façon :

— Mes amis, si nous prenions un petit coup, avant d’entamer les affaires ?…

— Assurément, assurément, dit suavement M. Morin, en clignant de l’œil à ses amis. Allez ! mon ami, allez ! ajouta-t-il.

De fait, on trinqua comme de vieilles connaissances. On fit quelques histoires, et Elzébert lui-même ne manqua pas de certaines lourdes plaisanteries dont parurent s’amuser beaucoup ses visiteurs. Puis, brusquement, M. Morin, redevenu sérieux et grave, commença :

— Monsieur Lafond, vous êtes propriétaire d’une mine d’or située dans l’Abitibi, si je ne me trompe pas ?

— Parfaitement ! répondit encore sans sourciller Elzébert, qui de mieux en mieux entrait dans un rôle dont il aurait redouté les conséquences, s’il eût été sobre et d’esprit libre.

— J’en étais si sûr, reprit M. Morin, que j’ai fait faire un relevé par écrit de votre « claim », dont voici le titre dactylographié…

Il fit voir un document à Elzébert qui, la vue très voilée par les fumées de l’eau-de-vie, ne vit rien autre que des caractères de dactylotype.

— Nous irons droit au but, poursuivit M. Morin : nous sommes venus, ces messieurs et moi, pour acheter votre mine d’or. Combien en voulez-vous ?

Cette fois Elzébert eut bien envie d’éclater de rire. Voici maintenant qu’on voulait lui acheter une mine qu’il ne possédait pas !

— Bah ! se dit-il, voyons toujours jusqu’où la farce peut aller !

— Monsieur Morin, répliqua-t-il la voix quelque peu avinée, je n’ai pas eu encore l’opportunité de faire faire l’évaluation de mon claim.

— N’importe ! selon votre idée, à combien l’évaluez-vous ? Si votre chiffre nous convient, nous paierons ; s’il est trop élevé, nous discuterons. Voyons…

— Dame ! fit Elzébert en se grattant les oreilles activement, je ne sais pas au juste… Voyez-vous je ne voudrais pas voler personne… Tout de même, selon ma grande foi du bon Dieu, je pense bien que ça vaut, comme c’est là à cette heure, cent mille bonnes piastres !

Cent mille dollars ! fit un peu surpris, le banquier, M. Rinfret. En même temps il cligna de l’œil au capitaliste, M. Bourgier.

M. Morin regarda ses amis et sourit.

Elzébert, qui n’observait pas les manèges de ses visiteurs, avait pris un air de « c’est à prendre ou à laisser », et avait allumé un cigare, oubliant que la courtoisie lui commandait d’en offrir à son monde.

— Monsieur Lafond, reprit M. Morin, je vais vous faire une proposition bien sincère et juste : nous allons vous offrir $75,000. dont $25,000. comptant, c’est-à-dire lorsque tous les papiers auront été faits et signés, puis vingt-cinq mille piastres dans six mois à compter de la signature des papiers, et, enfin, vingt-cinq mille dollars dans un an. Est-ce que cette proposition vous agrée ?

— Mais oui, mais oui, s’empressa d’accepter Elzébert enivré non seulement de cognac, mais aussi par la vision de ces milliers de dollars qui venaient, si harmonieusement s’ajouter à ceux qu’il possédait déjà. Mais oui, j’accepte, puisque vous pensez que c’est honnête et juste !

Il allait offrir un nouveau verre d’eau-de-vie pour arroser dignement ce marché, lorsque les trois visiteurs se levèrent subitement.

— C’est entendu, dit M. Morin. Si vous le voulez, nous signerons les actes vers les onze heures. Voulez-vous nous laisser voir le certificat d’enregistrement ou les lettres patentes de votre mine ?

Certainement, je vous les fournirai, assura Elzébert qui chancelait sur ses jambes. À ses lèvres se figeait un sourire stupide, tandis que ses joues s’empourpraient comme des flammes ardentes.

L’instant d’après il demeurait seul, transporté d’enthousiasme, et courait à son flacon de cognac.

— Allons ! encore un bon coup et je vais aller annoncer la bonne nouvelle à Jeannette.

Il quitta peu après, titubant, son appartement. Il revint au bout de cinq minutes, ayant été informé que Mlle Chevrier n’était pas au Château.

— N’importe ! se dit Elzébert tout radieux, elle viendra sûrement tout à l’heure, et alors… Tiens ! je bois encore un coup…

Décidément, cette boisson ne demande qu’à se faire avaler sans rien dire…