La digue dorée/08

Éditions Édouard Garand (30p. 24-27).

TROISIÈME PARTIE
FILS EMMÊLÉS
Par Jean Féron.

I


Le chauffeur avait reçu ordre de diriger sa machine vers la demeure de Mme Chénier, rue Saint-Denis. En peu de temps l’auto avait atteint la rue Sainte-Catherine et continué sa course vers Saint-Denis.

Le silence demeurait entre nos quatre personnages.

Avec une maternelle angoisse Mme Chénier considérait sa nièce, si jolie, si gracieuse dans sa pâleur et son émoi. Les yeux fermés, sa tête reposant sur l’épaule de sa tante, Jeannette, comme si elle avait été la proie d’un rêve dont elle ne pouvait secouer les brumes, récapitulait en son esprit troublé l’aventure mystérieuse et indéchiffrable qui pesait sur son cerveau comme un cauchemar. Et une vision obsédante la tenaillait : cet homme inconnu à barbe hirsute qu’elle venait d’entrevoir pour la seconde fois, ce mystérieux personnage portant le costume des coureurs des bois, l’auteur, pensait-elle, de ce chèque de $27,000. Et sous la barbe, sous la blouse bleue marine, sous les culottes bouffantes elle croyait de plus en plus reconnaître celui pour qui son pauvre cœur en deuil se consumait du même amour… Germain Lafond ! De temps à autre elle se demandait :

— Oh ! si cet inconnu était un revenant !

L’effroi comprimait son cœur à cette pensée. Mais, de suite par un effort de volonté, elle revenait aux beaux jours où son amour avait pris naissance, et dès lors elle oubliait aventures et cauchemar pour se laisser emporter en un ciel éblouissant.

À la dérobée Paul Durant regardait la jeune fille dont la beauté lui semblait rivaliser avec celle des anges, et il sentait son cœur brûler ardemment : car cette belle enfant, ainsi éplorée et qui lui apparaissait plus ravissante dans sa demi-inconscience, faisait sur lui un effet plus frappant que le jour où il l’avait vue pour la première fois sur la rue Mignonne. En était-il réellement amoureux ? Peut-être !…

À côté de lui, le timide Elzébert, qui à ses heures avait aussi ses audaces, comme nous venons de le voir, roulait vers la jeune fille des yeux admiratifs, des regards de jeunes amoureux, regards qu’il n’avait garde de laisser surprendre par son ami Paul Durand dont il devinait le secret.

L’auto tourna à l’angle Sainte-Catherine sur Saint-Denis après un court moment d’arrêt pour attendre, sur un geste de l’officier préposé au trafic, que la congestion eût diminué, puis, plus vive, elle monta la rue.

Paul Durand rompit le silence.

— Mademoiselle, demanda-t-il la voix tremblante, savez-vous qui sont ces gens qui vous ont séquestrée ?

La jeune fille releva ses paupières, souleva un peu sa jolie tête, sourit et répondit, tout en jetant sur Elzébert un regard de grande reconnaissance :

— Je ne les connais pas, monsieur. Je les ai vus pour la première fois hier seulement.

— Les avez-vous entendus parler entre eux ?

— Non. Ils avaient soin, lorsqu’ils parlaient en ma présence, de le faire d’une voix si basse que je ne pouvais percevoir qu’un murmure confus.

— Et vous ne savez pas davantage quel était leur dessein de vous retenir ainsi prisonnière ?

— Pas davantage. Et voilà, comme vous le pensez bien, ce qui m’intrigue au dernier point. Je me demande quel mal j’ai pu faire à ces gens, ou quel intérêt les a fait agir ainsi.

— Oh ! sourit Paul avec un air entendu, ils avaient certainement un intérêt, et mon ami Elzébert et moi le saurons avant longtemps. Il y a quelque chose de singulier qui se trame sous nos pas, hein ! Elzébert ?

— Oui, fit ce dernier pensif, quelque chose qui ressemble à un écheveau embrouillé, mais que nous débrouillerons, sacré chien ! ou bien on ne s’appelle plus de nos noms.

Et Elzébert cracha avec force par la portière, comme pour accentuer l’énergie d’une résolution soudainement prise.

L’auto s’arrêta devant la maison portant le numéro 2112.

— Nous sommes rendus ! dit en soupirant Mme Chénier.

