La digue dorée/12

Éditions Édouard Garand (30p. 38-41).

V


Elzébert, comme on le pense, s’était embarqué sur le « Montréal ».

Après un copieux souper, il était remonté à sa cabine. Là, il s’était assis sur le bord de son lit, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains. Il médita sur son triste sort. Car son sort n’était pas à envier assurément ! Il avait de l’argent, certes, mais, comme il le savait à présent et pour la première fois en sa vie, l’argent ne fait pas toujours le bonheur. Là, à cette heure, il aurait préféré se voir le dernier des pauvres, le plus misérable des gueux sans chaumière et sans feu, et posséder ce trésor unique qu’il avait un moment cru devoir posséder : le corps tiède et parfumé de la belle Jeannette Chevrier ! Ô Paradis de rêves ! que vous tombez tôt en ruines ! Ô visions de l’amour ! vous n’êtes que nuages qu’engloutit en un clin d’œil l’espace infini ! Ô femmes divines ! vous n’êtes souvent que des ombres vaporeuses qu’absorbe l’ombre impénétrable !

Tels étaient les accents de désespoir qui s’échappaient lugubrement de l’âme affligée de ce pauvre Elzébert.

Et cette cabine luxueuse, en laquelle venait mourir le doux et poétique clapotement de l’eau au flanc du navire, lui apparaissait tout à coup comme une geôle. Dame ! en fin de compte, il aurait tout autant préféré se voir interné en une vraie cellule de pierre et de fer en quelque sombre prison avec son ami Paul Durand !

Paul Durand !…

Voilà qu’en y pensant Elzébert regrettait d’avoir sitôt oublié cet ami, de l’avoir abandonné après l’avoir cru coupable d’un odieux assassinat. Il y pensait d’autant plus que, avant le somptueux dîner qu’il avait pris, mais sans trop de plaisir, en compagnie de dames exquises, il avait lu sur un grand quotidien de Montréal — et le journal était là tout étalé encore sur sa table — oui, il avait lu ce fait divers :


« Un mystère impénétrable ! »


« Quelques mois passés, un ingénieur du Gouvernement Fédéral était assassiné dans le Nord Ontario, près de Golden Creek, comme nous en avons dans le temps rapporté le fait. Cet ingénieur, du nom de Germain Lafond et d’origine canadienne-française, avait été inhumé, après sa mort, sans que trace de son ou de ses meurtriers eût été trouvée. Or, le gouvernement donnait instructions, quelques jours passés d’exhumer le cadavre pour qu’il en fût fait un examen minutieux ; mais, chose fort singulière, on vient de découvrir que le cercueil qui contenait ou qui était censé contenir le cadavre de Lafond… oui, on vient de reconnaître que ce cercueil était vide… »


Suivaient commentaires et hypothèses, puis le journaliste concluait que l’assassin était sous verrous et que, fort probablement, il aiderait à tirer au clair cette énigme.

Ce fait divers avait impressionné fortement Elzébert, attendu qu’il croyait Lafond bien mort et enterré. Or, voici que son cercueil était vide ! N’était-ce pas, en effet, mystérieux et inimaginable ?

— Diable ! fit le trappeur avec un fort malaise à l’esprit, si Lafond n’était pas mort, ou si, par extraordinaire, il était ressuscité, qu’est-ce que j’aurais l’air, moi, qui lui ai pris son nom ?

Comme on le pense bien, Elzébert s’était tenu parole : c’est sous le nom de Germain Lafond qu’il s’était présenté sur le bateau, et ce nom avait été dûment inscrit sur la liste des passagers.

Certes, notre ami, qui était à coup sûr un honnête garçon et qui, sans savoir, avait employé un truc de canaille qui cherche à se soustraire à la main parfois très lourde de la Justice, ne pouvait manquer, après réflexion, de ressentir quelque inquiétude. Déjà il demandait à la méditation et à son esprit rebelle un moyen de se tirer du bourbier en lequel il s’était fourré, lorsqu’on frappa rudement dans sa porte. Malgré sa surprise, il demeura empêtré dans sa torpeur, son esprit continuant à flotter dans les fumées du rêve ; et sans bouger il regarda de ses yeux ternes la porte dont il avait tourné la clef. À quoi songeait-il ? Il n’aurait su le dire lui-même. Mais on frappait encore… comme avec fébrilité… Puis une voix timide de femme, mais une voix qui fit bondir de stupeur ce brave Elzébert Mouton… oui, une gentille voix de femme chuchota derrière la porte :

— Ouvrez… ouvrez, Germain !

Elzébert, frotta ses paupières, tira ses cheveux, gratta ses oreilles, et, titubant comme un pochard, alla tourner la clef dans la serrure. Avant qu’il eût eu le temps de voir à qui il avait affaire au juste, une gracieuse jeune fille, vraie silhouette de rêve, lui sauta au cou et se mit à couvrir son visage de baisers fous et de larmes joyeuses. Elzébert se laissa enivrer tout son saoul, c’était si bon, si exquis… il serra ardemment sur lui ce corps frêle et chaud qui exhalait des parfums de fleurs.

— Mon Germain… mon Germain vivant ! murmurait une voix défaillante d’amour et d’ivresse.

Elzébert ne défaillait pas moins, il perdait tout à fait la tête sous cette avalanche de caresses folles et brûlantes, il pressait davantage contre son cœur tout près d’éclater de bonheur cette divine enfant qu’était Jeannette Chevrier.

— Jeannette !… ma Jeannette !… répétait-il en chancelant.

Mais cette voix !… Oui, cette voix produisit un effet curieux sur l’entendement et l’épiderme de la jeune fille. Elle s’échappa violemment des bras qui voulaient encore la retenir… Puis elle poussa un cri… Oh ! quel cri !… Elle recula, comme avec autant d’horreur que si un serpent ou un monstre marin quelconque eût apparu… oui, elle recula, vacillante, et s’appuya rudement du dos dans la porte refermée.

— Elzébert !… Elzébert !… murmurait-elle dans son effarement.


Paquin, Huot, Féron, Larivière — La digue dorée, 1927, illust p 35.jpg
… « Elle recula avec autant d’horreur que si un serpent ou un monstre marin quelconque eut apparu. Oui, elle recula , vacillante… ».

Et lui, réussissant à se débarrasser des liens de la stupéfaction et retrouvant la notion de la réalité, sourit et dit :

— Ah ! on s’est donc retrouvé, ma Jeannette !… Est-ce le bon Dieu qui a voulu ça ?

La jeune fille demeurait incertaine, indécise, hébétée, frottant durement ses yeux rougis de larmes de joie… larmes bien prêtes, peut-être, à devenir des larmes de déception ! Car ces lèvres se pinçaient de chagrin et d’amertume, ses délicieuses petites fossettes se creusaient considérablement…

— Mais qu’avez-vous donc, ma Jeannette ? Et, dites-moi, comment se fait-il que vous soyez ici ?

Elle fit violence à ses nerfs qui l’abandonnaient.

— Et vous… et vous… gronda-t-elle avec une sorte de rancune sauvage, comme si elle lui en eût voulu de l’avoir trompée, (car elle croyait à un truc de ce brave Elzébert) comment se fait-il que vous ayez pris le nom de Germain Lafond ?

Elzébert sursauta… Au fait, il n’avait pu communiquer à Jeannette la décision qu’il avait prise avant son départ de Montréal de prendre le nom de l’ingénieur, et rien d’étonnant que celle-ci en éprouvât de la surprise. Il comprenait bien à présent les débordements de joie de la jeune fille, son exultation, ses caresses, ses baisers… car, ayant appris que telle cabine était occupée par un nommé Germain Lafond, elle avait cru retrouver le fiancé disparu ! Quoi de plus naturel ! Mais, aussi, quoi de plus décevant !

Humblement, zézayant et tandis que ses joues devenaient plus rouges que des pivoines, et avec un accent qui tremblait comme celui d’un enfant grondé par sa mère, Elzébert narra comment il avait convenu avec lui-même d’adopter le nom de son malheureux ami assassiné, et comment, découragé de n’avoir pas retrouvé sa Jeannette sur la rue Mignonne, il avait pris, seul et désespéré, le navire pour Québec.