Jeannette Chevrier parut sortir d’un rêve par le regard étonné qu’elle promena autour d’elle. Mais elle fut aussitôt reprise par la réalité de sa situation. Elle sourit tristement aux deux compères, qui ne cessaient de la contempler, et dit :

— Messieurs, j’aimerais à vous exprimer convenablement ma reconnaissance. Mon état d’esprit actuel, cependant, m’en empêche. Aussi, vous prierai-je de venir me rendre visite demain, je serai probablement tout à fait remise.

— Certainement, mademoiselle, s’empressa de répondre Paul Durand à qui cette invitation et le sourire de la jeune fille semblaient quasi une promesse, nous viendrons demain vous rendre cette visite, et peut-être alors pourrons-nous vous donner quelques éclaircissements au sujet de cette mystérieuse aventure.

Comme il achevait ces paroles, Jeannette, dont les regards examinaient encore les choses et les êtres autour d’elle, esquissa un geste de surprise et d’effroi, et en même temps ses yeux parurent se fixer avec une grande attention sur un auto qui passait doucement en descendant vers la rue Sainte-Catherine.

Paul Durand, Elzébert Mouton et Mme Chénier suivirent instinctivement le regard de la jeune fille, et tous trois purent apercevoir dans l’auto ce singulier individu à barbe noire embroussaillée et vêtu comme un bûcheron.

— C’est lui !… souffla la jeune fille en se rapprochant de sa tante et en saisissant un de ses bras qu’elle serra avec une force étonnante.

— Par le diable ! jura Paul Durand, c’est encore cet homme !… Est-ce un millionnaire déguisé que ce lourdaud qui, depuis quelques jours, semble rivé à nos trousses ? Mademoiselle, reprit-il, comme l’auto disparaissait plus loin avec son étrange voyageur, demain, je vous le jure, oui, demain je vous dirai qui est cet homme. Car cet homme nous intrigue tout autant que vous-même, et je veux savoir coûte que coûte de quoi il se mêle et ce qu’il manigance. Allons, à demain ! finit-il en poussant son compagnon vers l’auto.

Il salua galamment de son feutre la jeune fille et la dame souriantes et monta dans la voiture. Et tandis que Jeannette et sa tante pénétraient dans la maison, Durand disait au chauffeur :

— Si vous voulez nous ramener à notre hôtel, sur la rue Peel…

Le chauffeur brûla le pavé lorsque Elzébert eut ajouté :

— Et dépêchons-nous !

Cinq minutes après, l’auto tournait sur Dorchester et reprenait sa course vers la rue Peel.

Paul Durand rompit le silence qui s’était établi entre son compagnon et lui depuis quelques minutes.

— Elzébert, j’ai idée que nous ferions mieux de prendre un déguisement quelconque avant de nous jeter sur la piste de cet inconnu, et mieux encore avant d’aller sur la rue Cadieux pour savoir quels sont ces gens qui habitent là et qui ont enlevé mademoiselle Jeannette. Que penses-tu ?

— Je pense comme toi, mon vieux. Tout de même, nous voici embarqués, si je ne me trompe pas, dans une fière calèche. Où allons-nous aboutir ?

— Ce qui importe en premier lieu, répliqua Durand, c’est de dénicher l’assassin de Lafond. Aussi, pensé-je que la clef du mystère se trouve sur la rue Cadieux.

— Tu penses ?

— Mais si, par aventure, elle n’est pas là, elle gît certainement dans le coco de cet individu qui nous talonne avec une évidence indiscutable.

Elzébert hocha la tête et soupira. Pour lui un « si » et un autre faisaient deux « si », et ce ne sont pas les « si » qui résolvent les problèmes ténébreux. Et le silence se fit encore entre les deux compères, jusqu’au moment où leur voiture vint s’arrêter devant l’hôtellerie de la rue Peel.

— Une chose, dit Paul avant de descendre de l’auto, c’est que j’ai une soif rare… On va prendre le temps de s’étancher un peu, puis nous jonglerons à notre affaire. Ensuite Elzébert, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux attendre à la nuit venue pour essayer de tâter les gens de la rue Cadieux.

— Tu as peut-être raison, fit seulement Elzébert dont la pensée semblait lointaine… pensée peut-être demeurée avec la belle image de la rue Saint-Denis.

— Et puis, reprit Paul, il ne faut pas oublier que c’est ce soir que nous avons reçu ordre de décamper de la ville ; tout nous commande donc de nous déguiser. La moindre imprudence peut nous attirer une balle au cœur ! Allons, viens ! Nous allons nous rincer le gorgoton, puis parler de l’affaire.

Paul paya largement le chauffeur et, suivi d’Elzébert, pénétra dans l’hôtel.