Jeannette, bonne enfant avant tout, saisit l’humour d’un pur hasard, et comprit mieux combien ce malheureux garçon l’aimait. Elle ébaucha un bon sourire.

— Mon pauvre Elzébert, dit-elle, pardonnez-moi, ce nom de mon ancien fiancé m’a donné un tel coup !… Mais je crois deviner que tous deux encore nous sommes les jouets de quelque fumiste, ou, peut-être mieux, de ces ennemis inconnus qui nous épient dans l’ombre où nous ne pouvons les surprendre. Figurez-vous, après que nous nous sommes quittés, vous pour vous rendre à votre hôtel, moi pour rentrer en ma maison de la rue Mignonne, qu’un camelot s’est approché de moi en grand mystère et m’a remis une lettre disant :

— C’est payé d’avance, mademoiselle, par un monsieur généreux !…

Et je n’étais pas revenue de ma surprise que le galopin était déjà loin. J’arrivai chez moi très intriguée, comme vous le pensez bien. Or, voici en substance ce que disait la lettre :


Mademoiselle… Pour éviter un malheur que vous ne sauriez prévoir ni prévenir pour vos amis et vous-même, quittez votre maison, mais évitez de suivre celui qui vous a promis de vous emmener à Québec pour vous y épouser. Dites à votre femme de service que vous allez dîner chez des amies, puis gagnez mystérieusement le navire qui, ce soir à sept heures, part pour Québec. Une fois en la vieille capitale, descendez au Château Frontenac et attendez que l’ami qui vous écrit ces lignes se présente à vous.


— Et cette lettre, mon cher Elzébert, poursuivit la jeune fille, était signée… Henri Morin.

— Henri Morin !… fit Elzébert en tressautant… cet inconnu qui vous a fait cadeau d’une somme de vingt-sept mille piastres !

— Oui, sourit la jeune fille. Et vous comprenez qu’un homme qui vous fait de tels cadeaux ne peut qu’inspirer la plus grande confiance. Je fis donc comme me recommandait ce généreux protecteur. Vu la température plutôt froide, je m’enveloppai de mes fourrures, je me voilai minutieusement et me fis conduire au navire. Dès l’abord, je ne songeai point à me procurer une cabine. Je me promenai çà et là par le bateau, trouvant une jouissance savoureuse à cette promenade. Mais je ne pouvais passer ainsi une longue nuit. Voici que le hasard me met en présence d’un officier du vapeur, qui, poliment, me demande si j’ai retenu ma cabine. Je lui dis que je n’y avait pas songé, mais que, décidément, j’allais le faire de suite. L’officier, galamment, me conduit au bureau du navire. Là, on me présente la liste des passagers pour y inscrire mon nom. J’hésite sur le coup. Vais-je mettre mon véritable nom ? Ma décision fut vite prise, et j’inscrivis… Jeannette Lafond…

— Jeannette Lafond !… fit Elzébert en souriant.

— Mais à ce nom, poursuivit la jeune fille, l’employé de bureau me regarda avec attention. Puis brusquement il me demande : Est-ce que mademoiselle ou madame n’aurait pas un parent sur ce navire ?…

— Et alors, jugez, mon bon Elzébert, de ma stupeur, de ma joie, quand cet employé, fort aimable en somme, me fait voir sur la liste des passagers ce nom… Germain Lafond !… Oui, Elzébert, Germain, mon fiancé ! Ma foi, j’avoue que je devais avoir, à cet instant, une drôle de mine. N’importe ! je finis par reprendre mon sang-froid, et je répondis à l’employé, mais d’une façon pas trop sûre :

— C’est peut-être, monsieur, un de mes frères… oui, un frère qui habite Québec… Mais, voyez-vous, ajoutai-je immédiatement, il y a tant de Lafond !

— Voulez-vous, mademoiselle, fit le commis avec un beau sourire, que j’aille chercher ce monsieur Lafond ?

Mais déjà mon esprit ébauchait un petit projet.