Les deux amis s’approchèrent du bureau de l’administration, et Paul demanda à un employé-comptable :

— Mon ami, voulez-vous me dire si l’on est venu s’informer de nous durant notre absence ?

L’employé sourit et répondit :

— Deux gentlemen sont venus pour Monsieur Paul Durand.

— Ah ! ah !… Vont-ils revenir ?

— Non, sourit le commis davantage, pour la bonne raison qu’ils ont décidé de vous attendre.

Paul et son ami promenèrent un regard inquisiteur sur les quelques hôtes paisibles réunis dans la salle commune, comme avec l’espoir d’y découvrir les deux gentlemen en question. Mais de suite l’employé ajoutait :

— Pardon, messieurs ! Mais sur la demande de ces gentlemen, je leur ai permis d’aller vous attendre dans vos appartements, car ils m’ont paru de vos amis ou, tout au moins, de vos connaissances.

— C’est bien, fit Paul un peu surpris.

Et, tirant Elzébert après lui, il gagna l’ascenseur.

L’instant d’après, les deux amis pénétraient dans un petit salon qui faisait partie de leur appartement, et, là, ils apercevaient les deux gentlemen. Mais c’étaient deux inconnus… tout à fait inconnus ! Ils étaient là, graves et dignes tous deux, confortablement assis.

— Entrez, mes amis, entrez ! fit l’un des deux personnages en ébauchant un sourire quelque peu ironique.

Mais Durand et Mouton demeuraient béants, les regards interrogateurs. Ne s’étaient-ils pas trompés de porte ?

Pourtant… ils reconnaissaient leurs bagages, là, à deux pas de la porte.

Les deux inconnus venaient de se lever. L’un d’eux s’approcha de Paul et s’enquit, avec une parfaite urbanité :

— Est-ce à Monsieur Paul Durand que j’ai le plaisir de parler ?

— Oui, monsieur… je suis bien celui que vous nommez… bredouilla Paul très stupéfait.

L’homme amplifia son sourire et, regardant son compagnon, parut échanger avec celui-ci un coup d’œil d’intelligence. Aussitôt, l’autre exhiba d’une poche intérieure de son léger pardessus un papier quelconque.

— Monsieur Durand, reprit le premier personnage en diminuant son sourire, qui d’ironique parut se faire amer, nous sommes bien chagrinés de venir vous apprendre une mauvaise nouvelle… nous venons vous arrêter !

— M’arrêter !… s’écria Paul en tressautant. Et ses yeux, déjà agrandis par l’étonnement, parurent tenter la fuite hors des orbites.

Elzébert, lui, avait sauté en l’air. Puis, dans un geste aussi rapide que l’éclair, il porta une main à la poche de son pantalon.

— Halte-là, vous, l’ami Mouton ! commanda le premier étranger, pas de sottises !

Elzébert et Paul reculèrent, par précaution instinctive, devant le canon menaçant d’un revolver de gros calibre.

— Messieurs, ajouta l’inconnu, nous ne sommes pas ici pour plaisanter… haut les mains !

L’injonction était fort péremptoire. Aussi, les deux compères, tout abasourdis par cette nouvelle aventure, n’osèrent pas se faire prier… ils levèrent les mains, ils les levèrent même aussi haut qu’il leur était possible.

L’agent de police, dont le sourire avait repris sa teinte narquoise, ordonna à son compagnon :

— Veuillez les fouiller bien minutieusement !

L’autre obéit avec une docilité remarquable ; et avec une adresse de pickpocket il enleva aux deux trappeurs leurs armes.

— Ah ! ça, fit Paul dont la stupéfaction se changeait en une sorte de lourde hébétude, allez-vous me dire au moins pour quel motif vous m’arrêtez ?

— Voici le mandat d’amener, répliqua l’autre policier en déployant le papier qu’il tenait encore à la main. Ce papier, il le parcourut du regard, puis il se mit à lire ceci : « Pour avoir assassiné, près de Golden Creek, un ingénieur du gouvernement… Germain Lafond ! »

Notre lecteur peut imaginer quelque chose comme un coup de foudre subit dans un ciel sans nuages et rayonnant… Les deux compères en perdirent le souffle, et pour un peu ils se fussent tous deux évanouis.

Et, de fait, pour l’un d’eux le coup sembla assommant : sitôt que Paul Durand eut été emmené par les deux agents de police, Elzébert tomba lourdement sur un sofa, non évanoui, fort heureusement, mais tout sur le point de perdre la notion de la vie ou de la réalité !…