— Non, non, monsieur, répliquai-je, c’est bien inutile. Si seulement vous daignez m’indiquer le chemin à suivre pour trouver la cabine de ce monsieur Lafond… peut-être bien reconnaîtrai-je en lui un parent ?… Et vous le voyez, Elzébert, acheva la jeune fille, non sans faire une petite moue de désappointement, comment j’étais heureuse de retrouver mon fiancé tant adoré ! Mais en vous…

— Oui, interrompit Elzébert en secouant la tête, je comprends votre déception, s’il est vrai que vous aimiez encore ce…

La jeune fille à son tour interrompit le trappeur :

— Ah ! ça, mon cher Elzébert, voulez-vous me dire ce que nous allons faire à présent ?

— Mon Dieu ! Jeannette, nous n’avons à faire que ce que nous avons convenu aujourd’hui… demain nous nous marierons !

Jeannette, disons-le, ne parut pas tout aussi enthousiaste à cette perspective d’un mariage le lendemain, qu’elle l’avait été au cours de l’après-midi de ce même jour. Une sorte d’intuition, ou mieux une voix intérieure l’avertissait de réfléchir longuement avant de s’engager dans cette aventure. Mais comme elle voyait le pauvre Elzébert sur le point de s’abîmer dans un profond, très profond désespoir, elle dit en prenant une physionomie gaie et heureuse :

— Mon bon Elzébert, si vous voulez dire comme moi, je vais m’en aller dans ma cabine pour me reposer. Vous, vous allez vous coucher aussi ; mais je vous prie d’abandonner ce nom de Lafond et de reprendre votre vrai nom qui, sans offense, vous va bien mieux. Demain, nous nous retrouverons à Québec. Si, par cas, je ne vous revoyais ou si vous ne me retrouviez pas sur ce bateau, vous me reverrez à l’hôtel Frontenac. Est-ce compris ? Et là, demain, reposés que nous serons tous deux, nous reparlerons de ce mariage. Allons, Elzébert, bonne nuit…

Elle ouvrit la porte…

Elzébert la retint par quelques paroles timidement murmurées et s’approcha d’elle avec affection.

Elle lut dans ses yeux humides la prière, elle vit le désir, elle rougit et répliqua sur un ton demi-fâché :

— Mais, monsieur… vous connaissez nos conventions ! Non, non, pas ce soir… ça pourrait nous porter malchance ! Demain… demain, Elzébert ! Demain, si nous… si nous… si nous…

Du bout des doigts elle lui décocha un bref baiser, et vive, légère, rieuse même, elle s’éclipsa… laissant Elzébert piteux et tout plein de vilains pressentiments. Il se mit à pester en lui-même contre cet Henri Morin qui avait brouillé ses cartes, et il se promettait, se jurait même, mais sans être trop certain de tenir sa promesse, qu’il apprendrait à cet individu comment il importe de se mêler de ses affaires.

Rentrée dans sa cabine, Jeannette avait perdu tout à coup son rire heureux. Un nom obsédait son esprit… Henri Morin. Elle s’approcha d’un miroir pour défaire ses cheveux. Elle aperçut sur la table une enveloppe sur laquelle elle lut avec une fiévreuse émotion :


Mlle Jeannette Chevrier,

Cabine No. 45…

D’une main et d’un cœur tremblants, la jeune fille parcourut rapidement cette courte missive :


Mademoiselle… Pour votre bonne réputation, évitez toute rencontre avec ce… Germain Lafond… Discrétion !… Et croyez qu’un grand bonheur vous attend !…

Henri Morin.

Défaillante de joie, Jeannette s’assit sur son lit.

— Il est donc sur ce navire aussi, ce monsieur ! se dit-elle.

Son sein battit en tumulte, et longtemps la jeune fille demeura méditative.

Prise de lassitude, enfin, elle se laissa tomber à genoux près de son lit, et la tête penchée sur ses couvertures, elle pria doucement et avec une grande ferveur, demandant au ciel de la tirer enfin de tous ces mystères en lesquels elle avait peur de sombrer à tout jamais. Puis elle se coucha pour s’endormir peu après avec un sourire aux lèvres… elle s’endormit agréablement bercée par les douces oscillations du navire, et séduite de plus en plus par l’image de cet inconnu mystérieux — de cet ange gardien comme avait dit Elzébert Mouton… — cet Henri Morin !…